DEBAT ET OPINIONS
LIBRES
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lors que les Comores sont en proie à de multiples turbulences et au doute, dont la dernière expression est la sérieuse menace d’éclatement de ses entités géographiques, culturelles, politiques et sociales, je ne pouvais, en tant que dirigeant d’un mouvement politique, sous estimer ni rejeter l’appel et l’engagement solennel de l’un des instigateurs de cette crise, pour une réconciliation Nationale.
J’estime que la tolérance en politique est une vertu lorsqu’il s’agit d’enterrer les rancœurs et les intérêts personnels pour préserver l’intérêt général.
Je savais que l’opinion du moment allait s’opposer ouvertement et violemment à cet engagement et que des questions, quelquefois malsaines, allaient être soulevées.
Mais je savais aussi qu’une réconciliation vraie et durable dans l’Archipel passe inéluctablement par un sursaut et la prise de conscience de tous les instigateurs, y compris CHAMASSE.
Après tout, en politique, il faut savoir oser dire ce qu’on pense et agir en conséquence, même contre l’opinion du moment.
C’est vrai, comme souvent, très souvent même, c’est sans doute l’un de mes défauts, sans trop réfléchir, j’ai souscris à la dynamique enclenchée par le CNSP car je voyais en cette initiative, un vrai sursaut citoyen et désintéressé pour parvenir à une vraie réconciliation et à une transition apaisée et démocratique.
Il va de soi que je n’éprouve, en l’état, aucun regret d’avoir contribué et servi, une nouvelle fois, la cause de l’Archipel des Comores.
Tel est en tout cas mon objectif et le sens de mon engagement.
Comme le relève le Koheleth, « il y a une saison pour toute chose, un temps pour aimer et un temps pour haïr, un temps pour la paix ».
Et que, si nous voulons sincèrement construire un pays réconcilié avec son passé et tourné vers l’avenir, nous devons tous parvenir à revivre ensemble dans le respect mutuel et en considération des aspirations et des réalités des uns et des autres.
Je n’ai donc pas de honte à travailler, au-delà de nos divergences idéologiques et politiques, avec CHAMASSE ou d’autres personnes, dès lors qu’il s’agit d’une œuvre de Paix. C’est vrai, qu’hier, CHAMASSE et moi-même, nous nous sommes battus. Mais, comme le disait Yitzhak RABIN « C’est avec son ennemi qu’il faut, le jour venu, faire la paix ». Je me félicite que mon adversaire d’hier accepte aujourd’hui de militer pour un vrai dialogue et une vraie réconciliation.
J’ose espérer que d’autres dirigeants politiques reconnaîtront, à leur tour, et sincèrement, leur responsabilité sur la tragédie du peuple comorien.
Très soucieux d’entretenir une relation active entre les débats intellectuels, au demeurant indispensables pour contribuer au développement humain, aux changements de l’opinion et la pratique de la politique, je pense, qu’en dépit de multiples obstacles, il est de mon devoir de m’impliquer aujourd’hui dans la recherche de solutions aux problèmes comoriens.
Je soutiens qu’il est à la fois urgent et impératif que l’ordre constitutionnel soit rétabli pour permettre aux acteurs politiques, à la société civile et aux forces vives des Comores de définir, dans la confiance et la sérénité, le contenu du Droit à la transition démocratique aux Comores.
La réussite démocratique de ce processus requiert la participation et l’avis des comoriens.
En effet, la grande mutation prévisible de la société comorienne, marquée par le développement de l’information et le souci de responsabilisation du citoyen, astreint les acteurs politiques à l’idée de la démocratie directe afin de susciter l’adhésion du peuple aux questions importantes. Il est, en effet, primordial, chaque fois que se pose un choix pour le pays, de faire participer les Comoriens au débat.
Le droit à la transition démocratique n’est effectif que si les fractions de l’opinion sont impliquées dans l’élaboration et la gestion des instruments de la transition. En effet, la réussite d’une transition ne dépend pas de l’inventaire des règles constitutionnelles qui apparaissent dans les discussions feutrées entre les classes dirigeantes.
IL EST AUSSI IMPERATIF, dans une transition démocratique, de porter à la fois un regard sur la diversité structurale d’une société, comme la nôtre, déjà complexe, et son adaptation à un contexte géopolitique, culturel, politique et économique en évolution. L’enjeu fondamental de la transition en cours est le choix que devrait faire le constituant pour de nouvelles institutions politiques et administratives respectueuses naturellement des structures socioculturelles locales mais adaptées au contexte et aux enjeux géopolitiques régionaux et internationaux qui semblent objectivement et actuellement favorables aux Comores.
Le constituant est donc astreint à une lucidité et à une clairvoyance politique. Faute de quoi, aucune solution, à moyen terme, ne saurait être trouvée pour résoudre la situation des Comores que l’ONU estime très préoccupante.
Dans son rapport, établi dans le cadre de l’Assemblée Générale du 21 juin 2000, l’ONU juge l’état des Comores catastrophique.
