POSITION DU FD SUR L'AVENIR STATUTAIRE DE MAYOTTE

FRONT DEMOCRATIQUE. FEDERATION DE MAYOTTE

BP 100. 97615 PAMANDZI.

 

A Monsieur le Préfet Représentant du Gouvernement Français à Mayotte

A l'attention du Comité de Suivi et du Comité de Rédaction

 

AVENIR INSTITUTIONNEL DE MAYOTTE

PROJET DE LOI STATUTAIRE

  

OBSERVATIONS ET CONTRE-PROPOSITIONS DU FRONT DEMOCRATIQUE

 Depuis juillet 2000, les autorités françaises associées aux élus maorais semblent lancées dans un véritable marathon afin de finaliser le nouveau statut de Mayotte. Il s'agit actuellement pour le comité de suivi se réunissant à Paris, mais aussi pour le comité de rédaction basé à Mayotte, de mettre au point le projet de loi qui sera soumis au gouvernement au début décembre puis au parlement dans la foulée.

Cette loi prévoit ainsi de faire basculer l'île comorienne de Mayotte dans le développement et la modernité conçus sur le modèle de la République française à savoir sur la base du droit commun français.

Même si l'on veut donner le sentiment contraire, les problématiques soulevées et des choix en cours associés aux mutations déjà avancées sur le terrain donnent l'impression que, dans cette affaire, il s'agit bien plus d'un immense pari sur l'avenir que d'une réelle réflexion fondées sur des données maîtrisées et froidement analysées.

Pour nous qui ne saurions à aucun moment souscrire au projet de Mayotte française et partant qui n'avons aucun amendement à proposer ou à formuler, il est de notre devoir d'attirer l'attention de toutes les autorités concernées et prétendument habilitées à représenter les Maorais  sur deux erreurs d'approche qui à terme ne manqueront pas de plonger Mayotte dans d'insurmontables problèmes d'équilibre.

L'observation de la genèse de ce projet aussi bien que de sa mise en œuvre actuelle, révèle que la pensée de l'avenir de Mayotte se fonde sur l'image d'une île coupée de ses racines et de son environnement régional, sur le mythe du respect d'une volonté démocratique et de la possibilité de transformer des fonctionnements ancestraux millénaires. Pour nous cette approche ne saurait qu'être fatale à terme à ceux-là mêmes qu'elle prétend prendre en compte, tout en causant préjudice à toute une région. 

Loin des sirènes du développement et de ses nécessaires bienfaits, loin de l'appel que constituent les différents budgets perçus comme une manne inespérée dans un espace où, il y a vingt ans, il était difficile de percevoir les effets d'une colonisation de plus de 140 ans, il convient de rester lucide et de montrer que nous sommes actuellement et plus que jamais face à un mirage dangereux pour qui cherche réellement à défendre les intérêts de la population.

Les concepteurs du projet sentent bien eux-mêmes les risques de l'opération lorsqu'ils éprouvent le besoin de poser la question de l'insertion régionale ou de la coopération régionale suivant les expressions choisies, lorsqu'ils pressentent les problèmes et difficultés générés par le passage accéléré au droit commun. Nous sommes malheureusement loin de penser que les uns et les autres sont réellement en mesure d'expliquer clairement et sans contradiction ce qu'ils veulent à terme faire de Mayotte.

Pour nous, nous récusons clairement le procédé qui consiste à faire des choix pour Mayotte hors du droit international et du contexte régional ; nous refusons tout aussi nettement la marche forcée vers le droit commun : Mayotte a une Histoire différente de toutes les autres possessions françaises outre-mer, l'oublier c'est la condamner. Il est par conséquent impératif de faire d'autres choix.

 

MISE EN CAUSE DES CONDITIONS DE L'ELABORATION DU PROJET. 

Une décision arbitraire et unilatérale de la France. 

Il est évident aujourd'hui qu'un certain nombre de circonstances favorables ont permis à la France d'engager un processus faisant fi du droit international, ce qui semblait inconcevable il y a quelques années. 

