LU DANS LA PRESSE 

ESPIONNAGE: COMMENT LA France ECOUTE LE MONDE ?

Nous avons reçu l'autorisation de l'auteur de cet article du Nouvel Observateur qui parle des centrales d'écoute téléphonique mises en place par la France dans plusieurs zones et notamment à Mayotte de le publier. Nous publions à présent la 2ème partie de l'article .

La Rédaction

Au début, en 1982, les abonnés de ce service étaient essentiellement des marins de métier et des compagnies pétrolières. Puis la clientèle s'est élargie aux plaisanciers fortunés. « Une aubaine pour l'espionnage économique ! Vous n'imaginez pas tout ce que ces hommes d'affaires disent en clair au téléphone depuis leur bateau, explique un spécialiste. Au milieu de l'Océan, ils se croient à l'abri. Ils parlent contrats, projets, découvertes... » Ce n'est pas tout. La société Inmarsat a passé des accords avec la plupart des grandes compagnies aériennes et 650 avions d'affaires. Lorsque, en vol, un passager téléphone, la communication transite par ces satellites... à la satisfaction des « grandes oreilles ». On utilise aussi Inmarsat sur terre, le plus souvent à partir des points chauds de la planète, mal équipés en téléphonie. Au total, la compagnie a 200 000 abonnés : journalistes, diplomates, fonctionnaires internationaux, responsables d'ONG... « Pour espionner cette clientèle de choix, pas besoin d'ordinateur très puissant, dit un expert. Par un satellite Inmarsat passent au maximum 2 000 communications simultanées. C'est dix à cinquante fois moins que les autres. ». Les autres, ce sont les poids lourds de la téléphonie mondiale : les Intelsat, Eutelsat et PanAmSat. Par eux transitent, chaque jour, plusieurs milliards de messages, venus de tous les continents. « Impossible de les ignorer, dit un homme de l'art, mais difficile de les traiter en entier. Dans leur faisceau, il faut choisir les segments qui nous intéressent. » Et notamment repérer les canaux loués par des militaires, des diplomates ou des entreprises. Certaines compagnies utilisent en particulier un nouveau service peu cher, le VSAT : ce réseau leur permet de connecter en permanence tous leurs établissements dans le monde. Ainsi, à Domme et à Kourou, la DGSE « aspire » le trafic de l'Intelsat 801, qui assure des milliers de liaisons VSAT entre l'Amérique et l'Europe.

 

Les gros satellites transmettent aussi internet. Ils sont devenus des autoroutes - des back bones - pour la Toile. « 10% du trafic passe par là, dit un spécialiste. C'est peu, mais ces 10%-là, on peut les intercepter : le reste, qui transite par les câbles en fibres optiques, c'est autre chose... » Dans le centre de Mayotte, on attend avec impatience le nouvel Intelsat 902, qui va dans quelques mois fournir des back bones en Afrique, en Asie et dans une partie de la Russie. Il sera positionné à 62¡ est, juste au-dessus de l'île française de l'océan Indien.

 

Autres types de satellites visés : les régionaux, qui n'« arrosent » qu'une partie de la planète. Ainsi, les Arabsat pour le Moyen-Orient et le Maghreb. « Ah, les Arabsat ! soupire un ancien des écoutes. Dans les années 80, ils nous en ont livré, des informations ! Sur Kadhafi pendant le conflit du Tchad ou sur Israël au moment de l'invasion du Sud-Liban. »

 

Enfin il y a les nationaux. Certains pays sont trop pauvres et trop vastes pour installer un réseau de câbles téléphoniques sur l'ensemble de leur territoire. Pour relayer leurs communications internes, ils utilisent des satellites : les Raduga en Russie, les Mabuhay aux Philippines ou les Dong Fang Hong en Chine.