En effet, 55,4% de la population en 1997 est analphabète, l’enseignement actuel est jugé médiocre et le bilan de cette décennie est préoccupant. Le taux de scolarisation des enfants de 6 à 11 ans, estimé à 62% en 1988, est en nette régression depuis 1989, 16 000 élèves fréquenteraient les collèges, soit 40% seulement de la tranche d’âge concernée par ce cycle. Depuis 1984, six Collèges islamiques complètent le dispositif et accueillent actuellement 1 400 élèves. Par ailleurs, six lycées dispensant un enseignement laïque scolarisent environ 10% des enfants en âge de fréquenter ce genre d’établissement, le taux d’échec au baccalauréat est très élevé. Le taux de mortalité infantile est de 69% et l’espérance de vie à la naissance de 58,8%.
Le niveau de l’économie comorienne de ces cinq dernières années est très en dessous de la moyenne.
La situation des secteurs sociaux est à l’image du niveau de l’économie.
L’Etat n’assure plus ses fonctions essentielles, telles que l’éducation, la formation, la santé et la justice. La corruption est généralisée et demeure impunie. Un investisseur étranger estimait que, aux Comores, la corruption est le sport national.
Les multiples obstacles structurels et l’absence d’Hommes politiques animés d’une vraie Ambition et d’une passion politique pour les Comores sont à l’origine des échecs des tentatives, quelques fois hasardeuses, mises en place.
Les évolutions en cours et leurs conséquences imposent donc la tenue d’une Nouvelle Conférence de réconciliation, un devoir d’anticipation, pour offrir aux jeunes générations un avenir plus lisible et un choix de société.
J’en conviens que la tâche est rude et de longue haleine mais plus rude encore est le changement des mauvaises habitudes qui s’impose afin de permettre la prise en charge par les Comoriens eux-mêmes de leur développement. Les Comoriens doivent prendre le parti de la liberté individuelle, de la responsabilité, de la solidarité, pour arriver à définir un projet de société qui se voudrait sociale, libérale et fondée sur la justice, sur les initiatives individuelles, sur la création, la tolérance et la redistribution équitable des richesses et des chances.
Le système politique instauré après la décolonisation des Comores, dont la finalité principale était d’assumer la transition nécessaire et le démarrage du nouvel Etat, doit laisser la place à un système favorisant l’initiative citoyenne et la participation des populations dans le débat politique par l’exercice de leur droit politique. Les Comores ne sont plus celles d’il y a 25 ans, elles entendent désormais traduire en acte les valeurs et les nouvelles pensées acquises depuis, qui, loin d’être en conflit avec les acquis de la tradition, contribuent à l’épanouissement de l’homme comorien.
Cet épanouissement ne sera jamais effectif si l’homme comorien n’a aucune emprise sur le destin et les projets de son pays.
C’est pourquoi, j’estime impératif la prise en compte de l’expression populaire dans l’élaboration des instruments de la transition et des nouvelles institutions politiques.
Cette prétention, au demeurant légitime, soulève, c’est vrai, un problème de politique constitutionnelle en ce sens qu’elle s’articule autour de l’idée majeure du rôle du citoyen dans l’élaboration de la constitution, et ce, préalablement à son adoption par voie référendaire et son ordonnancement dans l’ordre juridique National.
Dans les prochaines semaines, la rédaction d’un projet de constitution pour le nouvel Ensemble Comorien et la désignation d’un pouvoir constituant chargé de le rédiger constituera incontestablement l’un des enjeux de mobilisation des appareils politiques.
Le succès du droit à la transition démocratique en cours de discussion dépend nécessairement de l’implication active des masses et de toutes les fractions d’opinion à son élaboration.
Les négociations en cours ne doivent, de ce fait, déboucher sur une simple modalité d’ajustement technique de l’ordre politique dirigeant et de l’opposition pour se partager des Ministères mais sur l’opportunité pour les Comores de faciliter l’émergence des nouvelles pratiques politiques favorables à la mutation consentie de la société comorienne à un pays moderne et respecté.
Dans le passé, la tenue d’une Conférence Nationale avait débouché sur la légitimation des acteurs politiques et le contrôle, par ces derniers, des modalités du changement .
C’est pourquoi, au regard de son caractère politique fondamental, le droit à la transition démocratique ne doit être ni un domaine ni l’attribut exclusif des seuls dirigeants politiques mais le droit politique des citoyens de participer, par leurs contributions et leurs critiques, à l’élaboration de la constitution afin de se sentir concernés par les enjeux.
Cette dynamique constitutionnelle sociale a pour effet d’inverser la tendance d’appropriation des initiatives constitutionnelles par l’élite politique et entraîne la participation active de la population à la préparation et à l’élaboration du projet de constitution, et ce, d’autant que la transition politique aux Comores et la crise séparatiste qui en est l’une des causes s’opèrent dans un contexte de crise de légitimité politique et d’une crise du droit constitutionnel.
Des fondements juridiques militent en faveur de cette participation du citoyen.
D’abord, le droit pour le citoyen de participer activement à l’exercice de la souveraineté qui, s’il s’avère effectif, constituera un facteur de son affranchissement et de son émancipation politique.
Cette participation du citoyen à l’ordonnancement d’une règle constitutionnelle est l’expression de l’exercice de sa liberté politique et de la Souveraineté Nationale.
L’exercice exclusif de la souveraineté nationale par une personne non mandatée ou par une fraction d’individus est donc attentatoire aux droits politiques des citoyens et peu compatible avec le souci d’efficacité et de recherche de légitimité, facteurs indispensables en démocratie.
Saïd LARIFOU
Secrétaire Général du RIDJA