Par Jean-Paul
Ngoupandé (ancien Premier ministre centrafricain, et député d'opposition en
exil)
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e discrédit qui frappe les Africains
n'a pas d'équivalent dans l'histoire contemporaine de l'humanité. Pendant les
siècles de la traite négrière, nous étions assurément des victimes.
Aujourd'hui, nous sommes nous-mêmes les principaux fossoyeurs de notre présent
et de notre avenir. Au sortir de l'ère coloniale, nous disposions d'appareils
d'Etat certes embryonnaires et répressifs, mais qui avaient le grand mérite de
remplir efficacement les missions élémentaires qui leur étaient dévolues :
sécurité, santé publique, éducation nationale, entretien des voies de
communication.
Aujourd'hui, les Etats sont liquéfiés dans la plupart
de nos pays, les gardes prétoriennes et les milices politico-ethniques ont
supplanté l'armée, la police et la gendarmerie, qui ne sont plus que les ombres
d'elles-mêmes. L'insécurité s'est généralisée, nos routes et les rues de nos
villes sont devenues des coupe-gorge.
La tragédie du sida nous rappelle
dramatiquement qu'avec des administrations efficaces et responsables nous
aurions pu endiguer le fléau à ses débuts. Au lieu de cela, plus de 20 millions
d'Africains, dont une majorité de jeunes et de cadres bien formés, ont déjà été
arrachés à la vie, victimes des tergiversations de nos Etats et d'une ambiance
sociale délétère et ludique où le sens de la responsabilité individuelle et
collective s'est évaporé. Les crises politico-militaires et les violences de
toutes sortes, l'appauvrissement des Etats pris en otage par des coteries
prédatrices, la propension des dirigeants à se préoccuper essentiellement de
leur sécurité et des moyens de conserver le pouvoir, tout cela a conduit au
fait qu'un secteur aussi décisif pour le présent et l'avenir que l'éducation
est naufragé un peu partout.
L'insécurité et le désordre
général, la criminalisation rampante d'Etats de plus en plus contrôlés par des
systèmes mafieux, les lourdeurs administratives et l'absence de règles
transparentes occasionnées par une corruption endémique font que les
investisseurs privés ne se bousculent pas à nos portillons, loin de là. Même
les donateurs publics nous considèrent désormais comme des puits sans fond et
des cas d'acharnement thérapeutique.
Plus de quarante ans après la
vague des indépendances de 1960, nous ne pouvons plus continuer d'imputer la
responsabilité exclusive de nos malheurs au colonialisme, au néocolonialisme
des grandes puissances, aux Blancs, aux hommes d'affaires étrangers, et je ne
sais qui encore. Il faut que nous acceptions désormais d'assumer : nous sommes
les principaux coupables.
Le basculement de nos pays dans
la violence, le laxisme dans la gestion des affaires publiques, la prédation
sur une vaste échelle, le refus de nous accepter entre ethnies et régions, tout
cela a des causes principalement endogènes. L'admettre sera le début de la
prise de conscience, et donc de la sagesse.
On me dira que c'est dédouaner
trop facilement la responsabilité de l'extérieur. Mais les accusations de ce
type, nous n'avons fait que les proférer depuis quarante ans, surtout nous, les
intellectuels. Le problème aujourd'hui, c'est que les accusés ne prêtent plus
la moindre attention à nos réquisitoires qui ont, soit dit en passant, pris un
bon coup de vieux, parce que le monde dont nous parlons n'est plus le leur.
Nos jérémiades, nos
gesticulations ne touchent plus personne outre-Méditerranée et outre-Atlantique.
Je crains en réalité que nous ne nous trompions de planète. Depuis la fin du
conflit idéologique entre l'Est et l'Ouest, nous ne sommes plus un enjeu parce
que nous ne pesons plus dans la nouvelle compétition, celle de la conquête de
marchés porteurs.
Un et demi pour cent des échanges
commerciaux dans le monde (dont 40 % pour le pays de Mandela) : voilà ce que
représente l'Afrique subsaharienne sur le nouvel échiquier de notre planète.
Autrement dit, nous ne sommes rien, et nous n'avons pas voix au chapitre. Cela
se constate aisément, pour peu que nous prêtions attention aux préoccupations
des grands décideurs, aux flux commerciaux et aux centres d'intérêt des médias.
Il y a donc pour nous, en ce
début de IIIe millénaire, une urgence absolue : nous préoccuper de ce que nous
avons à faire nous-mêmes pour tourner le dos à la logique de l'autodestruction,
tenter de nous réinsérer dans l'économie mondiale, et tout essayer pour en
finir avec la marginalisation.