 

Mais la multiplication des opérateurs satellites - ils sont plus de cent aujourd'hui ! - pose un problème à la DGSE. « Chacun code son faisceau et ne rend pas publique la clé de déchiffrement », dit un ancien responsable. Pour obtenir le précieux sésame, il faut mobiliser toutes les ressources du service secret. « Il y a plusieurs méthodes, pas toujours propres, continue l'homme de l'art. On peut négocier avec l'opérateur. On lui dit : la France vous confie une partie de son trafic international, en échange vous nous donnez ce protocole confidentiel. » Autre technique : « Soudoyer un cadre de l'entreprise ou lui promettre une médaille. » Ou encore : « Si l'on apprend qu'un service secret étranger a ce logiciel, le négocier contre autre chose. » On peut aussi s'introduire discrètement dans les locaux de l'opérateur et voler la précieuse disquette. « A la DGSE, il y a un service très compétent pour ce genre de cambriolage », dit l'expert. Reste la méthode maison : découvrir soi-même le code. « Mais cela peut prendre beaucoup de temps. Entre-temps, on rate beaucoup de choses... »

 

Ainsi, depuis quelques mois, un satellite tourmente particulièrement les ingénieurs du service secret français. Il s'agit de Thuraya, lancé en octobre dernier par une compagnie d'Abu Dhabi. La firme émirati propose à ses abonnés une couverture totale du monde arabe en téléphonie mobile. Son service sera opérationnel courant avril. Ses clients : des hauts fonctionnaires syriens, des hommes d'affaires libyens, des militaires égyptiens... autant de cibles pour la DGSE. « Il y a un hic, dit cet expert. Les Emirats financent l'opération, mais c'est la firme Hugues, le géant de l'aéronautique américaine, qui gère le système. Et en matière de codage de faisceau, Hugues en connaît un rayon... Pour l'instant nous n'avons pas trouvé la solution. »

 

Avec plus ou moins de difficultés, des dizaines de faisceaux sont donc, chaque jour, aspirés par les paraboles de la DGSE. Que se passe-t-il après ? Au pied des antennes, en sous-sol, des techniciens et des opérateurs habilités « secret défense » travaillent dans des salles informatiques climatisées. Regroupés en équipes de jour et de nuit, ils sont environ deux cents à Domme et aux Alluets-le-Roi, une quarantaine à Mayotte et à Kourou.

 

Les techniciens s'activent devant des armoires électroniques. Ils contrôlent les puissants matériels (amplificateurs, démodulateurs, analyseurs, déchiffreurs...) qui transforment les faisceaux des satellites en fax, e-mails, fichiers ou voix. Leur premier souci : déchiffrer les communications cryptées, ce qui est de plus en plus ardu (voir encadré p. 16).

 

Les opérateurs, eux, sont assis devant des consoles d'ordinateurs. Ils vérifient le tri automatique du trafic. Seulement quelques milliers de communications interceptées remontent, chaque jour, au QG du service secret, boulevard Mortier à Paris. Elles sont envoyées par fibres optiques ou liaisons radio protégées. Les autres, la grande majorité, sont jetées dans une poubelle informatique. La sélection s'effectue grâce à un dictionnaire d'« adresses » et de mots-clés.

 

« Adresses » ? Il s'agit de la liste des numéros de téléphone et des e-mails que la DGSE entend surveiller en permanence. Ambassades, ministères, organisations internationales, ONG, multinationales... il y en a plusieurs milliers, de tout pays, dans les ordinateurs des « grandes oreilles ». Quand cette adresse apparaît dans le faisceau d'un satellite espionné, la communication est automatiquement enregistrée et envoyée à Paris. Dans le jargon des écoutes, ce type de surveillance a un nom : la « routine ».

 

Mots-clés ? C'est une autre manière de filtrer le flux de données. « Ce peut être un nom propre, un surnom, une formule chimique, de l'argot, un acronyme, dit un expert. On les saisit dans un fichier et on attend... » Dès que l'un de ces mots apparaît, l'ordinateur revient en arrière et enregistre la communication depuis le début. A la DGSE, on appelle cela la « veille » ou « la pêche au chalut... ».

 

« Pour les e-mails, ces tris informatiques sont très efficaces », dit un autre spécialiste. Il ajoute : « Etant donné les capacités des ordinateurs, on peut, de la sorte, filtrer plusieurs millions de messages électroniques par minute. Un bon moteur de recherche suffit. Il faut simplement l'adapter à nos besoins. » Selon toute vraisemblance, la DGSE utilise l'outil de recherche développé par la société française Lexiquest.

