mayotte : UN PAS VERS LA LIBERTE !

Non ! vous ne verrez pas de photos et d'images des banderoles et des participants au rassemblement organisé par l'Association de Défense des Droits de l'Homme, le Groupe de Réflexion sur le Devenir des Comores et les Verts de Mayotte, ce 27 janvier 2001 à l'occasion de la venue de Lionel Jospin, Premier Ministre de l'Etat français. Vous ne verrez pas ceux qui, à Mayotte, ont osé dénoncer les atteintes aux Droits de l'Homme et les conditions de séjour et de reconduite aux "frontières" faites aux ressortissants des îles voisines.

Vous ne verrez rien de ce rassemblement pourtant historique ! Pour la première fois dans l'histoire de Mayotte, des hommes et des femmes attachés au respect de la dignité humaine ont cherché à lever le couvercle de plomb de l'idéologie régnante. Pour la première fois, ils ont défié la tradition de l'accueil chaleureux réservé aux plus hauts responsables français en attirant l'attention sur un problème grave  qui aurait dû rassembler toutes les consciences éclairées de l'île.

Vous ne verrez rien ! Et pourtant ce rassemblement a bien eu lieu . Aux alentours de 14 heures, cent cinquante personnes environ se sont retrouvées sur le parking de la rocade aux abords de la barge . Au moment de l'arrivée du Premier Ministre, le rassemblement a quitté ce lieu pour se rendre 800 mètres plus loin en un point isolé de la foule "chaleureuse" et attendre durant trois heures le passage rapide du cortège ministériel . Ces hommes et ces femmes ont déployé des banderoles qui disaient : "Visa depuis 1995 > 1000 morts" " Non au visa Balladur", "Oui à la libre circulation entre les 4 îles", "Tous chez nous à Mayotte" "Scolarisation pour tous", "Non à la démocratie coloniale", "4-1=0". Au passage de M. Jospin, ils ont crié de toutes leurs forces :"Non au visa Balladur!" Découvrant un rassemblement inattendu, le Premier Ministre, surpris et loin d'être en situation de lire les banderoles, a réagi par un petit salut automatique, sans comprendre, imaginant sans doute avoir affaire à un des derniers bataillons de ces Mahorais "si chaleureux" !

En ce 27 janvier 2001,un acte historique, mais malheureusement dérisoire, a été posé, à Mayotte, cette île "française" de l'Océan Indien où la défense des droits les plus élémentaires des personnes relève encore du parcours du combattant.

Il faut dire qu'après l'annonce de l'organisation de ce rassemblement et la demande d'entretien adressée au Premier Ministre via la Préfecture de Mayotte, les autorités policières et préfectorales n'ont pas ménagé leurs efforts pour empêcher cette initiative susceptible de gâcher l'image de Mayotte et, selon leurs dires, d'engendrer des troubles préjudiciables à la sécurité. Ainsi, dénoncer les violations des droits de l'homme reste bien une démarche allant à l'encontre de l'idéologie dominante à Mayotte. La règle est encore de se plier à la loi de la terreur, loi imposée au cours de 25 ans de présence française par tous ceux qui ont de fait de Mayotte ce qu'elle est devenue aujourd'hui : un espace de non droit où l'idéologie xénophobe fait finalement SA loi.

Non, les autorités n'ont pas ménagé leurs efforts pour empêcher ce rassemblement. Elles ont usé de tous les arguments, allant jusqu'aux menaces verbales des Renseignements Généraux mettant en jeu le retrait de la carte de séjour du responsable de l'Association de Défense des Droits de l'Homme, tandis que la figure la plus en vue du Parti Socialiste Mahorais, Ibrahim Aboubacar, Conseiller Economique qui plus est, exerçait un chantage aux alliances municipales auprès des Verts de Mayotte en les sommant d'annuler ce rassemblement inadmissible un jour de visite du Premier Ministre. C'est finalement avec le Préfet en personne que s'est terminé le parcours d'intimidation, au cours d'âpres négociations téléphoniques, la veille au soir du rassemblement. L'interdiction pure et simple de ce rassemblement s'est peu à peu muée en un accord conduisant les participants à s'isoler de la foule et à attendre le Premier Ministre pendant plusieurs heures sous un soleil de plomb. Les trois associations concernées ont travaillé en totale concertation sur cette question, elles ont voulu montrer leur sérieux et se sont appliquées à respecter leurs engagements, quoi qu'ait pu en penser Monsieur le Préfet, lequel n'a pas hésité à téléphoner en personne, dans les heures précédant le rassemblement, pour reprocher aux responsables de ne pas respecter l'accord conclu, simplement parce que RFO diffusait un communiqué inexact au sujet du lieu du rassemblement.

