Tribune libre : ma propre vision des choses

 

Par Boléro Hamada Madi

 

Puisque depuis avril 1999, je me suis engagé à côté des officiers, sous officiers et militaires de rang de l'Armée Nationale de Développement, pour participer activement à la gestion de la patrie, je ne pouvais que placer toute ma conviction en une réussite de notre pays les Comores.

J'ai véritablement cru, comme beaucoup de mes compatriotes, à notre capacité de dépasser nos clivages ou comme savait bien le dire Feu Président Ali Soilihi, nos petites querelles de rien du tout, pour sauver notre pays, notre patrie, nos populations de la balkanisation et de la haine inter îles.

J'ai cru aux négociations inter comoriennes et surtout à notre combat commun, celui de la lutte contre le séparatisme pour la sauvegarde de l'unité du pays et de l'intangibilité de nos frontières internationalement reconnues.

J'ai cru en cela car jusqu'à là, heureusement, aucune autorité, aucun cadre supérieur, aucun citoyen comorien n'a osé parler de l'île comorienne de Mayotte comme d'une terre étrangère et lointaine ou encore accepter l'implantation de l'administration française dans la quatrième île de l'archipel des Comores, et donc pour un esprit rationnel, personne ne pourrait accepter une poussée des séparatistes à Anjouan, à Mohéli et encore moins en Grande Comores pour la balkanisation de notre maison commune, les Comores.

J'ai cru car pour moi, le pays a désormais une potentialité intellectuelle évidente et en toutes disciplines ; il a également ses cadres supérieurs ; et surtout, il a ses hommes d'Etat : beaucoup d'anciens membres des gouvernements, directeurs d'administration centrale et chefs des projets ou d'entreprises.

J'ai cru parce qu'en réalité, ne pas croire ou se permettre de douter des capacités intellectuelles que résorbent désormais les Comores, pour relever les multiples défis de la mondialisation, n'étaient pas permis. J'avoue aujourd'hui que ce sont les séparatistes et les pseudos qui ont gagné la bataille. La guerre, quant à elle, continue, et l'armistice est loin d'être signée.

Pour gagner cette guerre, me semble-t-il, nous devons tous parler le même langage, le langage de la vérité. Un langage qui blessera peut-être, mais un langage très proche du peuple d'en bas, un langage débarrassé de toute démagogie, un langage enfin conforme à celui pratiqué par tous les autres pays du monde.

Notre grand problème, en tout cas c'est celui que j'ai identifié après cette expérience dans les affaires de l'Etat, est le manque très visible d'une société civile réellement civile. On a l'impression que contrairement à ce que j'ai cru, les Comores manquent d'intellectuels au vrai sens du mot. Tout est à l'envers.

Je suis conscient que certaines conclusions que d'aucuns qualifieront certainement de hâtives, blesseront certaines personnes, mais je n'ai vraiment pas le choix. L'hypocrisie, le mensonge et surtout la délation sont devenus monnaie courante dans les états majors politiques et ainsi les mœurs politiques comoriens sont infectés.

En effet, suite à une crise sécessionniste préparée et déclenchée par certains cadres comoriens, le pays s'est retrouvé seul face à son destin. Un pays qui n'a même pas achevé sa décolonisation et donc à moitié indépendante, sous développé de surcroît. Un pays qui, en l'espace d'un quart de siècle seulement a déjà dans ses archives quatre Constitutions et deux modèles différents de gouvernance à l'image de deux grandes puissances mondiales d'antan.

On a parlé de la mauvaise gouvernance, de la dictature, des coups d'Etat, de détournements de fonds publics, de domination d'une île sur toutes les autres… On a quand même pris toutes les " précautions " à ne pas chercher les auteurs de ces mots, ces maux. Et l'on veut quand même en trouver, on désigne très facilement l'ancienne puissance coloniale.

La raison de cette tactique machiavélique est très simple : ce sont les mêmes personnes qui ont géré le pays et qui accusent aujourd'hui. On s'est donc arrangé pour trouver le criminel : le système politico institutionnel.

Ensemble, nous avons changé le système, le nom de l'Etat, l'emblème national, la devise, les dénominations des institutions et on a même projeté la possibilité de changer l'hymne national et la capitale fédérale.

