EDITORIAL: LE POUVOIR DES COLONELS AZALI ET ABEID SERIEUSEMENT EBRANLE.

 Le mandat du "chef de l'Etat" auto-proclamé d'Anjouan, le colonel Said Abeid Abderemane, a été prolongé dimanche 8 octobre jusqu'à la fin du processus de réconciliation entre les îles comoriennes, indique une résolution adoptée lors d'un congrès à la "présidence". Cette décision a été prise lors d'un « congrès populaire » qui a réuni environ un millier de personnes au siège de la "présidence anjouanaise à Mutsamudu, la "capitale" de l'île séparatiste, a constaté une journaliste de l'AFP. "Le mandat du chef de l'Etat est prorogé jusqu'à la publication de l'acte fondamental devant régir le nouvel ensemble comorien et la mise en place complète des institutions de l'Etat d'Anjouan", indique la résolution. Le congrès a également désigné vingt membres anjouanais devant participer à la commission tri-partite qui devra établir cet "acte fondamental", conformément à la déclaration commune de Fomboni, un accord de réconciliation signé le 26 août dernier sur l'île de Mohéli par le lieutenant-colonel Abeid et le chef de la junte militaire de Moroni, le colonel Azali Assoumani. Le lieutenant-colonel Abeid, un officier de réserve de l'armée française qui a vécu de longues années en France, était officiellement "coordinateur" des autorités séparatistes anjouanaises depuis les affrontements entre milices rivales, fin 1998, avant de s'auto-proclamer "chef de l'Etat".

La convocation de cette réunion a ravivé les rivalités entre les différents chefs séparatistes. 

Une véritable course pour le contrôle du pouvoir est engagée entre le colonel Abeid et les 2 autres chefs séparatistes, Ba Goulam et Saindou Cheikh. Ba Goulam, l'un des chefs extrémistes du mouvement séparatiste, n'a pas participé au Congrès. Saindou Cheikh, le "Président de la Chambre des députés" a quitté le Congrès avant la fin des travaux. 

"Les décisions arrêtées au cours du soi-disant Congrès du 8 octobre 2000 sont non conformes à la constitution et donc frappées de nullité", ont affirmé les députés dans une résolution transmise mardi 10 octobre à la presse et signée par le "président de la chambre des Députés" Saindou Cheikh et ses trois secrétaires. Selon eux, le mandat du "chef de l'Etat" va jusqu'au 31 décembre 2000 et seuls les députés et conseillers municipaux élus depuis la sécession peuvent modifier ce mandat.

Saindou Cheikh, originaire de la ville de Domoni, sur la côte est d'Anjouan, est considéré comme un proche du leader séparatiste Said Omar Chamasse, partisan du rattachement d'Anjouan à l'ancienne puissance coloniale française.

Dans un "discours à la nation" retransmis par la radio des séparatistes, le colonel Abeid a aussitôt répliqué en accusant "la chambre des députés" d'avoir tenté de "déstabiliser le pays". Il a décidé la mise en place prochaine d'un "Conseil d'Etat". Il convient de rappeler que l'indépendance proclamée par les séparatistes anjouannais ainsi que les élections qui y ont été organisées pour mettre en place la "chambre des députés" n'ont été reconnues par aucun pays ou organisation internationale.

Le torchon brûle actuellement entre le colonel Abeid et les 2 autres chefs séparatistes. Immédiatement après la diffusion du décret aux ondes de la radio séparatiste, l'extrémiste Ba Goulam s'est dirigé à la maison du colonel en le menaçant d'instabilité chronique. Aucun garde corps ne s'est interposé pour l'empêcher de pénétrer dans le domicile du colonel Abeid. L'entretien a été houleux. Selon plusieurs témoignages en provenance de Mutsamudu, Ba Goulam aurait tenu des propos menaçants à l'endroit du colonel Abeid : "Ton tour viendra bientôt et tu quittera ce poste. Tu n'es le président de personne car même chez toi à Mutsamudu tu es banni". Une autre rencontre a eu lieu entre le colonel Abeid et Saindou Cheikh. Rien n'a filtré de leur entretien.

Quand à Mr Chamasse chef de l’aile dure du mouvement séparatiste, il a surpris tout le monde en signant à Mayotte une plate-forme pour la gestion et la résolution de la crise institutionnelle des îles des Comores avec Mr SAID SAID pour le PRD, Mzingara, Mr Taki Mboreha pour le parti Nguzo et Mr Said LARIFOU pour la société civile. Dans cette déclaration les signataires adoptent la formation d’un comité national de salut public et invite l’ensemble des responsables politiques des îles Comores à adopter leur plate-forme – voir l’intégralité du texte -.

La population est très inquiète de ce bras de fer engagé entre les différents chefs séparatistes dont le contrôle du pouvoir reste l'enjeu principal. Elle a été traumatisée par la guerre civile ayant opposé plusieurs factions séparatistes en décembre 1998.

Au moment où le régime du colonel Abeid est affaibli par les graves dissensions du mouvement séparatiste, le régime du colonel Azali, l'autre signataire de l'Accord de Mohéli, subit les soubresauts d'une grogne sociale qui ne cesse de s'amplifier. Les enseignants ainsi que les employés de la BIC sont en grève. La situation qui prévaut à Moroni est quasi-insurrectionnelle. Les jeunes manifestent leur mécontentement face à la série de hausse de prix de l'essence, du pétrole lampant et des produits de première nécessité. La police comorienne a arrêté samedi 14 octobre à Moroni une vingtaine de personnes lors d'une manifestation de protestation contre la junte au pouvoir, selon un journaliste de l'AFP. Les forces de sécurité ont lancé des gaz lacrymogènes pour disperser les manifestants qui tentaient de se rendre aux bureaux de l'Organisation de l'Unité africaine (OUA). En début d'après-midi, des jeunes ont érigé des barricades le long d'une route sur le front de mer à Moroni. Les forces armées, soutenues par des soldats, ont immédiatement réagi, pénétrant dans les maisons à la recherche de jeunes et utilisant des gaz lacrymogènes. Il est surprenant de relever qu'à Mtsangani – quartier de Moroni -, la police est entrée dans une mosquée pendant la prière et a arrêté un homme, lançant des gaz lacrymogènes à l'intérieur du lieu de culte. Des hommes ont été emmenés dans des véhicules militaires.

Un mois et demi après la signature de l'Accord de Mohéli, le pouvoir du colonel Abeid est sérieusement ébranlé par les rivalités internes du mouvement séparatiste et celui du colonel Azali par une grogne sociale qui prend l'allure d'une véritable révolte. Au lieu de s'entêter à se maintenir à tout prix aux affaires, les deux colonels devraient accepter de remettre, comme l'exige la communauté internationale, le pouvoir à un gouvernement civil qui aurait pour missions de reprendre les négociations avec l'OUA, d'assurer la transition, de préparer la nouvelle constitution et éviter ainsi le pays de sombrer dans la somalisation. Les militaires qui gouvernent les Comores de manière illégale auront-ils l'intelligence de privilégier les intérêts suprêmes du pays par rapport à leurs intérêts personnels en s'effaçant de la scène politique pour permettre un règlement rapide de la crise comorienne? 

La Rédaction

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   Dernière modification : 26 octobre 2000