INTERVIEW

Nous vous proposons l’interview qu'a bien voulu nous accorder M. Ali MLAMALI, ancien Ministre de L'Education Nationale sous le régime d'Ali Soilihi. Il occupe actuellement le poste de président du RIDJA ( Rassemblement pour l'Initiative et le Développement pour une Jeunesse Avertie).

 

Monsieur ALI MLAMALI : Merci d'abord à COMORES-INFOS de m'avoir invité à donner mon point de vue sur certains des problèmes qui enlisent de façon dramatique notre pays. Je tiens à dire que je m'exprime ici en mon nom personnel, même s'il est vrai que ma perception des exigences qui sortiraient les COMORES de leur gouffre mortel actuel transparaît dans l'éthique politique du RIDJA qui est surtout animé par le jeune avocat SAID LARIFOU, son secrétaire général, en collaboration étroite avec un bureau pour le moment installé à la REUNION. Revenons à votre question sur la dernière mission de l'O.U.A. aux COMORES.

L'OUA est malheureusement seule dans sa démarche de déblocage de cette pénible situation. Les Nations et les Organisations internationales présentes dans la capitale malgache se devaient d'épauler de façon concrète les initiatives post-Antananarivo de l'O.U.A. Je crois que si cela avait été le cas, nous serions aujourd'hui dans une phase de réorganisation socio-politique et économique

du pays à la place de cette incertitude effrayante.

Dans leur quête têtue d'une reconnaissance par la France, les séparatistes se moquent de l'O.U.A. et vont même jusqu'à la dénigrer dans des critiques visant son impuissance et la force limitée de sa voix sur le plan mondial.

En principe, il existe trois voies qui sont susceptibles, à condition qu'elles soient simultanément utilisées de façon concertée, de créer les bases d'une solution :

 

a)       En premier lieu la présence effective de la France, mais à un niveau plus élevé que celui de sa représentation à Moroni. Ce serait là un atout psychologique en faveur de l'unité des Comores et, en même temps, un élément démobilisateur chez les séparatistes -leurs milices surtout- à qui on continue de dire que le temps qui passe joue pour eux, ce qui sans doute justifie leur entêtement.

b)       La deuxième est en fait ce que j'ai avancé tout à l'heure, à savoir l'intégration dans le processus des consultations et des réunions des organisations internationales -j'y inclus l'O.N.U.- présentes à Antananarivo en Avril 1999.

c)       La troisième voie me paraît la plus difficile à mettre sur pied. Il s'agit de la nécessité absolue, pour tous les autres comoriens, y compris bien sûr les originaires de l'île d'Anjouan opposés à l'aventurisme des séparatistes, de comprendre qu'il n'est plus question aujourd'hui que de sauver le pays et que tout calcul qui consiste à brandir des exigences de nature à privilégier des intérêts de groupes devient un facteur qui compromet les chances de réussite. Et puis la plate-forme institutionnelle conçue dans la capitale malgache devrait être soutenue par un projet socio-économique novateur présenté par toutes les tendances défendant l'intégrité territoriale, car n'oublions pas que la cause profonde de cette crise, qu'on l'admettre ou non, demeure l'inconscience en matière de développement socio-économique des précédentes gouvernances.

 

COMORES-INFOS : L'une des principales critiques faites à l'accord d'Antananarivo concerne l'omission de la question de Mayotte. Comment expliquez-vous une telle omission ?

 

Monsieur ALI MLAMALI : Si j'ai bonne mémoire, les défenseurs de l'intégrité territoriale qui s'étaient déplacés là-bas -Gouvernement, opposition, société civile- se haïssaient. N'oublions pas que le premier ministre de l'époque, ABASS DJOUSSOUF, était l'adversaire à "abattre" pour l'Oppositon qui était menaçante au point d'avoir osé dire, avance-t-on, "nous mettrons Moroni à feu et à sang si ABASS ne nous restitue pas le pouvoir !" Ce n'est pas dans de telles conditions qu'on se rend à une réunion majeure où se décide le sort de son pays.

A Antananarivo, l'introduction du cas de Mayotte dans les débats aurait indexé la France comme étant la principale responsable de nos malheurs ; cela  n'eut pas été la meilleure stratégie ; les délégations présentes auraient été très gênées, et peut être même que la Conférence aurait alors pris fin avant le terme prévu. Nous aurions ainsi été les premiers perdants, et sur le plan international rien de concret n'aurait été acquis.

