INTERVIEW

 

Nous ouvrons une nouvelle rubrique qui sera consacrée aux interviews des hommes politiques. Compte tenu de l'approche de la consultation qui aura lieu le 2 juillet 2000 à Mayotte, nous avons contacté M. Youssouf Moussa qui a bien voulu  répondre à nos questions. Nous rappelons que M. Youssouf Moussa est  le leader du Front Démocratique de Mayotte et assume les fonctions de Président du Conseil Politique National du FD (le Parlement du Parti). Il s'est toujours battu pour un retour de Mayotte dans son ensemble naturel. Tout le monde, y compris ses opposants, reconnaît sa fidélité à ses idées ainsi que sa probité morale et intellectuelle.

 

COMORES-INFOS: Dans quelques semaines, la population de Mayotte va être amenée à se prononcer sur le projet du gouvernement français concernant l'avenir statutaire de Mayotte? Que pensez-vous de ce scrutin et comment analysez-vous le climat politique qui règne dans l'île à la veille de la consultation?

 

M. YOUSSOUF MOUSSA:

Le 02 juillet prochain, les Maorais sont appelés à donner leur avis sur les orientations contenues dans le document signé le 27 janvier dernier par M. Jean Jack Queyranne et certains responsables politiques maorais. La loi N° 498 du 6 avril 2000 organisant la consultation précise en son article 3 : " Les électeurs auront à répondre par OUI ou par NON à la question suivante : "Approuvez-vous l'accord sur l'avenir de Mayotte signé à Paris le 27 janvier 2000 ? "

Les bulletins de vote seront de couleur car la plupart des électeurs ne savent pas lire :

*   bulletin bleu pour le OUI (bleu lagon précisera M. J.J.Queyranne)

*   bulletin marron (indéfinissable ) pour le NON.

Par ailleurs, il s'agit d'une consultation purement "consultative" ; ses résultats ne sauraient par conséquent lier ni le gouvernement, ni le parlement français, pour la suite des événements (décision du Conseil Constitutionnel du 04 mai 2000).

Ce processus n'est pas sans rappeler un autre processus : celui qui avait abouti à la signature par Bernard Stasi, pour le gouvernement français, et Ahmed Abdallah, pour le Territoire des Comores, des Accords dits du 15 juin 1973, accords qui prévoyaient l'accession des Comores à l'indépendance dans l'amitié, la coopération et la collaboration avec la France. La suite des événements tout le monde la connaît. En tout cas, les Comoriens savent aujourd'hui ce que vaut la signature d'un Secrétaire d'Etat Français à l'Outre Mer.

Les paléo-départementalistes du MDM et leur leader le sénateur Marcel Henry appellent à voter NON car ils sont persuadés que l'accord du 27 janvier 2000 ouvre la voie à l'autonomie et peut-être même à l'indépendance, ce qui est inconcevable pour eux, les "noirs" étant incapables d'assumer des responsabilités et de se prendre en charge (argument développé dans les meetings du MDM). Manifestement ces gens-là vivent encore à l'époque d'Andriantsouli et ne comprennent pas qu'aujourd'hui, même en Guyane, en Martinique et en Guadeloupe, les gens croient de moins en moins aux vertus de l'assimilation .En effet, pour beaucoup, l'institution départementale est dépassée.

Le Président du Conseil Général, M. Bamana, et sa coalition improbable (MPM,PS,RPR,MDC, PCRM,WAKAZI, BIKINI-BAKANA[1]) appellent pour leur part les électeurs à "dire massivement OUI à la France" . En retour, ils espèrent que, le moment venu, le gouvernement français saura se montrer généreux ; en tout cas, des promesses ont été faites aux uns et aux autres. Pour tout dire, en ce moment même, c'est la foire d'empoigne à l'intérieur de la coalition : on se dispute d'ores et déjà les postes de député, de sénateur, de président du conseil général et la belle façade de l'entente risque bien de voler en éclats dès la proclamation des résultats de la consultation.

La Fédération de Mayotte du Front Démocratique s'en tient pour sa part à la résolution N° 31/4 du 21/10/76 qui "condamne toute autre forme de référendums ou consultations qui pourraient être organisés ultérieurement en territoire comorien de Mayotte par la France".

