POLITIQUE.
La présente lettre a été
remise en mains propres à Mr Christian Paul, secrétaire d’Etat aux DOM-TOM qui
faisait partie de la délégation qui accompagnait le Premier ministre français à
La Réunion et à Mayotte. Nous vous proposons l’intégralité de la lettre du
Collectif.
« Monsieur le Premier Ministre,
Nous avons l'honneur et la joie de saisir
l'occasion de votre présence dans notre région pour vous adresser à vous, et au
peuple français, nos vœux sincères de bonne et heureuse année 2001. Nous
espérons vivement que cette première année du nouveau millénaire permettra un
renforcement des liens d'amitié entre les peuples français et comorien.
Nous avons l'honneur de solliciter votre
attention sur la situation préoccupante qui prévaut aux Comores.
Suite
au référendum du 22 Décembre, les comoriens ont décidé à une large majorité
d'accéder à l'indépendance. La déclaration d'indépendance a été faite le 6
Juillet 1975. Les Comores ont été admises à l’ONU en Novembre de la même année
comme un Etat membre composé de 4 îles à savoir Mayotte, Anjouan, Mohéli et la
Grande Comore. Au lieu de respecter la volonté clairement exprimée du peuple
comorien d'accéder à la souveraineté nationale, le gouvernement français sous
la pression de certains parlementaires trompés par la propagande mensongère du
MPM ( Mouvement Populaire Mahorais) a décidé de violer les résultats du scrutin
d’autodétermination, le seul qui a été reconnu par la communauté
internationale, en amputant Mayotte de son ensemble naturel. Il s'agit d'un
événement sans précédent dans l'histoire de la décolonisation et qui est au
cœur de la crise comorienne depuis 25 ans. L’unicité historique et culturelle (
même peuplement, même langue, même
religion, mêmes traditions) des 4 îles comoriennes excluait une telle
procédure. Si une telle procédure avait été appliquée en Afrique, le drapeau
français continuerait aujourd'hui à s'appliquer dans plusieurs régions du
continent avec tous les risques de déstabilisation qu'une telle situation
n'allait pas manquer d'engendrer.
Permettez-nous,
Monsieur le Premier Ministre, de vous rappeler qu'en 1975, la gauche française
avait vigoureusement dénoncé la gravité et les dangers de cette séparation. En
1991, le Président François MITTERRAND, lors de son voyage aux Comores, avait
relevé cette injustice et avait prôné un renforcement des échanges économiques,
culturels et sportifs afin de parvenir de régler progressivement ce
contentieux. Et tout à fait récemment, l’ancien Premier Ministre Michel ROCARD
reconnaissait à son tour devant des diplomates africains, aux Etats-Unis,
l’illégalité de la présence française à Mayotte. Il ressort donc que le
gouvernement français qui était aux affaires en 1975 a transgressé dans le cas
des Comores, l'un des principes fondamentaux du droit international qui a guidé
les politiques de décolonisation dans tous les ex-empires coloniaux, à savoir
celui de l'intangibilité des frontières héritées de la colonisation.
A
cause de ce problème de Mayotte, l'Etat comorien est agressé en
permanence: coups d’Etat par
mercenaires interposés, assassinats de chefs d’Etat, déportation d'un chef
d'Etat en exercice, développement du séparatisme bénéficiant du soutien des réseaux étrangers. Cette
instabilité chronique a entraîné la paralysie du développement socio-économique
des Comores.
Lorsqu’en
1995, M. Edouard BALLADUR imposa dans une période de fièvre électorale un visa
d’entrée à Mayotte aux autres Comoriens, compromettant ainsi les interrelations
à l’intérieur d’un même peuple, le monde entier en fut très surpris, et les
autres îles comoriennes y virent la détermination de l’Etat français de faire fi du droit international
en gardant au sein de la république française cette île comorienne. Depuis lors
les ressortissants comoriens vivant à Mayotte sont expulsés manu militari dans
une terre qui est considérée par les instances internationales comme la leur.