Dans un contexte international marqué par la mondialisation et l'affaiblissement de la voix de l'Afrique, alors que la RFIC est en proie aux convulsions d'un éclatement qui vient à point nommé, il n'existe plus de forces pour s'opposer au projet français qui reste pourtant quoi qu'on en dise un projet illégal. Les autorités françaises ont eu beau jeu de relever au cours de leurs différentes interventions, M. Queyranne notamment, le silence des pays de la région et de la communauté internationale et de prétendre répondre enfin aux attentes des Maorais en défendant leurs intérêts.

Nous sommes loin de croire à une motivation aussi simpliste et il nous faut bien relever d'autres éléments venant justifier l'investissement français dans l'affaire de Mayotte. Il est clair que les intérêts français, s'ils ne sont plus de l'ordre de ceux qui prévalaient au moment de la guerre froide , relèvent d'une géostratégie régionale. Derrière la France, s'expriment aussi les intérêts de l'Europe, laquelle cherche de toute évidence à restructurer la vie internationale autour de la nouvelle force qu'elle constitue dans le souci de créer un pôle susceptible de faire face aux Etats-Unis. A cet égard, la mention dans l'Accord du 27 janvier 2000 (article 10) de la proposition par la France de l'adhésion de Mayotte à la Charte des Jeux de l'Océan Indien et à la Commission de l'Océan Indien montre tout le poids que la France pourrait prendre dans la région à travers les deux territoires que sont La Réunion et Mayotte. La France, forte de sa puissance, se propose donc en réalité de conduire Madagascar et Maurice, par exemple, à renier les positions de l' O.U. A. et elle s'érige ainsi en véritable maître régional.

Dans le même temps, ce qui ne se veut qu'une affaire franco- française  ne cesse de faire peser sur la région la menace de l'instabilité et de l'éclatement.  Reconnaître Mayotte comme une entité, c'est ouvrir la porte à l'émergence d'autres entités aussi bien sur la grande île de Madagascar que dans l'espace mauricien ou même tanzanien. L'exemple actuel de la crise séparatiste aux Comores est là pour le prouver. Chacun peut mesurer ce risque, mais s'empresse de l'oublier en mettant en avant la volonté de 160 000 habitants (beaucoup moins si l'on se réfère aux électeurs de 1974 et même de juillet 2000) au détriment de toute une région.   

L'alibi du respect de la volonté populaire maoraise 

Ainsi tout ce qui se déroulerait à Mayotte serait, si l'on en croit les poncifs des discours officiels, le fruit d'une volonté populaire qu'il faudrait bien satisfaire au prix de certains risques. Pour notre part, nous nous permettons de dénoncer fortement ce mythe du respect de l'expression démocratique à Mayotte : l'Histoire et les plus récents événements sont là pour le prouver.

Est-il encore nécessaire de rappeler que Mayotte française est le résultat d'une lutte d'influences et d'une politique systématique de répression dont nombre de familles conservent encore douloureusement le souvenir ? Les mieux informés savent que certains acteurs musclés de cette politique se sont livrés à des confidences qui rappellent à ceux qui voudraient l'oublier que de véritables commandos paramilitaires ont œuvré aux pires heures de ce que l'on présente aujourd'hui comme un vaste mouvement d'adhésion populaire à la République . Il n'est un secret pour personne que ces commandos ont violé, torturé, agressé et que ceux-ci étaient encadrés et entraînés par la Légion Etrangère française présente à Mayotte. Il conviendrait donc de respecter l'Histoire et de convenir que si Mayotte se prétend française aujourd'hui, cette situation n'a pas grand chose à devoir à la démocratie telle que nous la concevons.