La psychose est totale à Mayotte, la politique du "pas de vague" atteint des sommets insoupçonnés et sans doute les esprits les mieux trempés finissent-ils contaminés. Nous-mêmes nous avons accepté cet accord finalement bien inutile.

Faudra-t-il pour exister et faire entendre de justes revendications, aller à l'affrontement, perturber l'ordre public ? Devrons-nous la prochaine fois, si prochaine fois il y a, rester dans la foule afin, justement, de susciter l'émeute, de nous livrer à la rage verbale voire à la violence physique de tous ceux qui n'ont aucun sens de la démocratie mais qui font régner leur loi dans cette île ? Oui la prochaine fois, faudra-t-il nous enchaîner aux grilles de la Préfecture, nous menotter telles les victimes des reconduites aux frontières, utiliser tous les moyens pour attirer les journalistes et obliger l'opinion publique locale et métropolitaine à découvrir le vrai visage de Mayotte, cette île si belle aux yeux de M. Jospin mais malheureusement gangrenée par le plus avilissant des poisons : la soumission de tous aux idées xénophobes.

Non ! vous ne verrez rien de ce rassemblement car les journalistes canalisés et attachés à la personne du Ministre, n'ont pas daigné se déplacer jusqu'à nous . RFO télé n'a pas suivi son sujet après le bon reportage réalisé la veille sur nos préparatifs. RFO n'a pas pu ou n'a pas voulu nous retrouver à la sortie de notre entretien à la Préfecture ou nous rejoindre pendant nos trois heures d'attente à la Pointe Mahabou. RFO n'a sans doute pas de suite dans les idées, mais aucun des autres journalistes informés n'a souhaité s'intéresser à cette cause, c'est un fait.

Nous sommes seuls sans doute dans ce combat de titan. Mais, aussi dérisoire que soit cet acte, il permet de penser que la démission n'est pas totale et qu'il reste encore des gens pour croire à l'Humain tout simplement.

Nous sommes seuls il est vrai et nous avons enregistré de nombreux absents dans la défense de cette cause.

Bien sûr, les principaux intéressés, c'est à dire les victimes de la politique et de l'idéologie régnante ne se sont pas déplacés en masse. Dominés par la crainte des rafles et des heurts avec ceux qui les insultent ou les maltraitent, personne ne leur ayant promis la sécurité et la protection ou ne leur ayant offert des transports gratuits, ils ne sont pas venus nombreux. Nous n'avons pas pu rassembler les plus de 5000 personnes de la manifestation du 5 août dernier. C'est un fait. Aussi nous saluons ici le courage de ceux qui ont osé franchir le pas, prendre des risques et qui ont ainsi porté très haut la défense de la dignité humaine. Nous ajouterons bien sûr, il fallait s'en douter, que le Comité de Liaison et de Soutien de l'île d'Anjouan a appelé au boycott de ce rassemblement, refusant de participer à la première rencontre où s'est décidé cette action et préférant obtenir son propre entretien afin de défendre les droits des seuls Anjouanais et surtout, la cause, finalement si chère au pouvoir français lui-même, d'une aide au développement d'Anjouan qui mettrait ainsi un terme à la venue des Anjouanais à Mayotte. Vaste chimère et insupportable révision de l'Histoire de l'Archipel que nous dénonçons vivement.

Nous attendions sans doute bien plus de métropolitains dans un tel rassemblement : formés aux idéaux démocratiques et sensibilisés par la longue tradition française  à la défense des droits de l'homme, il n'avaient, qui plus est, rien à craindre de leur participation. Ils auraient pu se mobiliser : ils ont brillé par leur absence. Aussi, nous saluons bien fort les rares personnes qui se sont déplacées et celles qui ont eu le courage de rester coûte que coûte à attendre avec nous. Il faut croire que tous les autres métropolitains de Mayotte n'écoutent pas la radio, ne regardent pas la télévision, ne lisent pas les tracts ou plus sûrement qu'ils raisonnent en se disant : "Bah ! c'est Mayotte, c'est comme ça ici !" . A moins qu'ils ne préfèrent se rendre au Conseil Général pour "voir le Premier Ministre" et rire des bons mots du Président Bamana : "c'est si pittoresque !".

