INTERVIEW
Nous vous proposons l’interview qu'a bien voulu
nous accorder M. Ali Bourhane, ancien représentant des Comores au sein du FMI
et de la Banque Mondiale. C'est l'un des experts de haut niveau dont comptent
les Comores sur les questions économiques et financières.
COMORES-INFOS: Dans
quelques jours, la population de Mayotte va être amenée à se prononcer sur le
projet du gouvernement français concernant l'avenir statutaire de Mayotte? Que
pensez-vous de ce scrutin?
Ali
BOURHANE : Ce scrutin arrive au mauvais moment, car rien
ne doit être fait pour permettre aux séparatistes anjouannais de considérer que
le problème comorien trouve sa solution (comme on veut le faire à Mayotte) en
intégrant plus une ou des îles dans l'ensemble français. Une meilleure
politique est de laisser la porte ouverte à l'unification de l'archipel.
COMORES-INFOS: Comment
analysez-vous la politique française à Mayotte et aux Comores en général ? La
France cherche t-elle à préparer la départementalisation progressive de Mayotte
pour les 10 ans à venir?
Ali
BOURHANE : La France est à voix multiples sur cette
affaire et il faut revenir au débat qui a abouti au referendum "île par
île" pour comprendre l'évolution des mentalités. Si MM. Stirn et Messmer
sont les architectes du sucissonage comorien, les dirigeants comoriens qui
n'ont rien fait pur développer le pays, y sont pour beaucoup dans le bourbier
actuel. La France aurait du (et doit encore) aider les Comores à se développer,
pour attirer la jeunesse de Mayotte qui n'a pas connu les Comores d'avant 1975.
La France (les Socialistes notamment en qui je continue de mettre ma confiance)
semble résister à une départementalisation définitive, ce qui est une bonne
chose, mais plus la désunion comorienne dure, plus les chances d'une
départementalisation augmente.
COMORES-INFOS: L'une des
principales critiques faites à l'Accord d'Antananarivo concerne justement
l'omission justement de cette question de Mayotte. Comment expliquez-vous une
telle omission?
Ali
BOURHANE:
Cette omission n'en était pas une, car il n'était pas
possible à Antananarivo de résoudre globalement le problème comorien. L'accord
était une étape. Le réalisme veut que les 3 îles s'entendent pour ensuite
placer une revendication intégrant Mayotte. Antagoniser la France à
Antananarivo aurait été une manière d'avoir une conférence avortée à la
naissance. Et parler de Mayotte à Antananarivo aurait exigé de savoir qui
aurait représenté Mayotte. Il faut cerner les problèmes à la Descartes, pour
les résoudre. En théorie, parler de Mayotte eut été logique, en pratique, cela
n'avait aucun sens, sinon à se faire plaisir intellectuellement.
COMORES-INFOS: Un an après
le Coup d'Etat du 30 avril 1999, l'opposition comorienne n'est pas parvenue à
créer un rapport de forces favorables afin de contraindre le Colonel Azali,
comme l'exige la communauté internationale, à remettre le pouvoir aux civils?
Peut-il y avoir une normalisation de la vie politique aux Comores si les
putschistes se maintiennent au pouvoir à Moroni?
Ali
BOURHANE:L'opposition comorienne est tellement atomisée qu'elle ne
semble pas en mesure de faire avancer les choses. Le coup d'Etat avait vu les
collaborateurs d'Abbas (notamment du FD révolutionnaire) l'abandonner du jour
au lendemain. Sans principe, la politique n'a pas de fondement. On peut être
tacticien sans trahir. Alors, oui, il peut y avoir une normalisation, si l'OUA
joue son rôle, en invitant l'opposition à parler d'une seule voix, à amener la
France et l'Afrique du Sud à accepter de jouer un rôle majeur (qui passe par
l'isolement des pseudo-dirigeants à Anjouan) dans le conflit, et à demander aux
militaires d'accepter un calendrier réaliste de remise du pouvoir. Sinon, toute
autre solution amènera un autre coup d'Etat.
