DOSSIER: Il Y A 25 ANS, LES DEPUTES SOCIALISTES CONTESTAIENT LE DETACHEMENT DE MAYOTTE DE L'ENSEMBLE COMORIEN

Le gouvernement dirigé par Lionel JOSPIN a engagé un processus visant à ériger Mayotte en collectivité départementale. Ce statut, malgré son caractère provisoire et hybride, vise à éloigner Mayotte de ses îles sœurs. Et M. JOSPIN a déclaré qu'il était fier d'apporter aux Mahorais la réponse qu'ils attendaient depuis 25 ans.

M. JOSPIN a toujours voulu se donner l'image d'un homme intègre qui respecte ses engagements. Qu'en est-il au sujet de cette question de Mayotte? Nos confrères de la Gazette des Comores ont publié dans leur N° 73 un dossier très intéressant tant sur les plans juridique, politique qu'historique : il s'agit du recours introduit auprès du Conseil Constitutionnel par les députés du Parti Socialiste le 13 Décembre 1975. Il y a 25 ans, les socialistes français dénonçaient vigoureusement la décision prise par le gouvernement de droite de détacher Mayotte de son ensemble naturel. Le problème de Mayotte a rebondi de plus bel à l’occasion des négociations sur l’Accord de réconciliation nationale. Le texte réaffirme l'appartenance de Mayotte au sein de l'Etat comorien. Il est désormais clair aux yeux des Comoriens que l’occupation de Mayotte se nourrit de l’instabilité de l’Etat comorien.

 Il nous a paru intéressant de publier l’intégralité de la lettre de saisine du Conseil Constitutionnel par les députés socialistes, surtout après les propos que vient de tenir Lionel Jospin sur l’avenir de Mayotte lors de son passage sur cette île. Ce document est un point d’histoire très instructif.

Les données de ce problème n'ont pas  fondamentalement changé car l'injustice qui a été faite aux Comores n'a pas été réparée.  Par contre, les socialistes français ont renié leurs engagements et défendent aujourd'hui exactement le contraire de ce qu'ils disaient il y a 25 ans. Ce document a une valeur de mémoire.

LA REDACTION

 

SAISINE DU CONSEIL CONSTITUTIONNEL PAR LES DEPUTES DU GROUPE SOCIALISTE.

Monsieur le Président et Messieurs les conseillers

Conformément aux dispositions de l'article 61 de la constitution, nous avons l'honneur de déférer au Conseil Constitutionnel la loi relative aux conséquences de l'autodétermination des îles des Comores.

Nous estimons que cette loi est contraire est à la constitution pour les motifs suivants.

Depuis que les îles de la Grande-Comore, d'Anjouan et de Mohéli ont été érigées en protectorat français, elles ont été réunies avec l'île de Mayotte pour former un territoire unique.

Le premier texte intervenu dans ce domaine est le décret du 9 septembre 1889. Depuis cette date, l'unité politique et administrative de l'archipel des Comores n'a jamais été remise en cause par aucun texte, malgré la multiplicité des dispositions intervenues au sujet des Comores : loi du 9 Mai 1946, loi du 17 Avril 1952, décret du 22 Juillet 1957, loi du 22 Décembre 1961, loi du 3 Janvier 1968.

Chaque fois que le législateur ou le pouvoir réglementaire est intervenu, il a fait en considérant que l'archipel des Comores constituait un territoire unique. On peut même estimer que le législateur s'est clairement prononcé à ce sujet en adoptant la loi du 9 Mai 946. En effet, cette loi procédait d'une proposition de loi d'un élu des Comores qui indiquait, dans son exposé des motifs : " c'est la religion musulmane qui donne à l'Archipel sa forte unité, renforcée par un dialecte unique, le swahili "/.

Ainsi il apparaît que la République française n'a jamais remis en cause l'unité territoriale de l'Archipel des Comores, tandis que l'opinion publique internationale a constamment considéré que les quatre îles des Comores formaient un territoire unique dépendant de la République française et administré, en dernier lieu, dans les conditions prévues par les articles 72 et suivants de la constitution.

C'est d'ailleurs en se fondant sur ce principe fondamental de l'unité du territoire des Comores que le Gouvernement français et le Conseil de Gouvernement comorien ont conclu, le 15 juin 1973, un accord amorçant le processus d'accession du Territoire à l'indépendance tandis qu'au cours de la campagne pour les élections présidentielles, M. Giscard D'Estaing s'est engagé à poursuivre ce processus sans remettre en cause l'unité dudit territoire.

C'est dans cet esprit qu'a été mise en œuvre, à la fin de l'année 1974, la procédure prévue par l'article 53 de la constitution et qui visait à recueillir le consentement des populations intéressées par l'accession de ce territoire à l'indépendance.

En vertu de la loi du 23 Novembre 1974, les populations de l'archipel des Comores ont été invitées à se prononcer sur le point de savoir si elles souhaitaient que leur territoire accède à l'indépendance. Dans l'ensemble des îles, une réponse positive a été apportée, le 22 Décembre 1974, à la question ainsi posée.

Par une loi du 23 Juillet 1975, le Parlement de la République, dépositaire de la souveraineté nationale, a admis, à la suite de ce vote, le principe de l'accession du Territoire à l'indépendance (cf. art.1er). même si les autres dispositions de la loi précitée n'ont pas été respectés, ce fait ne porte aucune atteinte au principe susvisé. Au demeurant, le Gouvernement de la République aurait pu s'opposer à la proclamation unilatérale de l'indépendance par les autorités locales comoriennes. Il n'a pas cru devoir le faire, estima sans doute que la volonté des populations exprimée par le parlement de la République, avait été manifestée d'une manière claire lui interdisant d'intervenir en sens contraire.