La perte de Mayotte - j'ai été un témoin privilégié des manœuvres des hommes politiques- (Gouvernement et Opposition) fut la conséquence directe d'une mauvaise appréciation des enjeux géopolitiques de l'époque ainsi que de l'influence des grandes puissances, dont la France, sur les décisions de l'O.N.U., notamment au niveau du Conseil de Sécurité, instance décisive dans la traduction en actes des résolutions de l'Assemblée Générale. Une approche plus intelligente dans le processus d'accession à l'Indépendance eut été efficace pour préserver notre intégrité territoriale. Et les Comores vivraient à l'heure actuelle une histoire moins traumatisante, moins dramatique devrais-je dire, pour traduire la réalité des choses.

 

COMORES-INFOS : Un an après le Coup d'Etat du 30 avril 1999, l'Opposition comorienne n'est pas parvenue à créer un rapport de forces favorables afin de contraindre le Colonel AZALI, comme l'exige la Communauté internationale, à remettre le pouvoir aux Civils. Peut-il y avoir une normalisation de la vie politique aux Comores si les militaires se maintiennent au pouvoir à Moroni ?

 

Monsieur ALI MLAMALI :  Cela vous étonne que ces différentes forces politiques formant l'Opposition actuelle ne parviennent pas à créer une structure cohérente capable de rassurer ? Personnellement je n'en suis pas surpris. N'ayons pas la mémoire courte et souvenons-nous que dans le passé récent leurs leaders se retrouvaient toujours, et c'est le cas aujourd'hui, quand il s'agissait d'éviter la perte du pouvoir. Le partage des postes ministériels les divise, l'attribution de certains ministères riches en possibilités d'enrichissement (corruption, détournements de fonds publics) irrite les non bénéficiaires qui choisissent dès lors de mener une politique de déstabilisation conduisant souvent au recours à des mercenaires pour l'arme suprême, le coup d'état.

Si on pose le problème avec discernement, on peut admettre qu'en dehors d'ALI SOILIHI (1975-1978) aucun pouvoir n'a eu comme ambition le développement du pays. Ce sont des rivalités sans enjeux pour le développement qui ont dominé la vie socio-politique de notre pauvre pays. Et il n'y a aucune raison que cela ne continue pas si les mêmes hommes reprennent le pouvoir.

La justification que j'apporte c'est que l'exercice du pouvoir ne peut se traduire en actes positifs pour un pays, notamment dans notre tiers-monde, qu'à la seule condition d'accroître, d'intensifier même, les politiques d'émancipation et de responsabilisation des peuples, c'est une nécessité incontournable si l'on vise réellement le développement et l'acheminement vers une vraie démocratie. De telles ambitions sont impossibles à concrétiser, bien sûr, si en amont on n'a pas la conviction et la détermination adéquates.

Ce stade atteint, on a un peuple et des électeurs avertis qui s'organisent rationnellement pour choisir les dirigeants les mieux indiqués pour construire le pays. Les actes délictueux régressent et ceux qui persistent restent mineurs, sans effets réels de déstabilisation et d'atténuation des chances de promotion socio-politique.

Voyez-vous, la très lente évolution des mentalités dans les anciens empires coloniaux, qui est la cause principale des stagnations et des régressions dans ces pays, mais aussi de leur instabilité et de leurs guerres intestines, procède de la négligence intentionnelle des pouvoirs à faire des populations des acteurs conscients de la primauté de l'intérêt général, à l'opposé de l'intérêt personnel ou de groupe qui n'ont de légitimation décente que dans des contextes avancés économiquement et civiquement, où des règles comprises et respectées protègent ce qui revient à l'entité nationale. L'individu naît et grandit, c'est ainsi, avec un penchant prononcé pour la défense de l'intérêt personnel ou du groupe réduit auquel il appartient ; seuls les êtres exceptionnels dominent, sans y avoir été initiés, cette propension égocentrique. Les autres, l'énorme majorité, n'accèdent à ce stade qu'avec l'influence de l'éducation ; c'est l'éternel problème de l'inné et de l'acquis.

