INTERVIEW DU GRDC

Vous trouverez ci-joint une interview du Groupe de Réflexion sur le Devenir des Comores  (GRDC) basé à Mayotte. 

COMORES-INFOS: Le Maire de Sada vient d'inciter près de 700 ressortissants comoriens à quitter Mayotte en catastrophe. Cette décision a suscité beaucoup d'indignation dans l'opinion publique comorienne. Le Maire a anticipé sur l'application d’une ordonnance publiée au Journal Officiel en Avril 2000 mais applicable à compter de Mai 2001. Cette ordonnance concerne le renforcement du contrôle de l'immigration. Comment expliquez-vous cette précipitation du maire à faire valoir auprès de ses administrés une ordonnance qui n'est pas encore applicable ?

GRDC: Face à cette initiative, il faut comprendre l'état d'esprit de la société mahoraise pour interpréter l'action ponctuelle d'une personnalité politique. Il importe de rappeler que toute l'histoire récente de Mayotte s'est fondée sur l'exclusion et le rejet des Comoriens originaires des autres îles. Après 25 ans de ce discours auprès d'une population jeune l'idée a largement fait son chemin. Cette pensée populiste connaît le plus grand succès aujourd'hui puisqu'il s'agit maintenant pour Mayotte de tirer pleinement et jalousement profit de la manne financière et du développement annoncés consécutivement à la consultation de juillet 2000. La campagne pour cette consultation a d'ailleurs largement développé l'idée que, grâce au nouveau statut et au transfert des pouvoirs,  les Mahorais pourraient enfin prendre en main eux-mêmes et de façon ferme le problème de l' "immigration" . Le point de vue couramment avancé est que la France ne fait pas le nécessaire.

Dans ces conditions, il est facile et tentant pour un élu, RPR qui plus est, de laisser libre cours à sa xénophobie afin de montrer à ses administrés qu'il est à leur écoute et prêt à passer à l'action. L'approche des échéances municipales motive sûrement Abdou Saïd Chanfi qui par ce biais espère peut-être faire oublier un bilan que certains jugent mauvais et montrer que les Sadois sont non seulement à la pointe de l'action mais aussi maîtres chez eux. Cette idéologie est parfaitement soutenue par Mansour Kamardine lui-même qui a salué le courage de son ami RPR comme lui. 

COMORES-INFOS: Le Maire de Sada se targue d'avoir obtenu le soutien de la population de sa commune pour l'application de sa politique d'exil forcé. Comment l'opinion publique à Mayotte a-t-elle réagi face à ces mesures?

GRDC: Les réactions ont été diverses et il faut distinguer les réactions politiques de l'opinion de la rue. D'une manière générale, on peut dire que personne n'a réagi avec suffisamment d'indignation. A Mayotte, cette question est en fait devenue très banale et tout aurait pu se passer dans l'indifférence. Mais certaines images ont choqué à juste titre et les premières dénonciations ( GRDC, Droits de l'Homme) ont obligé les uns et les autres à se positionner.

On a noté que les habitants de Sada soutenaient pleinement leur maire arguant du droit de la population de la ville à prendre ses propres décisions, certains déplorant toutefois les conditions trop rapides de ces départs qui ont, cependant, toujours été présentés comme nécessaires.

Une part de l'opinion publique à travers divers communiqués a pu sembler choquée de la procédure. On notera cependant le consensus terrible qui s'est fait sur l'idée que les Comoriens sont des étrangers à Mayotte et qu'à ce titre leur présence peut être illégitime. Il s'agit alors, pour les autorités et pour la plus grande part de l'opinion, de tenter d'expulser humainement, objectif qui n'a bien sûr pas été atteint. 

COMORES-INFOS :Est ce que vous pensez que la décision du Maire de Sada risque de faire tâche d'huile dans les autres communes de Mayotte?  