Tout cela pour être encore tout près des "revendications" de ceux qui voulaient le pouvoir sans avoir le vouloir le dire. Ceux qui voulaient le pouvoir, mais en cachant leurs ambitions. Dès qu'ils l'ont quelque part dans le pays, ils font la même chose que ce qui se passait " en haut ". Bien sûr que tout le monde savait qu'à un instant "t", la vérité éclaterait.

En fait, les Comoriens que nous sommes, ressemblons paradoxalement aux personnages de la comédie humaine bien décrite au XIXème siècle par Balzac dans Père Goriot.

En effet, ces hommes et femmes politiques qui ont gouverné notre pays ont tous été des Rastignac Eugène, des Vautrins, ces héros balzaciens : étudiants plutôt sympathiques, fils de bonne famille, dignes de leur pauvreté, intelligents, idéalistes, et qui ont voulu " parvenir coûte que coûte ".

Le jeune provincial (Msafarini) a pourtant un handicap: il est dominé économiquement par Vautrin. Faiblesse qu'il espère passagère, car Rastignac est ambitieux et il souhaite "arriver", "parvenir ". Rastignac veut profiter de la vie et n'a que faire de se plier aux règles du jeu social. Il est jeune, beau, l'avenir lui appartient. Mais la vie transforme jour après jour les espoirs en illusions perdues.

Dans le langage courant, Rastignac incarne le prototype de l'ambitieux. Chacun des personnages balzaciens, incarne une forme d'ambition, chacun ayant des revanches à prendre. Parce que s'il n'y a pas au départ une blessure que l'on s'acharne soit à exploiter, soit à cacher, il y a moins de raison d'aller de l'avant.

D'ailleurs, parlant de Rastignac, un contemporain disait : " Dans mon esprit, notre Rastignac ne devait être intéressé ni par le pouvoir, ni par l'argent, mais par une forme de jouissance. Il vit dans l'instant, sur le devant de la scène, mais il n'a ni plan d'avenir, ni politique de l'ambition. Cette quête - presque suicidaire - de la jouissance, lui apporte peu de vrai plaisir et aucun bonheur. Ce n'est pas ce qu'il recherche, d'ailleurs. Rastignac n'est pas un jeune homme heureux. Au fond, c'est un personnage très noir et autodestructeur ". Une foule de circonstances inutiles à consigner ici, décuplèrent son désir de parvenir et lui donnèrent soif de distinctions.

D'autres personnages aussi intéressants pour tout comorien vivant aux Comores aujourd'hui, jalonnent le roman de comédie dramatique humaine de Balzac et ressemble comme par hasard à beaucoup de personnages politiques chez nous. Il s'agit de De Marsay : "Hélas, toutes ces belles qualités, ces jolis défauts étaient ternis par un épouvantable vice: il ne croyait ni aux hommes, ni aux femmes, ni à Dieu, ni au diable." D'Eugénie Grandet : "Ses traits, les contours de sa tête que l'expression du plaisir n'avait jamais ni altérés ni fatigués, ressemblaient aux lignes d'horizon si doucement tranchées dans le lointain des lacs tranquilles." De Pierrette : "Sa gaieté perdue existait encore dans la vivacité des contours de l'oeil, dans la grâce ingénue de son front et dans les méplats de son menton court. De Gobseck : "Vers le soir, l'homme-billet se changeait en un homme ordinaire, et ses métaux se métamorphosaient en cœur humain." De Cérizet : "et le regard, quand l'âme y envoyait une expression de malice, eût effrayé des juges et des criminels". De Mlle Cormon : "Malgré de grosses lèvres rouges, l'indice d'une grande bonté, ce front annonçait trop peu d'idées pour que le coeur fut dirigé par l'intelligence." Et enfin du Colonel Chabert : "Mais un observateur (...) aurait trouvé de plus en cet homme foudroyé les signes d'une douleur profonde, les indices d'une misère qui avait dégradé ce visage."

J'espère que ces illustrations permettront d'appréhender la diversité des personnages, célèbres ou moins célèbres, que l'écrivain a inventés : des hommes, des femmes, des enfants, des ambitieux, des désespérés, des avares, des mystiques... dont Balzac nous dresse un portrait physique et moral, qui correspond facilement à notre temps.Cette description balzacienne nous permet de comprendre qu'aux Comores tout est comédie dramatique.

En réalité que s'est-t-il passé ? Des comoriens, jeunes, vieux et moins jeunes, après leurs études, ont cru accéder au pouvoir pour s'enrichir et mener une vie conforme à leurs rêves.