En ce qui concerne, l'expression actuelle de la volonté populaire, largement mise en avant par les autorités, particulièrement depuis la consultation de juillet, nous nous permettons aussi de nous montrer plus que sceptiques. Le spectacle de la campagne pour la consultation de juillet et les échos des propos tenus par les politiques, particulièrement en langue comorienne, ont clairement révélé, si besoin était, le déficit démocratique dont souffre Mayotte. En réalité les électeurs ne se sont pas prononcés sur un texte dont la majorité ignore jusqu'à ce jour le contenu exact, ils ne se sont pas exprimés sur l'essentiel, ils ont tout simplement dit oui à l'assistanat et chacun au fond le sait bien. On peut d'ailleurs ajouter que les hommes politiques eux-mêmes ont fonctionné sur le même principe : ils ont fait campagne pour des perspectives à cours terme en vendant par exemple la possibilité pour leurs sœurs de "faire femme seule à Mayotte évitant alors le départ à la Réunion" persuadés de travailler ainsi à s'assurer des postes pour leur propre compte. Tout le danger de la démarche politique cautionnée par la France est bien là : en voulant laisser croire à toute une population  que l'on ne travaille qu'à satisfaire ses désirs il devient difficile de gérer les revendications qui surgissent des malentendus créés à l'occasion ; les insatisfactions se développent et les barrages routiers, par exemple, se multiplient .

Si les politiques n'ont pas joué leur rôle d'éclaireurs, il faut bien admettre que l'Etat français lui-même s'est montré fort loin du respect de l'expression démocratique et de la prise en compte de toutes les composantes d'une société lorsqu'il a mis en place les différents groupes de réflexion, prétendument habilités à imaginer l'avenir institutionnel et partant à fonder des choix de société. L'idée initiale elle-même mérite réflexion : il est difficile de croire en effet qu'il soit possible de confier à quelques individus la responsabilité de choix qui s'inscrivent sous d'autres cieux dans l'histoire des luttes humaines et dans la lente maturation des idées au sein d'une société  donnée. Sauf à penser aux comités révolutionnaires, nous ne voyons pas quelles structures ont pu jouir de prérogatives aussi fortes jusqu'à ce jour. Dans ces conditions, il ne reste qu'à conclure que ces groupes n'avaient en réalité aucun choix réel à faire tout étant déjà inscrit dans un processus échappant à la population. Il faut relever à cet égard nombre d'éléments venant confirmer cette hypothèse : la présence de représentants de l'Etat français au sein des groupes laisse douter de leur réelle autonomie de réflexion et la liste des membres de ces commissions montre qu'ils étaient tous acquis à la cause avant même d'engager la réflexion. Enfin, les tournées d'explication dans les villages n'ont jamais donné lieu à une réelle concertation avec la population et ceci pour des raisons simples : la population n'était pas en mesure d'affronter la complexité des problèmes soulevés tandis que les élus eux-mêmes, souvent incapables de maîtriser la question, n'avaient pas forcément le souci du dialogue réel et de l'explication. Dans ces conditions, il est clair que tout ce qui entoure la question de l'avenir institutionnel de Mayotte repose sur une pure et simple illusion.

C'est au vu de toutes ces carences en matière de réelle démocratie que nous sommes obligés de constater avec amertume et angoisse que, sous prétexte de respecter la démocratie à Mayotte, la France s'appuie sur les dysfonctionnements de la société maoraise, les encourage et les érige en système politique. Une observation honnête de la réalité montre clairement que la transformation accélérée des fonctionnements traditionnels pour leur substituer de nouvelles formes "occidentales" "démocratiques" conduit bien souvent à la production de coquilles vides : le monde associatif, syndical et politique en sont de bons exemples où l'on voit que ce sont quelques "têtes" qui assurent le fonctionnement de structures désertées. Dans ces conditions il est évident que le plus grave danger réside dans le fait que la population n'a jusqu'alors aucune idée claire de ce qui l'attend ; en conséquence c'est dans l'ignorance totale des réactions possibles à terme que se mettent en place les processus lourds de transformation de la société.  

Conclusion : rejet et mise en garde. 

Il nous apparaît donc nettement  que le projet de loi en cours d'élaboration ne pourra en aucun cas répondre aux attentes de la population de Mayotte, il repose en fait sur une imposture qu'il convient de dénoncer et contre laquelle il faut mettre en garde. 

