Face à la presse : Moustoifa Said Cheikh parle des événements du 8 mars 1985

 

 

 

Al-Watwan inaugure, en co-production avec Djabal Télévision et Multimédiakom, un magazine mensuel intitulé " Face à la presse ". Le principe est simple, les trois organes se mettent d'accord sur un thème, affinent un canevas de questions et choisissent l'intervenant. Après quoi, les caméras, les enregistreurs et les plumes entrent en scène pour finaliser le projet. L'invité de ce mois a été Moustoifa Said Cheikh, le leader historique du Front démocratique des Comores (FDC). Le thème a été centré sur les événements du 8 mars 1985, les conditions carcérales des militants du FD et les leçons tirées de ces événements. Pour cette première édition, la décor a été gracieusement assuré par Himidi Ali Abdallah. Le débat a été animé par le journaliste Ahmed Ali Amir ; Al-watwan, Djabal Tv et Multimédiakom étaient respectivement représentés par les journalistes Mohamed Inoussa, Ibrahim Ali Said (Felix) et Ali Abdoulbar Ali.

 

Sur les circonstances du coup de force

Si la date lui rappelle bien des mauvais souvenirs, Moustoifa Said Cheikh pense aussi qu'elle lui a beaucoup appris.

Le complot dont sera accusé le Front démocratique (Fd) est, en fait, l'œuvre de certains militaires dont l'un, en l'occurrence le caporal-chef Aboubakar, ne se serait ouvert à Moustoifa que quelques heures seulement avant l'arrestation de ce dernier.

Pour le leader du FD, son mouvement s'est identifié à l'objectif des militaires qui cherchaient, tout comme le Front, à libérer le pays de la domination des mercenaires. Même s'ils avaient conscience des risques que comportait l'aventure d'autant qu'un bâtiment de guerre d'une force étrangère mouillait au port de Moroni.

Le Front démocratique, en tant que tel, n'ayant pas été directement associé au coup de force, la justice a, d'abord, mis la main sur Moustoifa Said Cheikh, le 11 mars ; il a été le seul à avoir été approché par les militaires.

Le Front démocratique, parti alors révolutionnaire, a été convaincu que le recours aux armes était la seule solution pour s'emparer du pouvoir. " On ne peut   renverser le régime dictatorial soutenu par les mercenaires et instaurer un régime de démocratie populaire dans le souci d'un développement du pays, sans recourir à la force.”

Moustoifa Said Cheikh affirme que les conditions étaient mûres pour prendre le pouvoir et son mouvement avait les capacités de diriger le pays en 1985, tout en affirmant que la prise du pouvoir est difficilement programmable. Pour lui, la réussite est une chose et l'adhésion de la masse en est une autre.

Moustoifa en prison

Moustoifa Said Cheikh soutient que son emprisonnement était une stratégie des mercenaires pour étouffer le Front démocratique. Arrêté et incarcéré au camp militaire de Mdé, il a mis du temps avant d'apprendre que bon nombre de ses militants ont été, à leur tour, mis aux arrêts. Les déclarations des membres du Front n'auraient pas été contradictoires ; ils se sont tout bonnement lavé les mains au sujet de l'affaire de déstabilisation de l'Etat dont ils étaient inculpés.

En dépit de la vague d'arrestations dans les milieux des militants du FD, le mouvement n'en avait pas vraiment pâti. A l'intérieur comme à l'extérieur de la prison, l'engagement et la conviction n'avaient pas perdu de leur vigueur.

Moustoifa Said Cheikh a ensuite déclaré qu'il n'a pas été arrêté par les mercenaires. Par contre, les arrestations de ses camarades de lutte politique ont été directement dirigées par les mercenaires qui les ont incarcérés ensuite au camp de Kandani.

Moustoifa Said Cheikh se rappelle que ses premiers contacts avec les mercenaires, c'était au cours des audiences du tribunal, sinon le premier véritable contact n'a eu lieu que quand le président Ahmed Abdallah a été assassiné. Il a affirmé avoir subi des sévices corporels et des tortures morales. Les mercenaires ne l'ont pas raté.

20 ans après les faits, Moustoifa Said Cheikh s'est gardé de faire certaines révélations et laisse le soin aux historiens de faire leur travail de recherche et de reconstitution de la vérité.