Hélas, pour certains, le fait de parvenir au pouvoir n'a pas résolu leurs problèmes ; pour d'autres, ils n'ont même pas eu le temps de " savourer " ce pouvoir venu trop tôt à l'image de Rastignac et qui leur a échappé encore plus vite, tandis que pour le reste, ils voient leurs rêves partir en fumée chaque jour et donc ils finissent par ne plus croire en rien, surtout pas aux textes même si ce eux qui les ont adoptés.

Chacun se repliant dans son petit coin, dans son petit bled, dans son petit quartier, dans son petit village et enfin dans sa petite île, ils attendaient tous leur revanche. C'est cette lâcheté qui a poussé certains à devenir séparatistes.

Le séparatisme n'est donc rien d'autre que cette révolte des aigris qui, au lieu de chercher les raisons qui sont d'ailleurs universelles de la pauvreté, du sous développement et de l'oisiveté, ils ont préféré la facilité : " notre quartier, notre village, notre région, notre île est délaissée et mieux vaut que je l'éloigne des autres". Et comme s'il fallait vraiment pousser la comédie au drame, puisque les places dans le quartier, dans le village, dans la région et dans l'île sont presque pourvues, certains sans complexe, avec les mêmes idées, s'arrangent et par tous les moyens, pour occuper les places de l'organisation politique et administrative qu'ils sont censés détruire : l'Etat.

Et là, la comédie atteint son apogée : ils sont complètement perdus. Ils ne savent plus sur quel pied danser. Et si leurs désirs devenaient réalité ? Ils ne se rendent même pas compte qu'ils sont entrain de détruire leur raison même d'être.

Certains que l'on devrait normalement retrouver dans cette catégorie de lâches, sont pourtant absents. J'imagine que c'est parce qu'ils sont honnêtes et veulent garder leur fierté. C'est ainsi qu'à Mohéli, on semble oublier un certain Boina Issa, Mamadou Boina, Abdou Soimadou, Tayfa Hassanaly, Mattoir et beaucoup d'autres.

A Anjouan, docteur Ada, Ali Zaki, Houdhoaer Inzoudine, Moustakim Saïd Attoumane, Nidhoime Attoumane et tant d'autres encore, ont préféré se taire dans leur souffrance en imaginant la vie difficile que mènent leurs co-insulaires. Eux au moins, sont restés dignes.

J'ai pris ce risque de dénoncer ce séparatisme de cœur et de faits car la patrie est en danger. Je suis conscient du mal que je suis entrain de faire à certains de mes compatriotes qui ne sont pas séparatistes mais font tout pour que ce mal du siècle s'installe dans nos îles et dans nos esprits, pourvu qu'ils soient en place.

Sinon, comment comprendre qu'il y a exactement quelques années certains ont occupé des postes politiques hautement importantes pour l'Etat, mais qu'aujourd'hui il faut leur expliquer mille fois qu'un Etat fort, un Etat avec ses partenaires immédiats et même lointains, est la seule garantie de notre survie ?

Comment comprendre qu'après avoir négocié et concédé tant de choses pour les îles qui sont "NOS" îles, et adopté une Constitution qui consolide la paix civile, l'harmonie de nos institutions et les libertés individuelles et collectives, d'aucuns continuent à faire ce que bon leur semble ? Dans ces conditions, acceptons qu'aucune Constitution au monde n'aurait résolu notre problème puisque nous avons menti et continuons à mentir.

J'ai pensé écrire cette tribune pour pousser les intellectuels comoriens à se positionner pour éviter d'autres drames à notre peuple.

Ne soyons pas aveugles. Certains sont entrain de régler leurs propres problèmes et non ceux du pays. Si nous tombons tous dans le désinteressement, dans l'inactif, dans l'indifférence, nous n'aurons pas accompli notre devoir d'être là où nous sommes aujourd'hui, d'être nés là où nous sommes nés, d'appartenir à une patrie. Non, nous n'avons pas le droit et nous devons dénoncer ces aventures.

J'en appelle à notre conscience collective. J'en appelle à notre tolérance historique. J'en appelle à notre sens élevé de responsabilités. Agissons avant que ça ne soit trop tard.Un moratoire politique nous permettrait de nous arrêter un moment car personne n'ignore ce qu'a été la vie des comoriens durant ce quart de siècle de prise en mains, par les enfants de ce pays, de leur propre destinée.