En conséquence, le Front Démocratique rejette l'approche faite par la France de la question de Mayotte.

Il dénie à l'Etat français le droit de décider de façon unilatérale du sort de Mayotte et partant des Comores.

Il met en garde les autorités françaises sur l'incapacité de la société maoraise à supporter les bouleversements engendrés par la marche accélérée vers la modernité et sur les conséquences à prévoir pour la population et au delà pour la région.

Il dénonce le processus en cours qui vend une illusion et prépare ainsi sa propre faillite ; l'exemple des DOM et singulièrement de la Réunion est là pour le prouver.

Deux points attirent plus particulièrement peut-être les mises en garde : la question de l'insertion régionale et celle de la marche forcée vers le droit commun.  

L'INSERTION REGIONALE OU "COUPURE DU CORDON OMBILICAL" : PARLONS CLAIR !  

De toute évidence l'insertion régionale ne se décrète pas et ne peut se réaliser contre les autres, particulièrement contre ceux que l'on souhaite prendre pour partenaires.

 Mayotte et les Etats voisins

S'il faut entendre par région, les pays de la zone Océan Indien dans leur ensemble, il convient de rappeler que, pour les Etats voisins, Mayotte, à ce jour, n'est toujours pas reconnue comme une île française. De ce fait, Mayotte constituant un problème et un contentieux dans la politique régionale, la volonté française affichée autour de cette île et réitérée dans l'article 10 de l'Accord de janvier peut être perçue comme une menace. Cette menace concerne non seulement, comme nous l'avons déjà fait remarquer, la cohésion de ces Etats mais aussi la diplomatie et la vie économique. En effet, le potentiel économique, géographique ou humain de ces Etats n'a rien à attendre de Mayotte en tant que telle et il est clair alors que derrière cette fiction c'est la France qui s'introduit dans un marché et une région où elle tient une place déjà non négligeable avec la Réunion.

A cet égard, il est fondamental de dénoncer l'imposture que constitue le discours officiel concernant ce que Mayotte pourrait apporter à ses voisins . Depuis quelques années on fait ainsi croire aux jeunes Maorais qu'ils pourraient avoir une mission de développement à assurer à l'égard de Madagascar par exemple . L'honnête spectateur de la réalité économique reconnaîtra facilement que ce sont en fait les Malgaches qui ont des compétences à monnayer sur la place économique maoraise . En d'autres termes, il y a fort à parier que c'est Mayotte qui aurait beaucoup à apprendre de Madagascar. Mais Mayotte s'engageant résolument dans une économie de consommation artificielle, se détourne forcément des modèles de développement plus adaptés à l'économie traditionnelle.  Dans ces conditions, on est plutôt tenté de lire l'insertion régionale comme une opportunité pour les entreprises françaises stationnées à Mayotte d'étendre leur champ d'action au delà des 374 km² de l'île tout en profitant de la stabilité, des aides ou supports français. En admettant même que ce ne soit pas l'esprit qui prévaut dans ce projet, la réalité aura tôt fait de l'imposer.

Pour qu'il y ait partenariat, il faudrait sans doute des points communs entre les partenaires, or Mayotte l'artificielle n'est de toute évidence  pas en mesure de répondre à ce critère tant au niveau des coûts de main-d'œuvre que des compétences ou de la motivation de sa population déjà engagée sur la voie de l'assistanat. La situation n'est pas sans rappeler celle de la Réunion, île des records du chômage et de la consommation face à des pays qui s'assument comme Les Seychelles ou Maurice. On peut penser d'ailleurs que la fragilité de la Commission de l'Océan Indien tient en partie à ce déséquilibre régional imputable à une politique française plus que discutable. A cet égard, Mayotte constitue forcément pour ces pays une menace de déséquilibre supplémentaire qui ne sera envisagée d'un œil complaisant que si la France s'appuie sur son statut de grande puissance pour imposer l'ordre régional qui lui convient. On est bien loin alors de l'idée d'un partenariat serein et porteur d'espoir de réel développement.