Nous appelons tous nos militants, nos sympathisants, les travailleurs et la jeunesse à boycotter le scrutin du 2 juillet, car il s'agit d'une manœuvre du gouvernement français qui veut faire croire que les Maorais sont maîtres de leur destin. Cette consultation sera utilisée pour prouver une fois de plus à la communauté internationale que la France ne fait là que respecter la volonté "démocratiquement exprimée" des Maorais. D'ailleurs, on s'emploie à montrer que toutes les dispositions sont prises pour que le scrutin se déroule dans la transparence et le respect des règles de la démocratie. Pourtant, dans le même temps, on remarque que le Préfet, les chefs de services et toute l'administration locale sont impliqués dans la propagande en faveur du OUI. Il faut rappeler que la campagne officielle  n'accorde aucune place à l'expression de ceux qui contestent le principe même de l'organisation de cette consultation et la légitimité de la présence française à Mayotte.

 

COMORES-INFOS: Comment analysez-vous la politique française à Mayotte? La France cherche t-elle à préparer la départementalisation progressive de Mayotte pour les 10 ans à venir?

 

 

 

M. YOUSSOUF MOUSSA:

Pour comprendre la politique française à Mayotte, il y a lieu de rappeler ce qu'est Mayotte pour les stratèges français : " il s'agit d'un exceptionnel point d'appui et d'un centre de rayonnement très bien situé face à l'Afrique au milieu du Canal de Mozambique." Mais il y a une autre réalité, c'est que, pour ces mêmes stratèges, c'est l'ensemble de l'Archipel des Comores qui présente un intérêt pour la politique de la France dans la sous-région particulièrement depuis la fin de l'apartheid en Afrique du Sud qui a déclenché de nombreuses mutations dans le sous-continent. Jusqu'en 1995, la France avait essayé de trouver le juste équilibre entre l'affirmation de sa souveraineté sur Mayotte et le maintien de sa présence dans les trois autres îles. La départementalisation de Mayotte était alors seulement brandie comme une menace pour obtenir des autorités comoriennes toutes sortes de concessions voire des abandons de souveraineté, tout en servant de miroir aux alouettes pour les séparatistes maorais. Mais, dans ce jeu cynique et dangereux, les gouvernements français successifs savaient que pour préserver les intérêts de leur pays en RFIC et leurs bonnes relations avec l'Afrique et les pays de la région, il ne fallait pas commettre l'irréparable. Ils usaient donc d'expédients renvoyant notamment aux calendes grecques ( en 1979 et en 1984) l'organisation de la consultation sur le statut de Mayotte. On avait choisi de "laisser du temps au temps" en attendant des jours meilleurs.

Avec  l'élection de Jacques Chirac en 1995 et le retour de la droite au pouvoir, la politique comorienne de la France a pris une autre direction . La lassitude de la communauté internationale, la résignation des Comoriens et la démission de nos gouvernements successifs, la pression des différents réseaux, officiels, séparatistes ou mafieux, la mondialisation tout cela a fini par convaincre le gouvernement de M. Alain Juppé que "l'unité des Comores est une construction artificielle de l'histoire coloniale" et qu'il ne fallait plus continuer à entretenir cette fiction qu'était devenue au fil des ans la RFIC (République Fédérale Islamique des Comores).

Démanteler celle-ci et rendre la sécession de Mayotte irréversible telle est la politique initiée par Alain Juppé dès 1995 et poursuivie par Lionel Jospin.

Dès lors, la départementalisation de Mayotte ne doit plus être considérée comme une simple menace : c'est un danger réel d'autant plus réel que les autorités françaises estiment qu'aujourd'hui plus personne ne conteste l'appartenance de Mayotte à la France. Récemment encore, M. Queyranne se vantait d'avoir rallié à son point de vue le Président Ratsiraka , Président en exercice de la COI (Comission de l'Océan Indien) .