 

Pour les fax, le tri est moins performant. Les experts estiment que le taux de succès ne dépasse pas 60%. Pourquoi un tel déchet ? Parce que la télécopie n'est pas « lue » directement par l'ordinateur. Elle doit d'abord être convertie en bits par un logiciel de reconnaissance de caractères. Or si cette phase est perturbée par une mauvaise émission ou une écriture illisible, le fax retranscrit n'a plus de sens. Il est perdu pour les « grandes oreilles ». Malgré ces difficultés, la DGSE est, depuis toujours, l'un des meilleurs services d'espionnage pour le traitement automatique des fax - d'où ses succès dans l'espionnage économique.

 

Pour la parole, il en va tout autrement. La DGSE n'a pas développé des techniques aussi performantes que celles de la NSA ou du Mossad israélien. Confidence d'un expert : « Malgré ce que l'on croit généralement, il est très difficile d'apprendre à l'ordinateur à attraper au vol des mots-clés prononcés au cours d'une conversation téléphonique. » Explications : « Certaines personnes parlent vite, d'autres lentement, les unes bafouillent, les autres ont un accent. Résultat : le taux d'échec est très élevé. » Le service français étudie une autre méthode de tri qu'Américains et Israéliens ont, semble-t-il, déjà développée : la transcription automatique. L'ordinateur transcrit toute la conversation téléphonique, puis un moteur de recherche trouve les mots-clés dans le fichier ainsi constitué. « Aussi bizarre que cela puisse paraître, c'est plus simple de procéder comme cela... » Le ministère de la Défense vient de demander au meilleur laboratoire français sur le traitement de la parole, le Limsi à Orsay, de mettre au point un tel logiciel.

 

Après le tri, l'écoute. A la DGSE, quelques centaines de personnes - 300, 500 ? - passent leurs journées casque sur la tête. « Sachant qu'un bon professionnel peut traiter quotidiennement 50 à 100 conversations, faites le calcul ! », dit un vétéran. Cela fait plus de 15 000 par jour soit au moins 5 millions par an...

 

Le jeu en vaut-il la chandelle ? Cette masse d'informations - ces millions de conversations, d'e-mails ou de fax détournés - est-elle vraiment utile ? De l'avis unanime, les « perles », les informations secrètes dignes de remonter jusqu'au président de la République, sont très rares. « Quelques dizaines en vingt ans, dit cet ancien haut responsable. Et encore... » Il y a eu les cas déjà évoqués de Kadhafi et d'Israël dans les années 80. Plus tard, on a intercepté des consignes de vote au Conseil de Sécurité de l'ONU. Récemment des écoutes de hauts dignitaires serbes ont été transmises à l'Elysée.

 

En fait, les vrais « joyaux » ont d'autres clients : plusieurs grands groupes industriels français. Depuis deux décennies, la DGSE travaille en symbiose avec une quinzaine de firmes privées ou publiques. Entre espions et patrons, c'est donnant donnant. Les uns font du renseignement économique et technologique (le service de recherche spécialisé à la DGSE emploie une cinquantaine de personnes). Les autres fournissent des couvertures aux agents en mission à l'étranger.

 

Des anciens de la DGSE, recrutés par les firmes, assurent la liaison. Au QG de leur ex-employeur, boulevard Mortier, ils prennent régulièrement livraison de copies de fax, d'e-mails ou de projets de contrats que les stations d'écoute ont interceptés. La moisson est parfois excellente. « Nous recevons souvent des remerciements de patrons», dit ce haut responsable. Ainsi, en 1998, les « grandes oreilles » ont permis aux industriels français concernés de suivre l'évolution d'une négociation cruciale : la fusion - finalement avortée - entre le constructeur aéronautique allemand Dasa et son homologue britannique, British Aerospace.

 

Mais il n'y a pas que des « perles », loin s'en faut. Il y a le reste, le quotidien, ces milliers de comptes rendus d'interception, des « bruts » comme on dit à la DGSE, qui s'empilent dans les services d'analyse, et qui ne sont pas toujours lus. « Pour une bonne info, il y a tellement de bla-bla inutiles, dit ce cadre du service secret. Je me demande si tout cela vaut la peine. » Beaucoup préféreraient que la DGSE investisse dans le renseignement humain plutôt que dans la technique. « Avec ces fortunes dépensées, chaque année, nous pourrions installer tellement d'agents à l'étranger. Après tout, c'est cela notre vrai boulot... »