Le premier signe attendu de nous
par les rares bonnes volontés qui s'expriment encore en faveur de l'Afrique est
que nous commencions enfin à pointer du doigt la racine du mal africain :
nous-mêmes, autrement dit nos dirigeants, nos élites, et même nos populations
dont la résignation parfois désarmante laisse le champ libre aux seigneurs de
la guerre et offre une masse de manœuvre aux gouvernements tribalistes et
prévaricateurs. Un début de visibilité de notre prise de conscience plaiderait
en notre faveur et encouragerait ceux qui croient qu'il n'est pas raisonnable
de gommer du jeu mondial plus de 700 millions d'Africains subsahariens. Car là
est l'autre facette du débat sur l'Afrique : c'est le sens qu'il convient de
donner à l'afro-pessimisme radical. Sous prétexte qu'il y a des blocages entretenus
par les Africains eux-mêmes et qui créent des problèmes apparemment insolubles,
le point de vue qui se répand de plus en plus dans les pays développés est
qu'il faut ignorer définitivement le continent noir puisqu'il se révèle
congénitalement incapable de se prendre en charge. Donc, l'Afrique, ça n'existe
plus, c'est perdu pour le développement, et cela devient même problématique
pour l'assistance humanitaire, la dernière chose que l'on puisse y faire.
Incroyable myopie ! Ce continent
jouxte l'Europe : une quinzaine de kilomètres par le détroit de Gibraltar, et
environ 200 kilomètres séparant le cap Bon de la Sicile. La décomposition d'un
continent si proche ne peut pas ne pas poser de problèmes au nord de la
Méditerranée.Le 11 septembre 2001 nous enseigne que l'interdépendance est plus
que jamais la règle sur notre planète, et que les problèmes sont bien plus
partagés qu'on ne le pense généralement. Il n'y a pas de cloisonnement étanche.
A l'occasion du sommet qu'il a
organisé à Dakar le 17 octobre dernier, et qui n'a malheureusement pas mobilisé
beaucoup de dirigeants africains, le président Abdoulaye Wade a eu cette
formule tout à fait pertinente : l'Afrique est devenue une vaste passoire pour
toutes sortes de trafics. Il suffit d'observer la "sécurité" dans nos
aéroports et à nos frontières terrestres et maritimes, la facilité avec
laquelle des étrangers peu recommandables peuvent se procurer nos passeports
diplomatiques, les valises tout aussi "diplomatiques" servant à faire
passer en fraude diamants, or, devises (y compris de la fausse monnaie), drogue
et toutes sortes d'objets délictueux.
D'accord donc pour que nos amis
français nous interpellent fermement quant au délitement de nos pays, dont nous
portons la responsabilité principale. Il ne faut pas qu'ils aient peur de nous
dire la vérité en face. Le complexe du colonisateur n'a plus lieu d'être :
l'amitié doit désormais se nourrir de vérités, y compris les vérités crues.
Les pires pour nous, ce sont ceux
qui jouent à nous caresser dans le sens du poil. La tape sur l'épaule est
certes un geste amical, à condition qu'elle ne nous conforte pas dans l'idée
infantilisante selon laquelle nous sommes les gentilles et innocentes victimes
d'un complot international contre l'Afrique. Il ne faut plus nous flatter.
Quant à nous, nous gagnerons en crédibilité à partir du moment où nous serons
capables de nous regarder en face, pour reconnaître enfin que tout ce qui nous
arrive est d'abord de notre faute. Nous serons plus crédibles pour dire à tous
ceux qui considèrent l'Afrique comme un continent perdu qu'ils ont tort.
Elle est certes en panne, mais
décréter sa mise hors jeu définitive ne règle aucun problème. Entre la
condescendance, qui signifie mépris et infantilisation, et l'abandon qui ne dit
pas son nom et qui est une forme de politique de l'autruche, il y a place pour
un regard responsable sur la crise africaine.
Un tel regard commence d'abord
par s'éloigner des idées reçues, en particulier les généralisations hâtives et
les conclusions radicales. L'Afrique est un continent. C'est le premier rappel
élémentaire à formuler. Sur 53 Etats, il s'en trouvera bien 2, 3 ou 4 pour
prendre le chemin du sérieux. Seule une observation attentive et non dogmatique
permettra de les identifier. Dans cette hypothèse, l'intérêt de l'Afrique, de
l'Europe et du monde commanderait qu'ils soient franchement appuyés, au lieu du
saupoudrage qui n'a jamais induit un cycle de développement. Un appui franc et
massif accordé à des pays manifestant clairement une volonté de s'en sortir par
le sérieux et le travail acharné servirait le contre-exemple pour les mauvais
gestionnaires.
C'est d'ailleurs ce qu'avait indiqué le président Mitterrand lors du 16e sommet des chefs d'Etat de France et d'Afrique en 1990. Erik Orsenna était à ses côtés et aurait, dit-on, fortement inspiré le désormais célèbre discours de La Baule. L'attention excessivement concentrée sur les seigneurs de la guerre est, de ce point de vue, un autre piège qui guette le continent. Aujourd'hui, mieux vaut être un chef rebelle ou un président casseur pour retenir l'attention de la communauté internationale, plutôt qu'un gestionnaire sérieux et discret