Au mois d'Août 2000, des scènes graves qui rappellent des souvenirs douloureux
de la dernière guerre mondiale sur le sol français se sont déroulées dans la
ville de Sada, à Mayotte, où une chasse à l’homme comorien fut ordonnée par le
maire de la ville. Plusieurs centaines de Comoriens auxquels le droit d’entrée
à Mayotte leur est refusé arbitrairement disparaissent dans des drames
maritimes en voulant aller rendre visite à leurs familles à Mayotte, dans des
embarcations de fortune. Selon plusieurs sources des organisations de la
société civile, on pourrait estimer à un millier de morts le nombre de victimes
depuis l'instauration du visa en Février 1995.
Voilà
des chiffres qui interpellent tous ceux qui sont sincèrement attachés aux
droits de l'homme et à la dignité humaine. Comment peut-on défendre les droits
de l’homme en France et fermer les yeux
devant de telles injustices et exactions exercées sur un même
peuple ? Existe-t- il, dans l’histoire mondiale de la décolonisation, une
injustice aussi flagrante et aussi criante que celle dont les Comores sont
aujourd'hui les victimes ?
Monsieur le Premier Ministre,
Votre
gouvernement a publié plusieurs
communiqués prenant position contre la sécession d’Anjouan du reste de
l'ensemble comorien. Cependant, ces prises de position rassurantes sont
infirmées par le laxisme de l’administration préfectorale à Mayotte à l’égard
de certains réseaux de l’extrême droite française qui, partant de Mayotte,
encadrent, encouragent, apportent un soutien matériel et financier aux milices
séparatistes d’Anjouan dont le chef actuel, Monsieur Said Abeid, est un
officier de réserve de l’armée française. Il n'est un secret pour personne que
Mayotte a également violé à plusieurs reprises l’embargo qui a été instauré par
l’OUA en servant de base arrière aux
dirigeants séparatistes, même à ceux qui n’ont pas de passeport français. Les
séparatistes ont refusé jusqu'à ce jour de respecter les injonctions de la
communauté internationale car ils ont toujours bénéficié de nombreuses
complicités de la Préfecture de Mayotte. Le processus initié à Mohéli le 26
Août 2000 par les deux colonels putschistes, Azali et Abeid, et encouragé
ouvertement par l'Ambassade de France à Moroni a été vivement critiqué par les
organisations politiques, de la société civile et de la diaspora. Il est tout
de même étonnant que votre gouvernement ait décidé d'encourager un processus
initié par deux militaires ayant pris le pouvoir par la force et n'ayant donc
aucune légitimité. Seule une nouvelle conférence regroupant les forces
représentatives du pays permettrait d'amorcer une réconciliation digne de ce
nom.
Monsieur le Premier Ministre,
Eu
égard à tout ce qui arrive à l’Etat comorien depuis son accession à
l’indépendance, et en raison de l’annexion illégale de Mayotte, nous tenons à
attirer votre attention sur cette spirale dangereuse qui risque d'entraîner la
disparition pure et simple de la nation comorienne. Toute la région sud de
l’Océan Indien en sera déstabilisée, et personne, au monde, ne pourra disculper
l’énorme responsabilité historique de la France dans la balkanisation des
Comores. La désagrégation de l’Etat comorien
tel qu’il est reconnu par l’ONU, et l’éparpillement de son peuple seront
sûrement un jour réparés par la communauté internationale. Mais nous ne
souhaitons pas que cela intervienne des dizaines d'années après comme c'est le
cas actuellement avec le drame arménien.
Votre
gouvernement, dans l’éthique qui l’anime, possède les atouts nécessaires pour
enclencher une dynamique de résolution de ce drame qui déstabilise l’Afrique et
la région sud de l’Océan Indien. L’histoire retiendra alors que c’est un
gouvernement de gauche qui en a été l’initiateur. Abolir immédiatement le visa
qui entraîne chaque jour des pertes humaines et permettre une libre circulation
des personnes et des biens entre les 4 îles de l'archipel, voilà une première
décision qui devrait honorer votre gouvernement. Plus de 150 000 comoriens
vivent en France dont la grande partie possède la citoyenneté française. Ils
attendent avec impatience les mesures que vous allez prendre pour permettre de
tourner la page du contentieux concernant Mayotte ainsi qu'une vraie
réconciliation de tous les comoriens.
En
espérant que votre gouvernement et vous-même sont sensibles au drame actuel du
peuple comorien, nous vous prions d’agréer, Monsieur le Premier Ministre,
l'expression de nos hommages les plus respectueux. »
Pour
le bureau du Collectif
Mr
Ali Mlamali