ILLUSOIRE
INTERDICTION DES COUPS DETAT
La
démocratisation a suscité lespoir, et lorganisation de lunité
africaine (OUA) a proscrit, en juillet 1999, les coups dEtat. Pourtant, cette même
année, les militaires ont renversé les gouvernements au Niger, en Sierra Léone, aux
Comores et en Côte dIvoire. Bannir les coups dEtat est, en effet, une
illusion. Cest la déliquescence des Etats eux-mêmes qui doit être combattue. Le coup
dEtat est-il un mal en soi ? Au mois
de juillet 1999, à Alger, les chefs dEtat et de gouvernement de lorganisation
de lunité africaine (OUA) ont décidé dexclure désormais des sommets de
cette organisation tout gouvernement qui se serait emparé du pouvoir à la faveur dun
coup dEtat. Cest là, à première vue, une décision de haute portée morale
qui ne peut quhonorer lAfrique et les Africains. Malheureusement, la
déclaration dAlger, qui se voudrait guidée par un souci de « civilisation
des murs » politiques, loin de réjouir et de rassurer, génère plutôt une
sensation de malaise chez nombre dobservateurs. En
effet, pour que linterdiction des coups dEtat ait des chances davoir un
impact constructif sur la réalité concrète, il ne suffit pas que lintention à la
base de la décision soit bonne. Dans leur ferme et, malheureusement, inconditionnelle
détermination à mettre hors-la-loi les coups de force à la tête de lEtat, les
membres de lOUA ont manqué de faire la part des choses entre, dun côté, la
nocivité des coups dEtat et, de lautre, leur troublante nécessité. Le coup
dEtat est-il un mal en soi ? Si on répond par laffirmative, alors toute
société politique qui se respecte devrait créer les conditions de son bannissement
absolu, ainsi que tentent de le faire, par la magie ô combien illusoire du verbe, les
gouvernants africains. Or il est évident que sous certaines conditions, et étant donné
certaines circonstances, que lon pourrait qualifier dexceptionnelles, luvre
de coup dEtat peut très bien représenter le vertu et le courage politiques
suprêmes. Lhistoire en général, et celle de lAfrique des indépendances en
particulier, montre quil existe dans la vie de certaines sociétés politiques, des
moments tragiques de rupture douloureuse de lordre établi que lon pourrait
bien qualifier de coup dEtat salutaire. De là
le très embarrassant problème de la possible immoralité du grand élan moralisateur de
lOUA. Le défi
des coups dEtat, véritable épine profondément et si durablement
enfoncée dans le talon du continent africain ne peut être relevé sans prendre en
considération, au cas par cas, les bases de gestion des sociétés politiques africaines.
Or la décision de lOUA semble totalement détachée des circonstances de production
ou de reproduction de lEtat et des coups dEtat sur le continent. Elle risque
donc dêtre vaine, comme le montre par exemple la situation ivoirienne et la prise
de pouvoir par les militaires en décembre 1999. La
grandeur morale dun coup dEtat, lorsque les circonstances et lhistoire
le consacrent comme éthiquement correct, tient de son pouvoir libérateur des peuples
opprimés et /ou en voie de suicide politique. Par exemple, nul ne saurait objectivement
soutenir aujourdhui que le coup de force du général Amadou Toumani Touré et de
ses compagnons darmes au Mali en mars 1991 naura finalement pas été
salutaire pour le peuple malien. Que se passerait-il demain si un coup dEtat aux
même vertus émancipatrices devenait réalité ailleurs ? Le nouveau gouvernement
serait-il interdit de sommet par lOUA ? Si oui ainsi que, normalement,
le voudrait la logique de lostracisme absolu des putschistes serait-ce là
une décision sage ? Si,
presque partout cependant, les messies en treillis ont fini plus corrompus que les démons
de civils quils étaient venus exorciser, ce serait néanmoins une grave erreur que
de fermer les yeux sur la vraie nature de la réalité africaine et de se répéter quil
ne saurait y avoir de « putschiste vertueux (1) ». Le faire serait
manquer à la fois de réalisme politique et de bon sens diplomatique. Le coup dEtat,
ce mal exceptionnellement nécessaire, ne devrait pas faire recette comme mode dalternance
au pouvoir. Pour combattre efficacement ce monstre qui se retrouve potentiellement tapi au
cur de tout Etat, les sociétés politiquement matures ne se sont pas contentées dune
rhétorique moralisatrice. Le degré zéro du coup dEtat est devenu une seconde
nature pour ces sociétés une fois quelles se sont dotées de formules de gestion
du pouvoir politique qui rendent caduque la destable tentation kaki. Doù une
question : combien dEtats africains peuvent-ils aujourdhui senorgueillir
davoir établi et enraciné des conditions de succession mature au pouvoir ? Le
Sénégal ? Juste une fantastique exception. LAfrique du Sud ? Un
merveilleux rêve. Le Benin ? Un miraculeux petit laboratoire. Et au-delà ?
