Intolérance, quant tu nous tentes

N

otre pays, traverse une crise morale sans précédente. L'histoire récente des photos pornographiques a ému plus d'un et a servi de tremplin aux religieux pour stigmatiser les maux qui frappent ce pays, à crier à juste titre au scandale, à l'infamie et à souhaiter même la mort à ses auteurs.

L'histoire de ces photos est, en fait, l'arbre qui cache la forêt, car tout le monde s'accorde à dire que les bonnes mœurs qui faisaient la fierté d'antan de tout comorien, disparaissent à vue d’œil.

 

Repères en perdition

 

La prostitution a pris des ampleurs inimaginables, il suffit de tendre l'oreille dans les discussions entre amis pour constater qu'elles font la part belle des aventures sexuelles. La pédophilie se développe, la corruption se "légalise" et se perfectionne au point que certains ont l'audace de montrer avec opulence, les "acquis" de leur sale besogne. Les jeunes n'ont plus de repère et ne croient plus à l'Education comme moyen de promotion sociale. Ils se réfugient plutôt dans le sexe, l'alcool, la drogue, les sorties, le trafic de tout genre pour fuire la dure réalité de leur quotidien.

Cette situation est propice à la montée de l'intégrisme et de l'intolérance. D'ailleurs, elle est déjà récupérée et exploitée par certains religieux à des fins plus ou moins occultes pour encourager le retour à l'ordre moral.

Ces religieux, encouragés et financés par des Ong à la gestion opaque qui prolifèrent ici et là, ont, sans nul doute, raison d'insister sur la démission des parents et de l'Etat en matière d'Education et le laisser aller qu'ils font preuve pour expliquer cette dépravation des mœurs. Ils ont raison de crier leur désespoir face à cette crise économique qui s'empire tous les jours, ils ont raison d'accuser les politiques et les parents d'être en partie responsable de cette crise. Cependant, ils n'ont nullement raison de se substituer au législateur pour dicter ce qui est interdit et ce qui ne l'est pas, ni de prononcer des condamnations extrajudiciaires, ni même d'appeler la population à prendre des décisions en lieu et place des pouvoirs publics.

La dépravation de mœurs - qui est une triste réalité-, ne doit jamais être l'occasion de cautionner le fanatisme dont de plus en plus des religieux se donnent à cœur joie, pour condamner des telles pratiques ou des telles manifestations.

 

Si une véritable solution n'était trouvée

 

Les Comores ont toujours été un pays tolérant, combinant la rigueur de la pratique religieuse, aux us et coutumes du pays et à la modernité.

Ce qui se passe de part le monde, en matière de violences dues au fanatisme religieux doit interpeller chacun d'entre nous, pour ne pas nous embarquer dans la voie de l'intolérance. Le retour aux Comores de plus en plus d'étudiants ayant effectué des études dans des pays dont l'intolérance est connue de tous, favorise le développement des discours enflammés dans les mosquées et les places publiques de nos villes et villages.

Certains "barbus" ont déjà réussi à imposer dans leurs localités des règles de conduite et des obligations à respecter. Ce pays dispose de tous les ingrédients pour tomber dans des situations regrettables qu'on a vu ailleurs. Une élite occidentalisée qui aime les fêtes mondaines où l'alcool coule à flot, une corruption banalisée et insolente, d'une part et, de l'autre, des franges importantes de la population de plus en plus marginalisées, écartées de la gestion des biens publics, qui a du mal à joindre les deux bouts et qui trouve finalement dans la "religion", les réponses à toutes ses difficultés quotidiennes.

Le pays coure un véritable danger si aucune véritable solution n'est trouvée à l'intolérance montante et ambiante qui n'accepte ni le débat d'idée, ni l'ouverture d'esprit, ni la différence de l'autre.

A force de se concentrer sur les débats stériles qui n'évoquent jamais les vrais maux qui frappent ce pays, les politiques favorisent la montée et l'émergence d'un discours religieux rigoriste et intolérant qui trouve un terrain fertile pour s'épanouir. Ce qui arrive de part le monde peut bien arriver chez nous. A bon entendeur salut!

 

 

Le Matin des Comores (Moroni)

1 Novembre 2002

Ismaël Saadi Moroni