Nous avons avancé une comparaison entre le rôle que pourrait jouer Mayotte et celui qui est joué par la Réunion. Là encore il convient de rappeler que la Réunion ne voit pas forcément d'un bon œil Mayotte s'inscrire dans la voie de l'assistanat à la française, sauf s'il s'agit d'y lire des opportunités économiques pour les entreprises de la Réunion qui trouveront ainsi de nouveaux marchés. Dans ces conditions quels seront les avantages pour les Maorais eux-mêmes ? Il est clair, dès à présent, que les structures qui s'implantent à Mayotte sont pour la plupart des antennes de structures réunionnaises ;   dans ces conditions où seront demain les chefs d'entreprises maorais ?

Toujours en ce qui concerne la comparaison avec la Réunion, il est tentant pour le politique en mal de raccourci de prévoir le développement de Mayotte sur le modèle réunionnais en imaginant d'éviter, dans la mesure du possible, certaines dérives par trop dommageables. La tendance générale à voir Mayotte comme une entité qui se bat pour faire sa place dans le concert régional encourage cette approche . Mais c'est en fait oublier un aspect fondamental du problème de Mayotte dans la région, c'est oublier que Mayotte a été, est  et restera une île comorienne et que c'est aussi et principalement pour cette raison que les pays voisins sont hostiles à Mayotte française. 

Mayotte une île comorienne

Aujourd'hui, le discours sur l'insertion régionale laisse entendre qu'il est possible, comme si de rien n'était, de donner à Mayotte française la place qu'on lui aurait refusé jusqu'alors. Mayotte française aurait ainsi une mission à assurer, un rôle à jouer auprès de ses voisines, les trois autres Comores,  en matière d'aide au développement, d'opérations humanitaires par exemple. Des actions ponctuelles sont lancées pour rétablir les relations avec les îles voisines : déplacement sportifs vers la Grande Comore par exemple, contacts associatifs. On oublie que jusqu'à une période très récente, c'était Mayotte qui refusait de recevoir les troupes théâtrales ou les groupes musicaux en provenance d'Anjouan ou de la Grande Comore , on oublie aussi que les artistes ou sportifs qui sont aujourd'hui reçus à Mayotte doivent obtenir un visa préalable, alors que la réciproque n'est pas vraie évidemment. Au fond,  il est clair qu'après vingt cinq années de discours orientés, de réécriture de l'Histoire et de déstabilisation permanente de la RFIC, les îles sœurs constituent pour les Maorais un espace sans intérêt et même repoussoir tandis que leurs regards se tournent vers la Réunion et la métropole. Quant aux actes politiques posés ces dernières années, ils invitent au contraire les Maorais au repli sur eux-mêmes.

En effet, après cinq années d'application du visa préalable, le ressortissant de la RFIC est devenu un frère "étranger" que l'on reçoit, que l'on exploite, que l'on rejette, au gré des circonstances dans un fonctionnement de plus en plus schizophrène. L'insertion régionale aujourd'hui, ce sont les  8000 reconduites aux frontières, les chasses à l'homme, la mise à la rue de plusieurs centaines de personnes à Sada, les vexations quotidiennes et la xénophobie ouverte. L'insertion régionale ce sont plusieurs centaines de morts en mer depuis la mise en place du visa. L'insertion régionale c'est une vision à sens unique des échanges et la fin de la libre circulation des biens et des personnes entre des espaces communs depuis les origines du peuplement des Comores. Les perspectives dressées dans l'Accord du 27 janvier sont celles de la répression de ce mouvement naturel et l'ordonnance applicable en mai 2001 vient confirmer la tentation de la fermeture des frontières. En effet, même si certaines mesures prévoient les conditions d'entrée des étrangers, il est peu probable lorsqu'elles s'exerceront en direction des ressortissants de la RFIC, qu'elles répondront aux attentes d'hommes et de femmes dont les liens avec Mayotte sont multiformes et inscrits dans la conscience historique. 

