ILLUSOIRE INTERDICTION DES COUPS D’ETAT (2ème partie)

La démocratisation a suscité l’espoir, et l’organisation de l’unité africaine (OUA) a proscrit, en juillet 1999, les coups d’Etat. Pourtant, cette même année, les militaires ont renversé les gouvernements au Niger, en Sierra Léone, aux Comores et en Côte d’Ivoire. Bannir les coups d’Etat est, en effet, une illusion. C’est la déliquescence des Etats eux-mêmes qui doit être combattue.

 Il ne devrait pas être question d’interdire ou de ne pas interdire les coups d’Etat en Afrique. Un tel rêve, bien que moralement compréhensible, n’a politiquement pas de sens. Il peut même s’avérer diplomatiquement désastreux pour l’OUA. Car, si l’OUA persiste dans son ambition d’ostracisme inconditionnel des putschistes, ce n’est peut-être pas la fin des coups d’Etats que l’on verrait poindre à l’horizon des tropiques africains, mais bien celle de l’OUA qui ne pourrait plus tenir ses sommets… faute de quorum.

Se mettre à l’abri des coups pour l’Etat  africain, c’est avant tout devenir radicalement autre. Cet Etat (devenu)  autre serait une institution à visage humain. Sa logique de fonctionnement, par elle-même (et non par décret), rendrait définitivement impossible, voire impensable, l’idée de prise de pouvoir par la violence. Espérer résoudre « par décret » le problème des coups d’Etat représente un risque supplémentaire pour l’OUA : la menace des discrédits. Le risque est d’autant plus important que, s’agissant des questions de paix et de sécurité en général, comme de celles relevant des coups d’Etat en particulier, l’organisation panafricaine n’en est pas à son premier essai. L’on se rappelle qu’au mois de mai 1963 (déjà !) la délégation togolaise avait été déclarée « indésirable » à Addis Abeba puisque alors composée d’hommes en kaki qui venaient d’assassiner quelques mois plus tôt le président Sylvain Olympio. Dix-sept ans plus tard, le même scénario allait se reproduire, presque à l’identique : lors du sommet extraordinaire de l’OUA de 1980 à Lagos, le sergent-chef Sammuel Doe et sa cohorte étaient interdits de sommet pour avoir assassiné, à la suite d’un coup d’Etat particulièrement sanglant, le président William Tolbert, alors président en exercice de l’OUA.

L’OUA a interdit à revenir au plus vite à ce qui constitue l’essentiel : non pas l’interdiction des coups d’Etat, mais la mise sur pied des conditions de gestion des sociétés politiques systématiquement incompatibles avec l’idée de prise de pouvoir par les armes. C’est d’une mission de « civilisation des mœurs » (politiques) qu’il s’agit – pour reprendre une expression chère à Norbert Elias (4). Concrètement, l’urgence, la priorité et le devoir relèvent pour l’heure de la fondation et de la consolidation des « formes civilisées de gouvernement » (5).

A cet égard, deux questions, formulées par Karl Popper, peuvent nous aider à mieux asseoir les bases d’un débat lucide et constructif sur la réalité des coups d’Etat en Afrique.

La première question a trait au principe de gouvernement de l’Etat : aujourd’hui en Afrique, «  y a-t-il des formes de gouvernement qui, pour des raisons morales, sont répréhensibles ? »

Et la seconde est relative aux formalités de fonctionnement de l’Etat : aujourd’hui en Afrique, « y a-t-il des formes de gouvernement qui nous permettent de nous défaire (sans violence) d’un gouvernement mauvais, ou seulement incompétent, qui cause du tort au pays ? (6). Si la réponse à la première question est oui, alors les coups d’Etat, avec ou sans décret d’interdiction de l’OUA, ont encore un bel avenir sur notre continent. Si la réponse à la deuxième question est non, alors, également, nous sommes loin, très loin, d’être sortis de l’infâme auberge des putschs en Afrique.

 Par Anatole Ayissi* – manière de voir mai- juin 2000 –

*Chercheur à l’institut des Nations unies pour la recherche sur le désarmement (Genève)

-           (3) Pierre Prier, ibib.

-           (4) Norbert Elias, la civilisation des mœurs, Calmann*Lévy, Paris, 1973.

-           (5) Achille Mbembe, « Une économie de prédation », in Foi et développement, Paris, n°241, mars-avril 1996.

-           (6) Karl Popper, La Leçon du siècle, Bibliothèques 10/18, Paris, 1992, p.105

 

 Retour

 

 

   Notre mission Contactez-nous Page d'accueil Recherche Publicité 
Pour toute question ou remarque concernant ce site Web, envoyez un email à Comores-infos@Wanadoo.fr
   Dernière modification : 19 décembre 2000