Moi, je vous le confie en toute sérénité, je pense que les militaires ne sont un danger pour le pays que s'il est vérifié qu'ils constituent un obstacle pour la résolution de la crise anjouanaise et si, en se maintenant, ils pratiquent la même politique que les précédentes tout en se contentant de rester dans les casernes, prompts à exercer des répressions au lieu de se transformer en initiateurs actifs, sur le terrain, du développement et de la formation civique pour créer les meilleures conditions de transmission du pouvoir aux civils. Je crains plus le retour des "dinosaures" au pouvoir, même si je sais que certains parmi eux ont potentiellement de réelles compétences, que la présence des militaires qui, eux, se trouvent entraînés dans une logique de réussite, même s'ils n'ont ni expérience, ni compétence prouvée. Ceux qui parlent de démocratie et d'incompatibilité de celle-ci avec un régime militaire ont raison, mais ils ont aussi tort : ils ont certainement raison dans une analyse qui tienne exclusivement compte des précédents historiques dans le monde. Les prédictions ne se vérifient pas toujours. Ils ont tort car nous n'en avons jamais eue, et affirmer le contraire ne serait qu'un mensonge ou une erreur impardonnable.

 

COMORES-INFOS : Trois mois après la mise en place de l'embargo décrété par l'O.U.A., les chefs séparatistes refusent de céder. Que faut-il faire, à votre avis, pour éviter l'enlisement de la crise comorienne qui dure maintenant depuis 3 ans.

 

Monsieur ALI MLAMALI : Plusieurs aspects de cette question ont été abordés dans notre conversation. Je persiste à penser que l'embargo ne fera jamais plier les séparatistes et que ceux qui en souffrent le plus sont les ruraux démunis qui, même sans embargo, ont énormément de mal à survivre.

En fait, l'efficacité de cet embargo est relative car certaines voies de ravitaillement de l'île d'Anjouan ne sont pas atteintes par les dispositions de l'O.U.A. Et les vivres qui y arrivent, vous pensez bien, ne peuvent avoir d'autre destination que les séparatistes eux-mêmes.

Au risque de me répéter, puisque cet aspect fondamental du drame comorien vous préoccupe, à juste titre, je dirai qu'en plus des institutions, l'O.U.A. et tous ceux qui se retrouvent en face des séparatistes pour négocier ont le devoir d'inclure dans les sujets abordés des propositions relevant de l'économique et du social, un projet se démarquant totalement des pratiques précédentes, tournant le dos aux a priori pour telle ou telle île, déconcentrant les pouvoir socio-économiques et politiques installés à Moroni de telle sorte que l'autonomie des îles préconisée fédère les énergies et les ambitions.

Ainsi chaque île pourrait devenir un pôle d'attraction et les mouvements des hommes et des femmes -fonctionnaires, commerçants, promoteurs de toutes sortes ou tout simplement individus choisissant de s'établir dans l'île qui leur convient- inverseraient la bourde de l'hyper-concentration de tous les pouvoirs à Moroni.

J'ajoute, comme je vous l'ai déjà dit, que le parrainage de la France et, si possible, des entités présentes à Antananarivo en Avril 1999, est indispensable. Les Comores sont aujourd'hui riches en élites qui, sans doute à cause des pesanteurs culturelles et de l'incertitude ambiante qui empoisonne notre pays, ne se manifestent pas. Leur présence à la table de négociation, à la place des militaires et des dinosaures, rassurerait car ils sont de réelles compétences et les circonstances actuelles leur seraient des stimulants actifs. Suis-je rêveur ou saisi d'utopie ? Non, je suis conscient de ce que je dis ! Je dirai même que si ALI SOILIHI avait moins cédé aux élans des théories intellectuellement séduisantes, s'il n'avait pas été prématurément éliminé physiquement non plus, et même si AHMED ABDALLAH, ses mercenaires et ses amis, dans leur folle course à l'enrichissement pendant 12 ans avaient gardé des préoccupations de développement, nous n'en serions pas là aujourd'hui. Tout n'aurait pas été atteint mais nous posséderions quand même des structures d'appui pour nous relancer.

 

COMORES-INFOS : La mauvaise gestion ainsi que les détournements des fonds publics par les autorités de l'Etat font partie des principales causes ayant handicapé le développement économique des Comores. Que faut-il faire pour éviter les errements du passé et parvenir à une gestion saine des finances publiques ?