En réalité, Mayotte veut être reconnue mais elle  se perçoit comme une citadelle assiégée qui conçoit son développement contre les autres et non en harmonie avec son espace naturel. Dans ces conditions l'insertion régionale n'est perçue qu'à sens unique ; l'échange est impossible puisqu'il faut sauvegarder jalousement les acquis de la présence française. On a appris au Maorais à mépriser ses frères voisins mais à les craindre aussi ; toujours marqué par l'ancestral complexe d'infériorité il ne sait plus comment gérer sa relation avec les îles sœurs d'autant qu'il est conscient que ses frères voisins n'ont pas forcément à envier ses compétences.

Faute d'être une aventure humaine sereine et respectueuse des libertés de circuler l'insertion régionale se limite alors à la possibilité pour les entreprises d'étendre leurs marchés sans que ceci n'apporte quoi que ce soit aux Maorais eux-mêmes et encore moins aux habitants des îles voisines.

 

En conclusion, il est plus que probable que l'insertion régionale ne servira qu'une cause : celle de l'économie artificielle en pleine expansion à Mayotte aujourd'hui mais qui sait déjà qu'elle aura très bientôt besoin d'autres débouchés.  Il est alors certains que les Maorais seront les premiers perdants dans cette opération sans parler des risques pour les équilibres fragiles de la région. 

LA MARCHE FORCEE VERS LE DROIT COMMUN : UN PARI HASARDEUX. 

"Il faut bien apprécier l'ampleur et les conséquences de l'application immédiate du droit français dans tous les domaines, qui entraînerait des ruptures et pas forcément les conséquences attendues. " (Louis Lepensec. Dzaoudzi. 18 décembre 1988) 

Juillet 2000 a vu une grande majorité de la population en âge de voter à Mayotte opter pour un accord qui engage l'île dans une évolution résolument marquée par un modèle et une législation issus de la culture française  . Il existe certes d'autres organisations sociales dans le monde et la société traditionnelle comorienne connaît ses propres règles de fonctionnement mais sous prétexte d'appartenance de Mayotte à la France depuis 1841 et d'un choix sur lequel nous sommes déjà revenus précédemment, la société traditionnelle est invitée à évoluer vers les normes françaises, seules voies de salut.

Aujourd'hui le processus d'assimilation législative est en route, disqualifiant les usages en cours et ancrés dans les mentalités. A cet égard, la question de l'état civil est révélatrice. Loin de mettre en cause les seuls dysfonctionnements de la gestion de l'Etat civil, l'analyse actuelle tend à montrer que le système traditionnel  est nécessairement inefficace et incompatible avec la modernité. Il faudrait reconnaître tout simplement que le système français exige l'assimilation et impose le reniement de soi or on a longtemps maintenu le flou sur cette question en invitant à croire à l'illusion possible de la spécificité... Maintenant que les Maorais se sont prononcés sur le futur statut de leur île, il est tentant pour les autorités de penser qu'il n'existe plus d'obstacle à la mise en place du droit commun et qu'il suffit de poser les actes assortis de quelques vœux pieux en manière d'accompagnement.

Pourtant, il faut bien rappeler que les textes sont ignorés de la population. A cet égard il faut souligner l'absence totale de transparence des autorités et des élus maorais aussi bien dans les discours que dans les actes. A titre d'exemple, la réforme foncière en cours ne manquera pas d'avoir des répercutions graves sur la vie quotidienne des Maorais. Le processus de régularisation de la propriété foncière risque de déposséder de leur bien un grand nombre d'habitants incapables de fournir l'apport financier exigé. Dans un deuxième temps, l'instauration d'une fiscalité de droit commun engendrera l'exclusion de tous ceux qui ne pourront pas faire face à leurs nouvelles obligations. Cette vaste réforme engagée depuis 1993 avec l'accord des élus mais à l'insu de la population, nécessiterait au moins une campagne d'information ; nous constatons tout au contraire une volonté de cacher les aspects délicats de cette réforme aux principaux intéressés. Il est à craindre alors que les Maorais mis devant le fait accompli ne réagissent de manière imprévisible.