Toutefois, le Gouvernement de la République, s'il a renoncé à la souveraineté de la France sur les îles de la Grande-Comore, de Mohéli et d'Anjouan, a estimé devoir maintenir la souveraineté sur l'île de Mayotte qui a, paradoxalement et ainsi que l'histoire nous l'enseigne, été celle qui a servi de base à la création politique et administrative de l'Archipel des Comores (cf. le décret de 1889 qui instituait le Territoire de Mayotte et ses dépendances).

Ainsi, et bien que le Territoire de l'Archipel des Comores se soit trouvé, pour la première fois depuis 1889, amputé d'une de ses îles, la France ne s'est pas opposée à la création du nouvel Etat comorien, qui a été reconnu par de nombreuses puissances étrangères et qui a été récemment admis à l'ONU sans que la France manifeste son opposition à cette admission.

Mais l'opinion publique internationale ne semble pas avoir admis ce changement de doctrine de la part de la France, puisque pour la plus part des Etats étrangers, le nouvel Etat comorien procède de l'ancien Archipel français des Comores constitué en 1889 et jamais remis en cause par la France depuis cette date.

Dans ces conditions, nous considérons qu'en se … maintenant à Mayotte et en engageant, par la loi qui vous est soumise, une nouvelle procédure d'accession à l'indépendance pour Mayotte, le Gouvernement et le parlement effectuent une démarche contraire au préambule de la Constitution de 1946, repris et confirmé par le préambule de la constitution de 1958, qui stipule que " la République française, fidèle à ses traditions, se conforme aux règles de droit public international ". Or, le droit public international comporte notamment la Charte des Nations-Unies, ratifiée par la France et dont l'Archipel des Comores est maintenant partie prenante en tant que membre de l'ONU.

En outre, la loi soumise à votre examen est contraire à une autre disposition du même préambule selon laquelle la République française " n'emploiera jamais ses forces contre la liberté d'aucun peuple ". Or en se maintenant à Mayotte contre la volonté de la majorité de la population des Comores et d'une partie importante des électeurs de Mayotte, la France méconnaît incontestablement cette disposition, et cette méconnaissance se trouve maintenant inscrite dans la loi soumise à votre examen.

Certains pourraient soutenir, pour justifier une interprétation contraire et pour soutenir la conformité de la loi susvisée, que les quatre îles des Comores sont séparées entre elles, par des eaux internationales, qui font de chacune d'elles, une entité particulière. Mais on ne voit pas pourquoi, dans ces conditions, tous les textes intervenus depuis 1889 ont regroupé les quatre îles dans un même territoire. En outre un problème équivalent pourrait être soulevé à l'égard d'autres Territoires, comme la Corse, séparée de la Métropole par des eaux internationales et qui, pourtant, est soumise au même régime que les départements de France continentale tandis qu'à l'occasion des consultations électorales (référendum notamment) les suffrages de la Corse n'ont jamais été isolés pour justifier un traitement particulier à l'égard de cette île.

C'est pourquoi, en demandant au Parlement de voter la loi relative à l'autodétermination de Mayotte et en obtenant l'accord du parlement, le Gouvernement a méconnu la Constitution. En outre sur le plan international, le maintien de la France à Mayotte, contre toutes les règles constitutionnelles en vigueur, place notre pays dans une situation difficile et injustifiable, très lourde de conséquences pour l'avenir.

Par ailleurs en prévoyant de demander à la population de Mayotte si elle souhaite faire parti du nouvel Etat comorien, la loi qui vous est déférée constitue une intervention dans les affaires intérieures d'un Etat étranger, qui se trouve bien entendu contraire au préambule de la Constitution.

En effet, selon ces dispositions, l'organisation des territoires de l'Outre-Mer est " modifiée par la loi après consultation de l'Assemblée territoriale intéressée ".

Or, cette consultation n'a pas été préalablement effectuée. Au demeurant, on ne voit pas comment le Gouvernement pourrait maintenant solliciter et obtenir l'avis de la Chambre des Députés des Comores, dés lors que cette Assemblée est devenue celle d'un Etat indépendant et q'elle ne saurait donc, par ses délibérations, régler désormais le sort d'un territoire de la République.

Toute autre aurait été la situation de Mayotte si elle s'était préalablement érigée en Territoire d'Outre-Mer distinct des trois autres îles et si elle avait de ce fait disposé d'une Assemblée territoriale qui lui soit propre.

Les termes de l'article 74 de la constitution ne permettent pas d'engager des procédures de modification de l'organisation des territoire d'Outre-Mer lorsque ces modifications n'intéressent q'une fraction d'un même Territoire. La loi qui vous est déférée, en tant qu'elle prévoit une procédure de choix d'un nouveau statut pour Mayotte et simultanément, q'elle consacre l'accession à l'indépendance des trois autres îles, interdit la mise en œuvre de l'article 74 de la constitution et se trouve donc de ce fait non conforme.

Aussi, pour ces divers motifs, nous avons l'honneur de vous demander de bien vouloir déclarer la loi relative aux conséquences de l'autodétermination des îles des Comores non conforme à la Constitution.

Nous vous prions d'agréer, Monsieur le Président, Messieurs les Conseillers, les assurances de notre haute considération.

Paris, le 13 Décembre 1975

Signés les Députés du groupe socialiste

SOURCE : LA GAZETTE DES COMORES DU 26 FEVRIER 2001.