La
droite évoque une amnistie, la gauche s'en indigne. Le débat sur l'amnistie des
affaires politico-financières du passé refait surface alors que la cohabitation
connaît un violent accès de fièvre provoqué par l'histoire de la cassette vidéo
mettant en cause Jacques Chirac, un moment détenue par Dominique Strauss-Kahn.
La ministre de la Justice, Elisabeth Guigou, a exclu une telle éventualité,
assurant qu'"il n'était pas question qu'il y ait une amnistie qui exonère
les responsables politiques mêlés à des affaires de leur responsabilité".
"Il est très important que la justice passe, et qu'elle passe pour tout le
monde",a-t-elle affirmé. Certains, à droite, évoquent en effet une forme
d'"amnistie" pour "tourner la page" et mettre un terme à
ces affaires qui reviennent régulièrement dans l'actualité, une idée
immédiatement récusée par le PS et les Verts. De son côté, le président du plus
important syndicat de magistrats, Valéry Turcey, propose, pour "crever
l'abcès", "une commission nationale d'enquête, indépendante des
partis politiques et de l'exécutif", mais à une condition, de "jouer
cartes sur table, une bonne fois pour toutes".Ceux qui se font ainsi
entendre ont conscience que le climat politique risque d'être empoisonné pour
de longues années encore, compte tenu du nombre et de la complexité des
affaires en cours d'instruction, avec ce que cela suppose de rebondissements et
d'effets dévastateurs sur l'opinion. Ils savent bien que ni la gauche ni la
droite, qui ont chacune leurs "affaires", n'ont rien à gagner à voir
perdurer ce climat détestable. Un contexte dans lequel, selon un sondage SOFRES
de septembre, 64% des Français considèrent les hommes politiques comme
"plutôt corrompus"."Tirer un trait" Premier à lancer cette
idée d'en finir, Patrick Devedjian (RPR) estime "salutaire" que M.
Chirac "prenne l'initiative de tirer un trait sur ce passé funeste".
Et d'évoquer l'idée d'"une amnistie sous certaines conditions".De son
côté, Philippe Séguin, candidat RPR à la Mairie de Paris, a exhorté tous les
responsables politiques à "ne plus utiliser les turpitudes supposées de
l'adversaire" et à "tourner la page faute de quoi, dans 20 ans, on en
sera encore là où on en est aujourd'hui." Seul à droite, le président de
l'UDF, François Bayrou, a qualifié cette hypothèse d'une amnistie d'"idée
complètement folle".La présidente du RPR parisien, Nicole Catala, craint
que "si nous vivons dix-huit mois dans ce climat, la classe politique soit
ternie de manière peut-être irrémédiable". Enfin, le député RPR Michel
Hunaut souhaite un débat sur "la prescription des délits financiers afin
de mettre un terme aux "affaires" qui nuisent à notre
démocratie".Mais la gauche ne l'entend pas du tout ainsi. Le PS juge
"inacceptable" toute amnistie, "une faute contre notre
démocratie" qui "susciterait l'incompréhension légitime de nos
concitoyens". Jean-Marc Ayrault considère comme "hors de
question" un "arrangement au sommet" dans les affaires. Seul à
gauche, le ministre Claude Bartolone a souhaité que "l'on puisse trouver
une solution" car "nous ne pouvons pas vivre au cours de ces deux ans
qui viennent avec un débat politique rythmé par les sons des affaires".Le
secrétaire d'Etat communiste Michel Duffour pense que l'amnistie est un
"mot un peu malheureux", alors que, pour le député Vert Noël Mamère,
c'est "une provocation", "au moment où la grande majorité des
Français ont envie de vomir" devant les "affaires". Et il
redemande que M. Chirac soit"entendu comme témoin" dans l'affaire du
financement du RPR.
Ce que
réclament 70% des Français, dans un sondage IFOP, et que l'Association
professionnelle des magistrats (APM, droite) estime possible: "aucun
principe constitutionnel ne devrait faire obstacle à ce que M. Chirac pût (...)
accepter d'apporter son témoignage", car il ne s'agit pas "d'un acte
de contrainte",mais d'une"obligation civique".
Le
séisme politique autour de la vidéo-confession de Jean-Claude Méry sur le
financement occulte des partis politiques suscite de larges commentaires de la
presse en Europe, qui se demande jusqu'où cette affaire peut aller et souligne
ses effets dévastateurs pour Jacques Chirac et Lionel Jospin.
Sous
le titre "Corruption, mensonges et vidéo", The Independent estime que
cette affaire "menace de plonger les deux partis du pouvoir à Paris dans
une guerre politique sans fin".Tandis que le Financial Times s'intéresse
davantage aux déboires de l'ancien ministre de l'Economie, Dominique
Strauss-Kahn, la plupart des journaux britanniques soulignent la fin de
l'entente cordiale au sein du couple président-Premier ministre. "Les
accusations volent, la confiance est perdue, et leur relation commence à
s'effondrer", note The Guardian dans un éditorial. "Le résultat
pourrait être extrêmement dévastateur pour les deux hommes", estime le
quotidien de gauche. La plupart des journaux insistent sur les conséquences
ravageuses de cette affaire sur l'image de la classe politique française aux
yeux de l'opinion. C'est le Daily Telegraph qui a la dent la plus dure: "Au
lieu de hausser les épaules avec cynisme sur les frasques de leurs dirigeants,
les Français commencent à montrer les premiers signes d'une réelle indignation
(...) Des hommes politiques sortent du rang pour exiger des mesures immédiates
et pour proclamer ce que les observateurs anglo-saxons de la scène politique
française affirment depuis longtemps: que la France, jusqu'à récemment tout du
moins, a été une puissance de premier rang avec une morale politique digne du
tiers-monde".
En
Allemagne, seule la Berliner Zeitung publie mercredi un éditorial sur le sujet
sous le titre "Pouvoir, mensonges et vidéo". "La relation déjà
tendue entre Chirac et Jospin est définitivement déchirée avec cette affaire.
La France est au bord de la crise d'Etat", affirme le quotidien
allemand."On spécule déjà que Jacques Chirac pourrait démissionner et
appeler à de nouvelles élections", estime la Berliner Zeitung.