Moins d'Etat ne tue t-il pas l'Etat?

 

On se pose ici l'une des questions pertinentes qui divisent les classes politiques du monde. La question du rôle de l'Etat, de sa juste place dans une société civilisée. Cette question, elle seule suffit pour diviser deux grandes pensées, les capitalistes libéraux des communistes socialistes. En d'autres termes, quand on défend dans son courant de pensée politique la présence de l'Etat dans les affaires courantes pour réguler, arbitrer et décider on est rapidement étiqueté socio-communiste. Les capitalistes libéraux, au contraire voudraient que l'Etat se mêle de moins en moins dans les affaires courantes. En ce qui concerne les Comores, la question du rôle de l'Etat est plus qu'urgente d'être posée. Il a été largement discuté suite au séparatisme anjouanais dans un cadre général. On a parlé par exemple de nécessaire décentralisation des pouvoirs, de fédéralisme, de confédération etc...Néanmoins, il me semble que d'autres questions, plus concrètes, n'ont pas été soulevées: La démission de l'Etat dans les problèmes de l'éducation nationale, de la santé, de la sécurité et j'en passe des meilleurs, ne risque t-elle pas à long terme de tuer l'Etat?

 

L'Enseignement à deux vitesses ne tu t'elle pas l'Etat?

 

L'enseignement est un des rares domaines qu'un Etat de droit conscient de ses prérogatives ne peut abandonner, sinon c'est toute la souveraineté du pays qui est en jeu. François MITTERAND disait qu'un pays qui détruit sa jeunesse est un pays qui n'a pas d'avenir. Or, forte est de constater que, malheureusement, aux Comores l'enseignement demeure un des derniers soucis de tous les régimes successifs. Les arriérés de salaires des enseignants n'est pas le seul révélateur de ce problème, ou bien l'Etat des locaux complètement délabrés ressemblant de plus en plus à des prisons qu'à des lieus d'enseignement. Hormis les problèmes purement matériels et financiers, il se pose un problème moral à mes connaissances plus fondamentales, celui de l'appropriation de l'Education par une poignée de personnes qui veulent en faire une source d'enrichissement. Les écoles privées sont pour les Comores ce que le pétrole est pour l'Arabie Saoudite, dans le sens où elle est devenue une ressource exploitable. On sait ce que devient une activité lorsque l'argent en est l'enjeu essentiel. Aujourd'hui l'enseignement devient non pas un droit pour tout citoyen mais un luxe qu'une certaine catégorie de personnes se payent. Le choix n'est pas donné au citoyen,comme c'est le cas chez certains pays, entre une école privée et une école publique. Le choix entre les deux est imposé et l'Etat n'en est pas pour rien. Il assume une grande part de responsabilité. Ce dernier croit qu'en laissant se proliférer les écoles privées, il gagnera le manque à gagner salariale qui se dégage. En raisonnant ainsi, il ignore qu'en revanche, à long terme, c'est l'Etat qui perdra son rôle, son autorité et donc son audience vis à vis de sa jeunesse et sa population. A termes, la question de la raison d'être de l'Etat risque de se poser, et ne risque t-elle pas en ce moment d’entraîner des choses grave?

 

La solidarité communautaire ne tue t-elle pas aussi l'Etat?

 

On parle ici de deux niveaux de solidarité communautaire.
D'une part, la solidarité que je qualifierais "d'assistanat permanent" de la population émigrée en France sur la population aux Comores. Un assistanat qui peut justifier quelque part l'attentisme pour ne pas dire l'immobilisme de la population comorienne. Elle peut aussi expliquer la démission de l'Etat vis à vis de ses obligations. Une démission que l'Etat n'hésite pas à vanter ses mérites et à encourager son évolution. Pour ne donner qu'un exemple, dans un certain temps, lors de l'inauguration d'une école d'Itsinkoudi OICHILI construite à l'initiative communautaire, sous un régime de "Réhémani", un certain ministre de l'éducation nationale avait proposé que la charge de l'éducation nationale soit repartie entre les régions et les villages. En d'autres termes, en plus des efforts que la population émigrée en France consent pour soutenir financièrement et matériellement ses proches aux Comores, notre ministre proposait d'aller plus loin dans cet assistanat, dans cette démission de l'Etat de ses affaires. Il proposa que les villages et les régions s'auto-organisent pour payer les enseignants, et c'est exactement ce qui se passe actuellement à travers les écoles privées.

 

D'autre part, il existe une autre sorte de solidarité qui puise sa force dans le grand mariage. Les cotisations entre la population pour faire le "machouhouli". Mis à part les inconvénients que l'on peut constater dans les "machouhouli", le grand mariage a forgé des liens de solidarité qui profitent à la construction des maisons, au bitumage des rues, à la construction des foyers, à l'électrification etc...Ces progrès matériels représentent quelques part indirectement, selon mes analyses, une expression de révolte de la population contre l'Etat démis de ses prérogatives. Là où l'Etat démissionne la solidarité communautaire prend le relais. Néanmoins, jusqu'où cette solidarité peut t-elle aller? Faut t-il continuer dans cette direction ou faut t-il changer de cap?

 

A supposer que cette tendance continue son cours, que les régions et les villages s'auto-organisent pour gérer leur quotidien à la lumière de Mbéni où un Maire est élu à l'initiative de la population, quels seront les conséquences politiques? On peut en citer des milliers, mais le plus inquiétant est le risque de voir une population subdivisée en micro Etats indépendants où chaque village ou au mieux chaque région représenterait son Etat.

 

Arrivé à ce niveau de réflexion on aurait envie d’en rester là, mais l’envie m’emporte de préciser une chose pour lever toutes les ambiguïtés du lecteur. On a beaucoup parlé du mot Etat. Certains doivent se demander de quel Etat je parle. Existe t-il un Etat  aux Comores ? La crise séparatiste actuelle n’est rien d’autre que les conséquences d’un Etat qui a démis depuis longtemps de ses fonctions d’enseigner, d’éduquer, de guérir, et de prévoir l’avenir. L’Etat a manqué son rôle de former des citoyens avant de former des cadres et des intellectuels. Par ce qu’il a manqué de former des citoyens intègre, il a formé des séparatistes et des irresponsables qui continuent de dirige le pays en catastrophe.

 

 

Ahamadou MZE SOILIHI