COMORES-INFOS: Trois mois
après la mise en place de l'embargo décrété par l'OUA, les chefs séparatistes
refusent de céder. Que faut-il faire, à votre avis, pour éviter l'enlisement de
la crise comorienne qui dure maintenant depuis 3 ans?
Ali
BOURHANE : Il faut isoler les séparatistes anjouannais. Ne
plus leur permettre de se rendre à Mayotte comme bon leur semble. Geler les
retraites de nos anciens militaires anjouannais au pouvoir. Faire la différence
entre population et séparatistes à Anjouan. Faire déclarer par les plus hautes
autorités françaises (président ou premier ministre) que jamais Anjouan ne
deviendra française. Et reprendre le processus de négociation, en acceptant que
la diaspora anjouannaise est tout aussi représentative que les Abeid, Chamasse
et compagnie. Si Abeid ne veut pas signer, que la diaspora, et les anjouannais
d' Anjouan qui veulent signer, le fassent, et à l'OUA à se donner les moyens
(non violents si possible) d'appliquer l'accord. Abeid ne représente rien ni
personne. Tant que l'on voudra ne négocier qu'avec lui, on est dans l'impasse.
COMORES-INFOS: La mauvaise
gestion ainsi que les détournements des fonds publics par les autorités de
l'Etat font partie des principales causes ayant handicapé le développement
économique des Comores. Que faut-il faire pour éviter les errements du passé et
parvenir à une gestion saine des finances publiques?
Ali
BOURHANER:La mission de la Banque Mondiale qui s'est rendue aux
Comores récemment a constaté des progrès.
Beaucoup reste à faire pour ériger un état de droit et de
bonne gouvernance.
Mais la corruption (dans tous les pays) s'éradique sur la
longue durée. Il faut résoudre les problèmes politiques, en même temps que l'on
essaie de mettre de l'ordre, avec la passion de l'équité et de la justice. Les
Anjouannais de la Grande Comore ne se sentent toujours pas rassures, notamment
les fonctionnaires. Il est du devoir des militaires de les rassurer, et de les
protéger. La signature de l'accord d'Antananarivo doit aboutir à la mise en
place d'un gouvernement d'union, de réconciliation, et de transition. Une
deuxième étape sera la mise en place des nouvelles institutions. Tout cela avec
un gouvernement de relance économique et de bonne gouvernance. Enfin, on pourra
alors (ceci devrait durer au moins 3 ans) élire un Président des Iles et
continuer la revendication mahoraise, sur la base d'une économie en voie
d'assainissement et de remise en ordre politique, économique, morale, et
sociale.
COMORES-INFOS: Une fois
que la crise séparatiste sera réglée, quelles seront les premières à prendre
pour relancer la machine économique et mettre enfin les Comores dans les rails
du développement?
Ali
BOURHANE : Dès que l'accord sera signé, il faut un
gouvernement d'union, de TECHNICIENS, et une sorte de comite politique
représentant le monde politique et la société civile, qui sera consultée sur
tous les problèmes importants, avant la mise en place des institutions, et
puis:
·
a) un programme d'urgence pour la mise en place des
institutions (mini-réunion de bailleurs de fonds), le retour à l'ordre
(désarmement des milices notamment, présence de soldats de l'OUA dans les 3
îles) et le financement immédiat minimal des salaires ( sans quoi rien ne se
fera) et du fonctionnement des services essentiels (sécurité, santé, éducation)
·
b) négociation d'un programme POST-CONFLICT avec le FMI et
la Banque Mondiale
·
c) signature d'un accord avec le PNUD pour la formation
rapide de fonctionnaires dans des domaines importants (sécurité, douane,
gestion économique, justice)
·
d) appel aux frères arabes pour financer un programme
d'éducation minimal et d'éradication des grandes endémies (choléra notamment)
·
e) préparation un an plus tard d'un programme normal avec le
FMI et la Banque mondiale
COMORES-INFOS : Nous vous
remercions d'avoir bien voulu répondre à nos questions.