GRDC: Il est évident que le fait que les habitants de Sada aient pu "se débarrasser" ainsi des "clandestins" sans être autrement inquiétés ne peut qu'encourager le renouvellement de telles opérations. D'ailleurs, des réunions ont déjà eu lieu dans d'autres communes, Labattoir, Pamandzi notamment. Beaucoup de bruits courent  au sujet de délais qui auraient été impartis aux "clandestins" pour faire leurs bagages. Certains caressent ouvertement le projet de passer ensuite à l'éviction de ceux qui sont considérés comme "régulièrement" présents sur le territoire (carte de séjour ou nationalité). Ceci est une bonne illustration du fonctionnement de l'idéologie villageoise et insulaire : il s'agit toujours d'éliminer l'autre y compris, à terme et par-dessus, tout le métropolitain. 

COMORES-INFOS: Les élus de Mayotte ainsi que les autorités préfectorales avancent très souvent l'idée que Mayotte est assaillie par la présence de plus en plus nombreuse d' "immigrés clandestins" venant des îles voisines. Le Préfet a rappelé les principes de fermeté appliqués en matière d'immigration clandestine, dont "l'ampleur estime-t-il déséquilibre les structures sociales de Mayotte et constitue une source d'insécurité. Il a confirmé que plus de 8.000 reconduites à la frontière avaient été effectuées l'an passé". Mais, a souligné le préfet, “ces expulsions doivent cependant se faire dans un cadre légal avec le soutien des élus, sans démagogie et sans précipitation car les Droits de l'homme doivent l'emporter sur d'autres considérations." Que pensez-vous de la politique officielle en matière d'immigration appliquée à Mayotte? 

GRDC: Dans un premier temps il faut noter que face à l'affaire de Sada, le Préfet s'est contenté de condamner verbalement la procédure employée tout en gérant et, par conséquent, en entérinant les effets de la décision du Maire. On aurait pu attendre de la plus haute autorité de la République Française à Mayotte qu'elle engage une procédure contre un premier magistrat outrepassant ses droits. L'ambiguité de cette prise de position strictement verbale révèle, si besoin était, l'esprit de la politique française à Mayotte en matière d'immigration.

Rappelons tout d'abord que cette politique reste parfaitement illégale au regard du droit international et qu'à ce titre les Comoriens sont tous parfaitement chez eux à Mayotte. Chacun sait bien quels sont les liens, familiaux en particulier qui unissent cette île à ses trois sœurs. C'est justement parce que la France doit gérer cette position intenable qu'elle ne saurait avoir un politique de l'immigration claire ni même respectueuse des Droits de l'Homme.

Avec la mise en place de cartes de séjour en 1992, alors qu'aucune procédure de régularisation n'avait été prévue pour les gens installés à Mayotte depuis de nombreuses années, la France a créé les premiers "clandestins" au regard de son droit interne. Jusqu'à aujourd'hui, nombre d'habitants de Mayotte n'ont jamais pu régulariser leur situation. Avec la mise en place en 1995, d'un visa d'entrée préalable à Mayotte que nul Comorien ordinaire n'est en situation d'obtenir sans passe-droit (cf. les conditions d'obtention) , la France, satisfaisant ainsi l'opinion publique mahoraise qu'elle avait elle-même contribué à créer, a poussé ceux qui doivent venir à Mayotte pour des raisons dépassant largement le simple attrait de l'Eldorado, à risquer leur vie en"kwasa-kwasa". Ne parlons pas des mesures de complaisance ou pour le dire mieux des magouilles qui entourent l'obtention d'un visa ou d'une carte de séjour.

Il faudrait aussi évoquer les conditions d'interpellation et de reconduite aux frontières qui choquent plus d'un défenseur des Droits de l'Homme quand elles n'entraînent pas tout simplement des bavures mortelles.

Compte-tenu du fait que Mayotte est et restera une île comorienne quoi qu'on dise ou quoi qu'on fasse, il faut être clair : aucune politique de  l' "immigration" à l'égard des autres Comores ne pourra être propre. C'est tout simplement un non sens. 

COMORES-INFOS: Le gouvernement comorien vient de dénoncer les "mesures massives d'expulsion prises par les autorités de l'île comorienne de Mayotte à l'encontre de ressortissants des autres îles de l'archipel des Comores". Affirmant que cette décision "cultive un sentiment de haine", le gouvernement" regrette cette escalade" et "demande aux autorités françaises de veiller à la protection de tous les Comoriens et de garantir la circulation" entre les îles. Cette position du gouvernement vous satisfait-elle?  