Bien des espaces nous ont offert l'occasion, de débattre, certes sans approfondissements, sur le bilan de la gestion de cette période de notre histoire contemporaine. De tels échanges sont nécessaires et devraient être encouragés. Ils permettraient de situer les responsabilités de chacun de nous : Etat, acteurs politiques, acteurs de la vie socio-économique ou citoyens tout court. Mais, l'histoire en marche de notre pays doit pouvoir s'interroger, en effet, sur le chemin emprunté depuis l'indépendance, les méthodes de gestion adoptées depuis, et les ajustements à opérer, aujourd'hui et demain, pour garantir le mieux être des citoyens.

C'est là une démarche d'autant plus indispensable que l'avenir déjà là, en ce monde de la globalisation, nous invite à plus de vigilance et exige, de notre part, une plus grande maîtrise du terrain de notre action. C'est la condition pour assurer à nos efforts communs un maximum de succès.

Mais sans qu'il soit besoin d'attendre ce jugement de l'histoire et des historiens, le présent nous interpelle d'urgence, à positionner notre démarche au regard des évolutions récentes qui, à l'extérieur du pays ont conduit à la fin de la guerre froide, aux événements du 11 septembre aux Etats-Unis, et à l'intérieur du pays, à la mise en place  d'un nouveau cadre institutionnel. Le monde d'aujourd'hui ne s'intéresse guerre aux canards boiteux. L'espoir du Comorien d'en bas n'était autre que de voir enfin les Comores, son pays et sa patrie, se lever sur un jour nouveau où la pauvreté aura accepté de tomber enfin le masque et de se laisser contempler dans toute la plénitude de ses dimensions.

Voilà désigné le mal qui est le nôtre. La pauvreté ! C'est le mal que désignait le citoyen révolté. C'est aussi le crime que nous tous désignions. C'est le malheur que nous tous déplorions. Elle touche à tous les domaines de notre pays. Elle est d'abord dans nos conceptions des réalités ; elle est ensuite présente dans l'organisation de nos structures ; elle pèse enfin, de tout son poids, sur les méthodes de notre action. Elle est donc structurelle, politique, économique et sociale.

Au sommet de la plus haute de nos hiérarchies et jusque dans les fins fonds de la plus petite unité  de notre base sociale, elle nous tient prisonniers de ses fermes étrennes.

Alors, nous devons la combattre avec toutes nos forces, l'éradiquer, maintenant que nous l'avons tous ensemble identifiée comme le mal profond qui nous ronge et qui a en vain tenté d'hypothéquer notre avenir commun et nos valeurs nationales. Ne nous perdons surtout pas d'objectifs.

Nous gagnerons ce combat, tous ensemble, j'en suis convaincu, car il y va de l'avenir de chacun de nous et de chacun de nos enfants.

Cependant, les Comores et ses dirigeants doivent cesser de se comporter comme un monde et des hommes à part, un pays déconnecté du réel qui, autour de lui, bouge et se métamorphose à chaque seconde ; des hommes aventuriers et aigris. C'est à cette condition que nous aurons les Comores qu'il nous faut. C'est-à-dire les Comores d'un monde en marche, dans une planète en marche vers un troisième millénaire qui s'ouvre résolument devant nous et pose ses premiers pas.

Pour cela, nous avons l'obligation de nous ressaisir déjà depuis cette année charnière de 2005. Nous avons l'obligation d'obtenir de nos partenaires, tout leur concours. Mais nous savons tous que cela passe nécessairement par la prise de mesures économiques et financières difficiles mais elles sont les seules à pouvoir nous autoriser à espérer encore. Il faudra transformer de fond en comble nos mentalités d'assister et vouloir quelque chose et son contraire et surtout, cessons de mentir car nous nous discréditions. Quel est ce pays, encore moins cette île qui, seule dans un monde complètement dérangé, peut prétendre s'en sortir sans le concours de tous les pays du monde ? Nous ne pouvons plus continuer à gérer notre pays comme une épicerie. Notre pays a besoin d'investissements pour réaliser son programme de lutte contre la pauvreté.

Voilà pourquoi, modestement, je demande à tout le monde de prendre ses responsabilités au lieu de se voiler la face. J'espère que personne se sentira visée. Je sais que nous pensons tous la même chose, soyons donc courageux.