L'accélération des mutations sociales donne l'illusion d'une acceptation passive des Maorais. Les autorités relèvent ainsi l'extrême bonne volonté des Maorais qui acceptent volontiers de choisir un nom au moment de l'établissement de leurs papiers, comme s'il était possible de se dresser ouvertement contre l'Administration. En conséquence, l'Etat français, soutenu par les politiques maorais prêts à la compromission pour des choix de court terme, s'autorise à lever tous les obstacles d'ordre religieux ou traditionnels afin d'ouvrir le champ à des dispositions qui enfermeront Mayotte dans son nouveau statut, la séparant encore davantage de ses sœurs voisines et de sa mère l'Afrique. Il est clair qu'au cours des évolutions, des conséquences imprévisibles vont surgir dont nul ne sait comment elles seront gérées par la population. Il conviendrait de prendre garde à l'apparente   apathie des Maorais devant ces bouleversements. Traditionnellement le Maorais ne s'exprime pas volontiers et pas forcément devant ceux qui sont responsables de ses problèmes, il est donc à craindre que les autorités sous-estiment les risques que comportent les actuelles évolutions.  En effet, pour l'heure ces compromissions sont acceptées parce que nul n'en perçoit encore tous les effets et parce qu'elles se présentent comme la rançon d'un mieux être à venir. Lorsque les déceptions poindront lorsqu'il faudra gérer l'exclusion de la vie économique, la situation sera toute autre. A l'échelle de l'histoire coloniale de Mayotte, nul ne peut croire que dix ans permettront de réaliser l'assimilation législative et parallèlement d'amortir le choc qu'elle engendrera. Lorsque le consensus ou la conciliation seront devenus impossibles, faute d'une contestation construite et réfléchie il ne restera plus que la violence. A cet égard, il faut rappeler que derrière des apparences de modernité la jeunesse, sur laquelle on pense justement s'appuyer pour réussir ce pari, est en fait déjà très démunie et déstructurée. Un certains nombre d'événements récents viennent confirmer cette fragilité. 

Par rapport à cet aspect très particulier du futur statut de Mayotte se pose la difficile question du droit des hommes et du respect de leurs libertés car le changement de civilisation et la transformation des mentalités ne se décrètent pas.  

Il nous semble donc que les autorités françaises et les responsables politiques maorais se voilent la face et s'engagent sur une voie unique extrêmement périlleuse. Au risque de nous répéter, nous considérons qu'il convient de changer radicalement l'angle de vision et de chercher, honnêtement cette fois, à répondre à la question : "que veut-on faire de Mayotte ?" Le diagnostic concernant les handicaps de la situation de Mayotte a déjà été largement établi (rapport du XIIe Plan) il reste à envisager des mesures réalistes, pragmatiques et respectueuses de Mayotte et de la région. Ce serait là l'expression d'un vrai courage politique qui pourrait être salutaire.

 

POUR UNE AUTRE CONCEPTION DE L'AVENIR DE MAYOTTE 

Le refus de la voie unique

Il serait illusoire et démagogique de laisser croire que les Maorais auront, dans dix ans, le choix de revenir sur les options prises aujourd'hui. Si la France décidait de se désengager à cette date, elle le ferait dans des conditions dramatiques pour la population de Mayotte qui aura été entre temps déstructurée et coupée de ses origines.

Il est donc clair que dans dix ans, la France n'aura d'autre choix que d'assumer encore davantage le développement incontrôlé d'une île où la démographie galopante n'aura pas encore trouvé de solution tandis que les îles sœurs voisines, en proie au même mal exerceront une pression encore plus grande sur Mayotte. Inutile de prôner des actions de coopération avec les pays voisins, chacun sait bien que rien ne permettra jamais de rétablir l'équilibre entre ces espaces, si la France poursuit sur la voie qu'elle vient de se tracer.  

Corriger en urgence une erreur historique 

Il conviendrait donc de travailler résolument à réintégrer Mayotte dans son environnement naturel en prenant des mesures concrètes immédiates et en annonçant clairement à la population ce retour programmé de Mayotte avec les Comores.