GRDC: A priori, on pourrait concéder à cette position du "gouvernement comorien" le mérite d'exister. Mais en fait, il est pitoyable de voir un Etat, dont la souveraineté sur l'île de Mayotte n'a jamais été démentie au niveau international, s'abaisser à des revendications à peine dignes d'associations en demandant protection pour ses propres citoyens aux autorités qui les expulsent. Il faut relever que cette déclaration s'abstient de dénoncer clairement le principe même de l'expulsion.

Finalement ce ne sont donc que de vains mots qui donnent l'illusion que cette question préoccupe les autorités alors qu'en réalité aucune action significative n'est engagée au plus haut niveau de la diplomatie. C'est ce même type de réaction que l'on a vu lors de l'organisation à Mayotte de la récente consultation et c'est ce mode de fonctionnement qui discrédite les Comores et encourage les ennemis de l'unité comorienne à poursuivre le démantèlement du pays. 

COMORES-INFOS : Le Comité de Soutien et de Liaison d'Anjouan, une association pro-séparatiste installée à Mayotte a dénoncé dans un communiqué "les scènes vécues à Mayotte, depuis hier soir [Ndlr : lundi soir],sont des scènes d'un autre âge et d'un autre monde : elles sont indignes de la République française et pour tous ceux qui en ont été les spectateurs impuissants, elles laissent un sentiment de honte et de dégoût. Nous en appelons à tous les hommes et femmes épris de justice, de paix et de liberté, pour briser le mur de silence autour de cet exode de la honte, afin d'alerter l'opinion nationale et internationale, ainsi que les hautes autorités de l'Etat. Jamais plus de tout cela !" Que pensez-vous de ce cri d'indignation?  

GRDC: Si nous avons pour une fois un point de convergence avec le Comité de Liaison c’est bien ce cri d’indignation “ Plus jamais cela ! ” mais nous ne pouvons pas aller plus loin. En effet, nous avons noté avec dégoût que ce Comité a travaillé de concert avec les autorités mahoraises en cherchant à négocier des conditions pour le départ sans jamais remettre en cause le principe même de ce départ. Nous avons le sentiment qu'en fait ce sont les meneurs des "clandestins"  qui ont fait le choix du départ pour les autres.  D’ailleurs il faut noter que ce sont essentiellement les Anjouanais qui sont partis et nous nous sommes laissés dire que leur représentant, Bacar Attoumani, détenteur de la nationalité française, aurait été très proche des chefs du séparatisme anjouanais à Mayotte. Nous ne pouvons pas oublier non plus le discours de Chamsidine Maanfou le 03/10 à la barge. Celui-ci s’est présenté lui-même aux marcheurs venus de Sada comme un des plus grands séparatistes et a appelé à un  départ massif de tous les Anjouanais “ clandestins ” résidant dans les autres communes de Mayotte.

On aurait pu imaginer un autre scénario : plus de 700 personnes jetées à la rue et déclarant : “ Nous restons, nous sommes chez nous ! ” Que se serait-il passé ?

Nous retrouvons dans cette logique du départ, celle du “ chacun chez soi ” déjà prônée par le Comité de Liaison lorsqu’il a déclaré, à d’autres moments critiques, qu’il fallait aider Anjouan pour que les Anjouanais n’aient plus à venir à Mayotte. Les séparatistes se retrouvent ainsi les véritables alliés de la xénophobie érigée en système à Mayotte et ce n’est pas très surprenant. La récente déclaration d’Abeid vient confirmer cette logique puisqu’il invite tous les Anjouanais à rentrer à la maison où il fera bon vivre en se serrant les coudes. Ce qui est parfaitement honteux pour nous c’est que ceux qui sont en fait dans leur droit ici, se retrouvent définis comme véritablement étrangers et n’ont que peu de réels alliés. A cet égard, la position du Sénateur réunionnais Lauret frise le ridicule lorsqu’elle cherche à faire de ces hommes et des ces femmes des “ réfugiés politiques ayant fui un pays sous embargo de l’O.U.A. ”. Depuis l’instauration du visa en 1995, les gens meurent en mer, on les humilie et on les expulse dans l’indifférence totale alors qu’ils ne cherchent qu’à circuler et à vivre dans leur espace naturel. Nul ne nous fera jamais croire qu’il est possible et souhaitable qu’un jour chacun reste dans son île. 