 

Menace sur la vie privée ? Sans aucun doute. Parmi les millions de communications écoutées, il peut y avoir l'une des vôtres. Le risque sera d'autant plus fort que vous téléphonerez vers une zone peu câblée, comme l'Afrique, la Russie ou les Dom-Tom. Rien n'interdit à la DGSE d'intercepter vos conversations ou vos e-mails, pour peu que ceux-ci passent par un satellite. Pire, cet espionnage est implicitement autorisé par la loi de 1991 qui institue la commission de contrôle des... écoutes. Son article 20 dispose, en effet, qu'il n'est pas dans le pouvoir de cette nouvelle commission de contrôler les « mesures prises par les pouvoirs publics pour assurer [...] la surveillance [...] des transmissions empruntant la voie hertzienne [ndlr : c'est-à-dire les airs]. » En d'autres termes, l'instance pourra tout surveiller, sauf les écoutes « satellitaires ».

 

« Cette dérogation a été exigée par les plus hautes autorités de l'Etat, confie un ancien conseiller du ministre de la Défense de l'époque, Pierre Joxe. Pourquoi ? Souvenez-vous, à cette époque, la DGSE lançait un vaste plan de modernisation de ses "grandes oreilles". Il était hors de question de le compromettre. » Un ancien de l'Elysée dit : « Nous voulions laisser les coudées franches au service secret, ne pas l'enfermer dans son quota d'écoutes autorisées... »

 

Les parlementaires n'y ont vu que du feu. Ils auraient dû être plus curieux. Ils auraient appris que beaucoup de pays démocratiques avaient déjà sévèrement réglementé l'action de leurs « grandes oreilles ». Depuis 1968, en Allemagne, huit experts indépendants nommés par le Parlement contrôlent les écoutes du BND : ils forment la commission dite « G 10 ». Leur pouvoir est considérable. Ils peuvent interroger tous les personnels du BND et voir l'ensemble de la production des écoutes. « Le but : protéger la vie privée des Allemands », dit le professeur Claus Arndt, qui a siégé à cette commission de 1968 à 1999. Ainsi, lorsqu'au cours d'un tri aléatoire, le nom d'un citoyen ou d'une firme allemands apparaît, le BND doit l'effacer, sauf autorisation expresse de la commission. « De même, dit le professeur Arndt, le service secret doit soumettre la liste de tous les mots-clés qu'il entend utiliser. Il n'a pas le droit d'y inclure le nom d'un Allemand. » En juin prochain, une loi devrait autoriser les super-contrôleurs à visiter n'importe quel site du service secret allemand, y compris la station de Kourou. Si la France refuse, le président de la commission pourrait demander le retrait du BND de la base guyanaise (voir encadré p. 24).

 

En Australie, les « grandes oreilles » sont contrôlées par un inspecteur général désigné par le gouvernement. Il a tout pouvoir pour vérifier que le DSD, le service d'espionnage, applique des lois très restrictives. Par exemple, toute information sur un Australien recueillie par les stations d'écoute doit être détruite. Un rapport de destruction doit même être remis à l'inspecteur général. Au Canada, c'est un commissaire désigné par le Parlement qui assure cette mission de contrôle. Chaque année, il rédige un rapport public. Aux Etats-Unis, un inspecteur général et le ministre de la Justice surveillent l'action de la NSA.

 

A quand la France ? Ces derniers mois, les parlementaires se sont intéressés aux « grandes oreilles »... américaines. La commission de la Défense a rendu récemment un rapport vindicatif sur « Echelon » et la NSA (1). Il est temps qu'elle étudie aussi les pratiques de la DGSE et propose des moyens de les contrôler. Le moment serait bien choisi. Une révolution des « écoutes » se prépare. Le service secret envisage d'investir massivement dans l'interception des câbles sous-marins (voir encadré ci-dessus). Avant qu'il ne se lance dans l'aventure, ne pourrait-on lui imposer quelques règles démocratiques ?

 

 

(1) Lire au sujet d'Echelon : « Surveillance électronique planétaire », par Duncan Campbell, Editions Allia.

VINCENT JAUVERT
vjauvert@nouvelobs.com

La semaine du 05 avril 2001 -- N°1900 -- Dossier Nouvel Observateur