 

Monsieur ALI MLAMALI :  Vous dites "font partie des principales causes", mais ces deux maux constituent les centres de rayonnement de tous nos handicaps. Ce qui s'est déroulé aux Comores ne s'est vu nulle part ailleurs. Savez qu'il y a des Comoriens, originaires des trois îles, jeunes et moins jeunes, qui sont milliardaires en francs comoriens alors que leurs salaires, pour les mieux payés, n'excèdent pas

400 000 francs comoriens, c'est-à-dire l'équivalent à peu près de 5 500 francs français ? Je ne parle même pas des hommes politiques qui sont une secte à part. "Que faudrait-il faire ?", me demandez-vous. Il n'y a qu'une réponse : l'avènement d'une mutation et non d'un simple changement d'hommes avec de petites méthodes sans génie ni volonté d'éradication des pratiques clientélistes. Je vous signalerai pour en terminer avec cette question que je prépare un travail, presque en voie de finition, sur la corruption dans le monde et bien évidemment COMORES-INFOS en aura la primeur.

 

COMORES-INFOS : La population de Mayotte vient de se prononcer sur le projet du Gouvernement français concernant l'avenir statutaire de Mayotte ; ce scrutin peut-il influer sur la résolution de la crise comorienne ?

 

Monsieur ALI MLAMALI : L'appartenance de Mayotte à l'ex-puissance administrante est une hérésie, une énorme blessure faite à l'histoire de la décolonisation, au concept gaullien sur la libération des peuples, a fortiori amis et héritiers de la culture française. Si je ne me trompe pas, notre Indépendance sous le Général DE GAULLE ou sous G. POMPIDOU n'aurait pas connu la même mésaventure car il est impensable que ces deux hommes auraient accepté les manœuvres politiciennes de P. MESMER et M. DEBRE qui ont presque imposé l'idée d'un décompte des suffrages île par île pour garder éventuellement Mayotte où la campagne en faveur du "non" laissait entrevoir la balkanisation annoncée. J'insiste sur ceci : aucun espoir de rapprochement avec Mayotte n'apparaîtra, les mahorais se battront contre cela, tant que nous nous conduirons comme nous l'avons fait durant ces deux dernières décennies. L'afflux de comoriens des autres îles à Mayotte pour fuir notre "misère organisée" ne pourra que nous éloigner toujours de Mayotte.

 

COMORES-INFOS : Le nouvel ambassadeur de France à Moroni, Monsieur LAJAUNIE, cherche à jouer un rôle de plus en plus important dans la vie politique comorienne. Certains hommes politiques comoriens ont même parlé de "nouveau chef de canton". Partagez-vous cet avis ?

 

Monsieur ALI MLAMALI : Je ne peux pas répondre à votre question car je ne connais pas l'homme. Ce que je peux par contre avancer, en généralisant, c'est que chaque individu a sa personnalité propre, sa conscience, qui peuvent l'aider à se transcender et l'amener, avec intelligence, à prendre le parti des causes qu'il estime justes à la place de ce qui relève de l'orthodoxie des règles préétablies.

 

COMORES-INFOS : Une fois que la crise séparatiste sera réglée, quelles seront les premières mesures à prendre pour relancer la machine économique et mettre enfin les Comores dans les rails du développement ?

 

Monsieur ALI MLAMALI : Ce ne sont que des vœux que je formerai, car il faut prier pour que cette perspective se réalise. Et vous vous montrez bien indulgent avec ceux qui ont bâti notre avenir, c'est-à-dire le cruel présent d'aujourd'hui, lorsque vous dites "relancer la machine économique …". Il n'y a jamais eu de machine économique dans notre pays ! ALI SOILIHI avait fait élaborer un plan de développement peu avant d'être assassiné, des projections intégrant toutes les données et toutes les préoccupations d'un décollage socio-économique à la mesure du pays sous-développé du Tiers-monde que nous sommes. Qu'en a-t-on fait ? "C'était le travail du diable", disait-on du côté de ceux qui l'avaient fait assassiner.