COMORES-INFOS: Face aux dérapages auxquels nous venons d'assister et qui risquent de se répandre dans d'autres communes, quel message tenez vous à transmettre au gouvernement français? Est-ce que vous demandez au gouvernement de renoncer purement et simplement à ses ordonnances qui doivent entrer en vigueur au mois de Mai 2001 afin d'éviter de mettre de l'huile sur le feu?

GRDC: Dans l’immédiat, il nous semble qu’il faudrait que l’Etat français prenne une mesure claire à l’encontre du maire de Sada de façon à inviter tous les premiers magistrats de Mayotte à rester dans leur domaine de compétence. Ceci pourrait stopper la contagion à l’ensemble de l’île qui s’annonce déjà.

En ce qui concerne l’ordonnance, c’est un texte de plus venant s’ajouter à l’arsenal déjà en place et dont nous savons qu’il ne fait que favoriser toutes sortes d’abus, compte tenu du contexte particulier de Mayotte.   Dans ce domaine, il ne saurait être question de demi mesures, il faut attaquer le problème à la base et remettre tout le système en cause. 

COMORES-INFOS: Vous avez lancé un appel à la mobilisation des organisations des droits de l'homme pour dénoncer les événements qui viennent de se dérouler. Quel type d'initiatives envisagez-vous de prendre et qu'attendez-vous concrètement des autres organisations politiques ou de la société civile?

GRDC: Il nous semble avant tout impératif de lutter contre l’indifférence qui prévaut à tous les niveaux à ce sujet. Nous l’avons bien mesurée aux très rares réactions qui ont suivi nos interventions sur le forum Habari par exemple. C’est dans cet esprit que nous cherchons à mobiliser tous ceux qui sont attachés aux Droits de l’Homme. Mais dans le même temps, nous pensons qu’il ne saurait être question de s’arrêter à la simple dénonciation des faits et à une demande de modération dans les procédures. Nous souhaitons remettre en cause les fondements même de la situation qui prévaut à Mayotte et ceci ne peut se faire qu’à contre courant de l’opinion communément admise, en informant sans relâche sur la réalité des Comores. Il nous semble qu'il faudrait parvenir à constituer un groupe de pression suffisamment fort pour faire comprendre aux autorités françaises qu'elles sont ici en totale contradiction avec l'idéal républicain qu'elles souhaitent incarner mais aussi aux autorités comoriennes, si elles existent encore, qu'il est vital qu'elles prennent toutes leurs responsabilités sur cette question. 

 COMORES-INFOS : Il ne se passe pas un mois sans qu'on assiste à des naufrages maritimes entre Anjouan et Mayotte. Cette situation s'est amplifiée depuis la sécession d'Anjouan de l'ensemble comorien. Plusieurs centaines de comoriens ont trouvé la mort suite à ces accidents maritimes. Cette situation a été évoquée à plusieurs reprises par la presse à la Réunion. Mais elle ne semble pas émouvoir outre mesure  la presse nationale française. Le gouvernement français qui a été interpellé par M. Claude HOAREAU, un député réunionnais, lors des questions orales n'a rien fait pour arrêter ces tragédies. Alors que faut-il faire pour éviter ces drames?

GRDC:Nous sommes convaincus que seule la suppression du visa préalable d’entrée à Mayotte peut mettre fin à ces tragédies. Il importe de rétablir une véritable libre circulation entre les îles mais aussi de cesser de déstabiliser les Comores par toutes sortes de manœuvres peu avouables.

Nous continuons à rêver d’une France qui serait capable de réfléchir honnêtement aux effets réels de la politique qu’elle mène ici et d’annoncer son retrait programmé de Mayotte afin de rétablir les conditions d’un équilibre favorable à l’épanouissement de tous les Comoriens. 

COMORES-INFOS Nous vous remercions d'avoir bien voulu répondre à nos questions.

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   Dernière modification : 28 octobre 2000