Compte tenu de l'écart qui s'est déjà creusé, il est nécessaire d'annoncer cette perspective, même si elle se dessine à long terme, afin que chacun sache enfin dans cette île et dans la région ce que l'on veut faire de Mayotte. L'exemple de Hongkong reste dans les esprits ;  l'honnêteté politique et le respect des différents acteurs socio-économiques impliquent une telle démarche.  

Quelques mesures indispensables 

Une première mesure immédiate s'impose : le rétablissement de la libre circulation des personnes et des biens entre Mayotte et la RFIC.  Il s'agit d'une mesure urgente si l'on veut arrêter l'hémorragie en vies humaines et éviter les dérives dommageables en matière de droits de l'homme sur le sol maorais. Le visa préalable d'entrée pour les ressortissants de la RFIC complique davantage le problème qu'il ne le règle , sa suppression permettrait de débloquer la situation en redonnant aux déplacements humains dans l'archipel une fluidité indispensable. Il est certain que cette suppression favorisera la mobilité des personnes : les gens entreront à Mayotte et en repartiront au gré de leurs besoins qui sont, quoi qu'on en dise, très souvent familiaux ou relationnels au lieu de s'enfermer dans une "clandestinité" obligée tant les risques encourus pour entrer sont grands.

En second lieu, il importe de cesser immédiatement la déstabilisation des îles voisines en mettant fin aux manœuvres de coulisses qui déterminent plus que jamais ces dernières années la vie politique comorienne. Il est regrettable de constater que la France est toujours partie prenante, à des niveaux divers (réseaux, Renseignements Généraux, DGSE notamment) dans ces opérations.  La crise anjouanaise comme le putsch du Colonel Azali sont là pour le prouver. Les Comores, Mayotte comprise, ne sont pas un champ d'expériences pour une géopolitique d'aventuriers rêveurs et arrogants. Il est urgent de changer radicalement de cap.

Si la France veut se montrer respectueuse de ses partenaires dans la région, il lui faudra le montrer en envisageant un véritable processus de règlement de la question de Mayotte. Ce processus se construira en négociation avec l'Etat comorien et établira clairement les échéances et les mesures d'accompagnement à prendre afin de permettre le retour de Mayotte dans des conditions optimales.

Dès cet instant, les choix concernant Mayotte s'inscriront dans une perspective affichée, claire et nette, les esprits pourront se préparer et les options retenues ne viendront en aucun cas obérer les perspectives de ce retour. C'est à l'échelle de l'Archipel et dans le cadre des relations avec les pays de la région que les choix économiques et sociaux seront faits. Il est évident alors qu'il faudra bannir toute forme de développement artificiel, tout alignement sur le modèle français qui reste un modèle étranger pour les consciences comoriennes, qu'il faudra donner le temps au temps afin de rétablir peu à peu les équilibres largement compromis par la frénésie de ces dernières années. Mayotte aura alors un rôle phare à jouer dans bien des domaines, elle trouvera à s'exprimer réellement dans une relation sans ambiguïté et sans doute le peuple comorien dans son ensemble retrouvera-t-il sa sérénité et sa capacité d'initiative.

Est-ce à dire qu'à terme la France aura à s'effacer totalement de l'espace comorien ? Rien de tel ne serait envisageable évidemment, mais la France aura à se contenter d'un rôle de partenaire au même titre que d'autres pays de la région ; il lui faudra cesser de s'imposer comme une puissance . Le nouvel ordre mondial semble vouloir donner la part belle à ces jeux de grandes puissances, la foi en la dignité humaine nous empêche de l'accepter : nous aimerions que dans ce domaine, la France s'illustre en donnant l'exemple et la question de Mayotte en est une bonne occasion.

 Dzaoudzi, le 02/11/00

 Le Président du Conseil Politique National du

FRONT DEMOCRATIQUE .

YOUSSOUF MOUSSA.

 

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   Dernière modification : 09 novembre 2000