Le plus grave c'est que les Comoriens eux-mêmes semblent prêts à accepter le fait accompli, que ce soit Saïd Saïd qui s'agite beaucoup à Mayotte en ce moment pour faire diversion à l'approche de la consultation sur le statut de l'île ou Mtara Maecha ancien ministre des Affaires Etrangères et néanmoins ami de Jean Christophe Mitterrand qui déclarait sur RFO TV : "Mayotte ne nous appartient plus, Mayotte est devenue un territoire français" en conséquence de quoi il invitait Saïd Saïd à aller faire ses simagrées à Moroni.

 

COMORES-INFOS: Comment réagissez-vous par rapport au silence observé par le gouvernement du colonel Azali et de la plupart des partis politiques sur la question de l'avenir statutaire de Mayotte?

 

M. YOUSSOUF MOUSSA:

Le mutisme du Colonel Azali et de son gouvernement ne me surprend pas outre mesure pas plus que celui de l'ensemble de la classe politique comorienne. Je crois que la plupart des responsables politiques comoriens n'ont jamais considéré le problème de Mayotte comme une cause nationale digne d'intérêt; beaucoup doivent même être soulagés à la perspective d'être débarrassé définitivement d'un problème plutôt gênant pour leurs relations avec leurs amis français.

 

COMORES-INFOS: Dans le cadre du projet de loi d'orientation des DOM-TOM actuellement en cours de discussion devant le Parlement, le gouvernement français envisage de donner plus de pouvoir aux DOM-TOM dans le cadre de la coopération régionale. Que pensez-vous de cette nouvelle politique qui est destinée, selon les explications officielles, à favoriser une meilleure intégration de ces territoires dans leurs zones respectives?

 

M. YOUSSOUF MOUSSA:

Les peuples des dernières colonies françaises (DOM-TOM) ont constaté depuis longtemps que l'émancipation, la liberté et l'égalité ont des limites dans le cadre statutaire qui est le leur . Ils admettent de moins en moins que les décisions importantes qui conditionnent leur vie de tous les jours et déterminent leur avenir soient prises par d'autres dans une lointaine métropole. Beaucoup ne croient plus à la possibilité d'une décolonisation sans indépendance. La France est donc obligée de lâcher du mou pour garder l'initiative. Le projet de M. Queyranne a pris un mauvais départ au Sénat ; il lui sera très difficile de satisfaire à la fois les exigences des différents groupes d'intérêt et des populations concernées.

 

COMORES-INFOS: Comment appréciez-vous la manière dont les autorités préfectorales de Mayotte appliquent l'embargo décrété par l'OUA et les pays de la zone?

 

M. YOUSSOUF MOUSSA:

Je ne suis pas sûr que les autorités préfectorales de Mayotte appliquent l'embargo contre Anjouan. Certaines rumeurs concernant une livraison d'armes à Anjouan tendraient même à prouver le contraire. Ce qui est sûr c'est que Mayotte reste encore aujourd'hui le poumon d'Anjouan et la base arrière des séparatistes. Peut-être les choses changeront-elles après la consultation du 2 juillet !

 

COMORES-INFOS:

Deux mois et demi après la mise en place de l'embargo, les chefs séparatistes refusent de céder. Que faut-il faire, à votre avis, pour éviter l'enlisement de la crise comorienne qui dure maintenant depuis 3 ans?

 

M. YOUSSOUF MOUSSA: 

Les chefs séparatistes refusent de céder parce qu'ils ont toujours le soutien de la France. Peut-être leur a-t-on demandé de tenir au moins jusqu'à la consultation. Eh oui ! Mayotte est au centre de la crise séparatiste comorienne. Après l'échec d'Addis-Abeba et la déception d'Antananarivo, il serait peut-être temps que les Comoriens, les Chefs d'Etat de la région et l'OUA commencent à demander des comptes à la France.

 

COMORES-INFOS:

Nous vous remercions d'avoir bien voulu répondre à nos questions.

 



[1] MPM : Mouvement Populaire Mahorais, MDC : Mouvement des Citoyens, PCRM : Parti Communiste Rénové de Mayotte, WAKAZI : groupuscule qui n'existe qu'à Pamandzi, BIKINI-BAKANA : littéralement  : les faux -jetons .