Pourtant sous le "règne" d'AHMED ABDALLAH, et sans doute au cours des autres régimes, des aides multiples (matériels agricoles, filets à pêche, techniciens, bateaux de pêche, moyens de longue conservation des produits de la pêche …) ont été envoyées dans notre pays. Et pourtant rien n'a été organisé ! On a poussé la perversion jusqu'à vendre à l'étranger des machines agricoles ! Les bateaux de pêche ont été donnés ou vendus à des fonctionnaires proches du Pouvoir, au lieu d'organiser les pêcheurs, de les former et de les doter de ces moyens nouveaux qui auraient fondamentalement accru les produits de la pêche et sans doute fait naître, pourquoi pas, l'idée d'une initiative, même quelque peu artisanale, dans la conserverie. Il en aurait été ainsi avec l'utilisation d'outils performants dans l'agriculture, là où la terre s'y prête. Nous serions déjà sortis de nos méthodes moyenâgeuses avec nos plantoirs et nos lignes à pêche sur des pirogues à rames. Tous les pays du Tiers-monde limités en potentialités développent leurs premières industries avec des produits de l'agriculture et de la mer, s'ils ont une façade maritime. Avons-nous eu comme dirigeants de vrais comoriens ou des envahisseurs, des destructeurs venus de je ne sais où pour nous détruire ? Et ils veulent continuer !

Les premières mesures ? Tout est à faire. Notre pays a d'abord besoin d'une base institutionnelle solide et acceptée dans chaque île par une très large majorité, cela pour éviter de revivre à nouveau des pulsions séparatistes dont l'apparitions sera toujours un facteur de forte déstabilisation, de désorganisation et donc de recul. Le centralisme socio-économique et politique est à bannir. Y croire et s'y atteler est redoutablement anachronique car notre pluri-insularité n'autorise qu'une seule île devienne le centre de rayonnement politique et socio-économique pendant que les autres périclitent.

Regardez : en Europe, en Amérique, partout ailleurs, les pays qui réussissent le mieux sont ceux qui ont opté pour une réelle décentralisation. Chez-nous, on avance l'autonomie ; pourquoi pas si elle doit être le fer de lance du développement et de notre  émancipation. Par contre, les îles états que préconisent les séparatistes me laissent songeur et perplexe. Notre insularité serait, dans ce cas de figure, un facteur de "fragilisation" et toute chance d'accélération du développement d'une île par rapport aux autres introduirait chez les bénéficiaires des comportements de rupture des fragiles liens institutionnels qui existeraient. Des états fédérés ou confédérés d'une seule entité dans un Continent résistent mieux aux chants de sirènes d'une aventure solitaire : les interpénétrations, les formes de relations, l'emprise des lois communes, le sentiment de vivre la même aventure humaine, tout contribue à unir. Les îles états, ce serait tout le contraire.

Le développement socio-économique reste la fibre nerveuse de notre existence. Il s'articule, chez-nous, autour de quatre réalités : l'agriculture, la pêche, le tourisme et l'artisanat. Nos voisins, Madagascar, Maurice et les Seychelles se trouvent placés dans la même alternative de réussite que nous. Maurice et les Seychelles réussissent ; ils ont les mêmes atouts que nous, mais heureusement pour eux ils n'ont pas eu les mêmes hommes politiques. Qu'on sache que notre malheureuse fonction publique n'absorbera jamais tous ceux qui savent lire et écrire et qui cherchent un emploi. Elle est improductive ; son existence n'a d'ailleurs de sens que si elle est l'âme (dans sa conception) et le véhicule (dans sa phase d'écoulement de ses produits) de l'activité économique privée ou contrôlée par l'Etat. Qu'on sache également que la maturation du peuple s'accomplit mieux dans le travail. La compréhension de certaines valeurs essentielles ne peut s'accomplir dans l'oisiveté et l'ennui. Les impôts, les obligations de toutes sortes, le respect du patrimoine, la contribution à l'effort communal, régional ou national, l'intériorisation des concepts d'Etat, de Nation, l'effort de solidarité et le sacrifice pour une cause, tout cela n'est accessible à l'individu que s'il est dans une situation de dignité que seul le travail confère. L'évolution des comportements conditionnant l'apparition de la démocratie étant tributaire de l'évolution économique, il est certain que le développement, facteur de comportements positifs, fédérateurs d'actes et d'actions de solidarité à l'intérieur de groupes, accélérerait les tendances démocratiques de chacun et de tous. C'est de cette façon que se créent les remparts des solides et véritables démocraties.