Moustoifa Said Cheikh dit n'avoir jamais été clairement signifié de son chef d'accusation. D'un jour à l'autre, les mercenaires changeaient l'objet de son arrestation. 

Moustoifa Said Cheikh affirme que s'il a survécu en prison, s'il n'a pas été assassiné, c'est grâce, en partie, au regretté commandant Ahmed Mohamed, chef de l'état-major de l'armée qui n'était pas en odeur de sainteté avec les mercenaires. ''Affirmer qu'il y a eu l'apport de tel ou tel pour me sauver d'une élimination physique, je m'en abstiens vraiment. A tout le moins, on m'a fait part de l'appui de Commandant Ahmed. Les mercenaires eux-mêmes disaient que je leur dois aussi ma vie, que mes co-déténus comoriens auraient voulu me tuer'' a dit Moustoifa.

Sur les conditions de détention, Moustoifa Said Cheikh dit n'en savoir trop sur les autres, étant incarcéré seul à Mdé et les autres au camp de Voidjou jusqu'au jour où il y fut transféré pour juste une nuit. Seulement, ils parvenaient des fois se souvient encore Moustoifa Said Cheikh, à se faire passer des messages au fond de leurs cellules.

La stratégie des mercenaires

Selon Moustoifa, la chape de plomb qui s'est abattue sur le FD avait, pour les mercenaires, deux objectifs : briser tout élan de résistance du Front et adresser au président Abdallah le message selon quel sans eux, le régime risque de changer de main en une fraction de seconde. Donc motiver leur présence, leur maintien en terre comorienne. 

Moustoifa Said Cheikh souligne que leur procès a été organisé par une justice aux ordres du régime de l'époque. Le procès a été expéditif ; aucun droit ne leur a été accordé, pas même celui d'assurer leur défense par l'intermédiaire d'un avocat. Le déroulement du procès, c'était un dialogue entre le procureur et le juge. L'accusé n'avait pas l'autorisation d'intervenir. Il ne faisait que de la figuration à la barre, réduit à accepter ce que disait le procureur devant un juge qui n'avait autre rôle que de l'empêcher de s'exprimer.

Au sujet du principal chef d'inculpation, Moustoifa Said Cheikh réitère qu'ils étaient poursuivis pour tentative de crime contre l'intégrité physique des mercenaires, tentative contre la sûreté de l'Etat et déstabilisation de l'ordre public.

Le leader du Front démocratique reconnaît qu'il a beaucoup souffert, qu'il porte encore les séquelles de la prison ; malgré tout, il ne détourne pas son regard à la vue de ses bourreaux, de ses tortionnaires d'hier, même s'il n'a pas oublié, loin s'en faut.

Il estime, sans remords, qu'il menait un combat légitime pour son peuple.

L'affaire du 8 mars 1985 est, aux yeux de Moustoifa, une grande épreuve pour le FD, vu le courage et la résistance dont ont fait preuve beaucoup de partisans, bien que, dans certaines situations, quelques militants aient quelque peu lâché, et d'autres quitté le navire et changé le fusil d’épaule pour des raisons sociales et autres.

L'accession au pouvoir selon le FD

Quant au choix de vouloir parvenir aux commandes de l'Etat par les armes plutôt que les urnes, Moustoifa Said Cheikh reconnaît que le FD avait choisi cette voie parce que le pays vivait dans la confusion, dans la dictature et qu'il aurait été illusoire de rêver d'élections pour accéder au pouvoir.

Mais en fonction de l'évolution des idées, cela ne veut pas dire qu'actuellement le FD n'aurait pas joué le jeu de l'alternance démocratique.

Moustoifa Cheikh dément catégoriquement avoir été sollicité par le chef des mercenaires, Bob Denard, pour prendre le pouvoir après la disparition d' Ahmed Abdallah. Du moins, précise-t-il, le langage n'a jamais été aussi direct, clair.

Par contre, le leader du FD affirme que le même Denard l'aurait, à maintes reprises, invité à renoncer son combat pour bénéficier d'une libération ; ce que Moustoifa refusa.

Moustoifa, soutient que les 9% obtenus aux premières élections pluralistes libres et démocratiques organisées en 1990 est, en partie, l'expression d'une frange de la population longuement muselée par le régime despotique d'Abdallah.

Mais aussi, il y avait le projet de société du parti, bâti sur la participation collective à l'épanouissement économique du pays.