Enfin, il est clair que le paysage politique mahorais ne laisse pas d'inquiéter. S'il n'y avait rien à attendre évidemment des grandes formations qui ont propagé, encouragé et exploité la haine des ressortissants des autres îles Comores au cours de ces 25 dernières années, il est clair maintenant que les partis nés récemment ne se risquent pas sur ce terrain . Où sont le Parti Communiste (même rénové), le Mouvement des Citoyens ? Quant au Parti Socialiste, s'il restait encore quelques doutes chez les naïfs, ils sont maintenant levés : ce parti n'a de Socialiste que le nom. Il se réduit à un instrument de pouvoir pour les jeunes loups de la politique locale qui n'hésitent pas à égratigner de leurs dents longues les plus chers idéaux de la gauche républicaine gâchant ainsi les chances qu'ils auraient pu avoir de transformer leur société et de créer l'espoir d'une vie meilleure dans cette île.

Notre message sera-t-il entendu malgré tout ? Certes, nous ne ménagerons pas nos forces pour le rendre public et lui donner le plus large écho possible mais nous sommes inquiets.

Nous avons rencontré M. Falcone, conseiller technique du Cabinet de Monsieur Christian Paul secrétaire d'Etat à l'Outre Mer, nous lui avons remis un dossier très explicite assorti de dix-sept documents correspondant à nos travaux sur cette question dont des témoignages accablants sur les effets de la politique actuelle. Il nous a assuré qu'il transmettrait nos travaux et nos analyses au Cabinet du Premier Ministre mais après ? Il est clair que ce conseiller ne maîtrisait que très vaguement cette question et qu'au fond il en avait peut-être déjà pris son parti . Constater qu'alors l'on fait référence à l'ordonnance relative aux conditions de séjour des étrangers à Mayotte qui sera applicable en mai prochain, M. Falcone pense à l'ordonnance sociale, thématique clef de la visite de Monsieur Jospin, laisse sceptique.

Enfin nous notons que Monsieur Jospin, dans son discours au Conseil Général, n'a pas répondu aux propos du Président Bamana assimilant la question de "l'immigration clandestine" à l'insécurité et qu'il s'est bien gardé d'une quelconque intervention sur ce sujet. Sa réponse à Maurice Nagou rédacteur en chef de RFO Télé lors de l'interview en direct, est venue prouver qu'il ne maîtrise absolument pas la réalité mahoraise en la matière (comme bien d'autres sujets d'ailleurs : on ne parle pas créole à Mayotte !) . Faisant timidement remarquer qu'il convenait d'éviter d'associer la délinquance ou certains types de comportements à une communauté, il a néanmoins parlé de "populations transplantées" ce qui constitue une erreur grave au regard de la réalité. Les esprits avertis savent tous - faut-il le rappeler?- que ceux que l'on appelle les "immigrés" sont dans un espace qui est historiquement, géographiquement, linguistiquement, culturellement et socialement le leur. Monsieur le Premier Ministre  s'est laissé aller à considérer que le développement des îles voisines dans une "politique de co-développement  avec la France où l'on essaierait d'inciter les hommes et les femmes à ne pas quitter leur terre parce que des activités y seraient crées" pourrait mettre sérieusement un terme à la venue à Mayotte des ressortissants des îles voisines. (Il faut bien le dire : le développement est devenu dans la bouche de M. Jospin le remède miracle à tous les problèmes de la société mahoraise.) Sans vouloir aller jusqu'à augurer du caractère illusoire de ces promesses, les Comores venant de se voir refuser l'annulation de leur dette par la France, la formule de co-développement laisse pour le moins sceptique. De toute façon, nous sommes convaincus que ce ne sont pas ces perspectives qui régleront la situation de tous ceux qui, à Mayotte, subissent chaque jour des atteintes à leurs droits les plus élémentaires, de tout ceux qui ont besoin de se déplacer pour continuer à vivre avec les leurs. Le rêve du maintien de certains dans leur "territoire" est une imposture voire un projet inique quand ceux qui ferment leurs frontières ambitionnent dans le même temps de s'ouvrir vers l'extérieur et de partir à la conquête de nouveaux marchés.

 

OUI  ! NOUS AURIONS VOULU EXPLIQUER TOUT CELA AU PREMIER MINISTRE D'UN ETAT QUI CONTINUE A SE PRETENDRE ATTACHE AUX GRANDS IDEAUX DE LIBERTE D'EGALITE ET DE FRATERNITE.

 

Le 28/01/01

 

- Association de Défense des Droits de l'Homme.

- Groupe de Réflexion sur le Devenir des Comores.

- Verts de Mayotte.