 

COMORES-INFOS : Comment analysez-vous la politique française à Mayotte et aux Comores en général ? La France cherche-t-elle à préparer la départementalisation progressive de Mayotte pour les 10 ans à venir ?

 

Monsieur ALI MLAMALI :  Je crois que la France de CHIRAC et de JOSPIN est consciente de la légitimité de nos revendications sur Mayotte. Les dix ans, d'ailleurs massivement acceptés par les mahorais comme nouveau délai avant une probable départementalisation, sont un symptôme du trouble qui habite Paris et peut-être d'une conscience des mahorais sur les implications institutionnelles de la départementalisation de leur île, signification d'assistance et de perte totale d'expression identitaire dans un corps socio-économique et culturel où ils n'auraient aucun repère.

Mais, ma certitude est que la France sera toujours présente à Mayotte sous quelque forme que ce soit. Si les autres îles survivent à leur crise et qu'elles s'émancipent démocratiquement et socio-économiquement, peut-être qu'un rapprochement (sous quelles formes ?) avec Mayotte serait possible.

 

COMORES-INFOS :Quelle est la stratégie de votre parti RIDJA pour rassembler les forces démocratiques en vue de sortir les COMORES de l'impasse?

 

Monsieur ALI MLAMALI :  LE RIDJA, tel que ceux qui l'ont créé l'inspirent, est un mouvement dont l'idéal politique est de contribuer, avec toutes les forces qui ont la même perception de nos handicaps, à une accélération de la prise de conscience de nos problèmes et de nos tares, notamment par les couches profondes de notre société, qui vivent dans une déconnexion culturelle vis à vis des réalités de ce monde, réalités qui sont aussi les nôtres.

Nous estimons que le contexte socio-culturel actuel où prédomine une très forte adhésion à la culture du paraître, où la précarité structurelle pousse à la soumission, où la rationalité est perçue comme marginalité intellectuelle ou singularité futile et où les préoccupations s'arrêtent au partage du pouvoir et à l'appropriation du patrimoine, un parti comme le RIDJA ne peut pas mener une politique purement électoraliste. Le moment viendra pour ses dirigeants, pour ses militants et pour ses sympathisants de lutter pour accéder au pouvoir. Mais luttons d'abord pour l'éveil des consciences : corrompre, séduire par le mensonge pour uniquement avoir des postes et perpétuer l'innommable, nous le rejetons et nous le bannissons.

Nous savons que le chemin pourrait être très long, plusieurs générations peut-être. Sachons tout simplement que la seule alternative à notre démarche, qui implique la durée, est la dictature, le soulèvement du peuple… Nous n'en avons ni le charisme implicite, ni les autres moyens. Et puis, qu'avons-nous vu après les 3 ans de lueurs d'espoir d'ALI SOILIHI ? Une immersion incontrôlée dans les profondeurs de l'inconscience et du paraître. Les maladresses des comités et l'absence de réalisme dans certains domaines du Maître à penser que fut ALI SOILIHI expliquent-elles cette réaction populaire ? Le RIDJA croit avoir tout compris et mise sur la durée.

Nous luttons en dénonçant toutes les causes de notre déliquescence, car cela a une portée psycho-pédagogique qui fera apparaître au peuple le danger mortel d'une banalisation continue des pratiques qui sont à l'origine de notre écroulement. Il faut à tout prix que nous sortions de cet ère, que le peuple la considère comme rédhibitoire. Ceux qui ont parlé et qui parlent de démocratie défigurée par les militaires sont ceux qui font partie de la minorité oligarchique qui jouit, c'est vrai, d'une démocratie de minorités. Le RIDJA, lui, aspire à une démocratie de masse, à une réelle mutation socio-culturelle, économique, et non à une simple ingénierie institutionnelle qui n'éradiquerait pas l'immobilisme meurtrier, l'avidité de nos dirigeants ainsi que le déterminisme fatal qui nous pousse à accepter la récurrence des injustices qui n'ont parfois comme sanction, au sein de nos villages, que le moyenâgeux bannissement, lequel est "monnayable", donc sans aucun effet.

 

COMORES-INFOS : Nous vous remercions, Monsieur le Ministre, d'avoir bien voulu répondre à nos questions.