Rien. Presque rien. Le coup
dEtat nest pas un mal. Il est symptôme. Cest à dire la manifestation
externe, une sorte de signal dalarme qui nous indique que, quelque part, il existe
quelque chose qui ne va pas. Le mal auquel il est nécessaire dans ce cas de trouver
remède nest pas le coup dEtat, mais la cause qui fournit aux coups dEtat,
mais la cause qui fournit aux coups dEtat loccasion de prendre dassaut
notre quotidien. Lune de ces causes est sans doute la mise en jachère de lEtat
et la transformation de lespace public en arène féroce où ne peut par conséquent
prospérer que le langage du vice institutionnalisé et de la force débridée à linstar
de la désespérante répétition des coups de force militaires, qui atteint aujourdhui
des pays jusque-là réputés « stables » comme la Côte dIvoire (2). La
question nest donc pas tant le coup dEtat que les conditions et les situations
qui permettent, autorisent ou encouragent la tentation du coup de force à la tête de lEtat.
Par exemple, il est évident que les coups dEtat ne sont pas le fait darmées
républicaines. Or il ne saurait y avoir darmée républicaine sans République.
Dans ce cas de figure précis, ce serait une farce que dessayer de rendre
républicaine une armée qui opère dans un contexte où tout juré avec la République. De là
quelques interpellations relatives au défi des coups dEtat en Afrique. En premier
lieu, quest-ce qui fait que dans nombre de pays africains, un quarteron de
« sous-officiers » peut dangereusement flirter avec lidée de prendre le
pouvoir par les armes et, finalement, « comme par amusement », aller
victorieusement à lassaut des institutions de gouvernement de lEtat ?
Les cas du Libéria ou de la Sierra Leone sont là pour montrer quil ne suffit pas dêtre
officier ou particulièrement intelligent pour réussir un coup dEtat en Afrique. En
deuxième lieu, quest-ce qui fait que dans un pays comme le Niger pour ne
citer quun triste exemple de récente mémoire lincarnation suprême de
lEtat, le président de la République, peut être grossièrement abattu
« comme un chien » (lexpression, terriblement appropriée, est du
président Omar Bongo) sans que cela fasse lobjet dun quelconque émoi ?
Enfin, quest-ce qui fait quen Afrique toutes ces choses si terribles, si
extraordinaires, paraissent si simples, si faciles, et si
ordinaires ? En dautres
termes pourquoi cette horreur politique majeure quest le coup dEtat est-elle
devenue si banale sur ce continent ? Autant la sagesse conventionnelle nous apprend
que les peuples nont que les dirigeants quils méritent, autant pourrait-on
légitimement soutenir que les Etats nont que les coups quils méritent et
tant quils les méritent. Bien
au-delà de ces considérations dordre organique sur la nature des coups dEtat,
il est à craindre que la décision de lOUA ne conduise nombre dAfricains,
devenus sans illusions et sans espérance sur lorganisation panafricaine, à prêter
des intentions aux chefs dEtat africains (actuellement au pouvoir). Et si la
déclaration publiquement faite à Alger avait un « agenda caché », ne
manquent pas de se demander certains ? Et si lOUA était en train de devenir
une sorte de « syndicat des guides suprêmes », un « club sélect qui
refuse daugmenter le nombre de ses membres » murmurent dautres
(3) ? Source
Manière de voir 51 Le Monde diplomatique Par
ANATOLE AYISSI chercheur à linstitut des Nations unies pour la recherche sur
le désarmement (Genève). Suite
dans notre prochain numéro
(2) Lire William
Reno, Corruption and State Politiecs in Sierra Leone, Cambridge University Press,
Cambridge, 1995. (3) Pierre Prier,
ibid. |
|
|