LU DANS LA PRESSE 

UNE ETUDE SUR LA COMMUNAUTE COMORIENNE DANS NOTRE ILE: LE RACISME AU QUOTIDIEN

Komor à La Réunion ou l¹épreuve du racisme au quotidien

 

La Réunion n’est-elle pas la terre de tolérance sur laquelle se sont croisés la plupart des peuples qui bordent l¹océan Indien? En tout cas, le métissage est une fierté réunionnaise vantée à longueur de guides touristiques. Le racisme ne ferait donc pas partie de notre petit univers.

Pourtant, signe des temps, une récente étude menée auprès de 1.594 familles originaires de l¹archipel des Comores et vivant à La Réunion fait état de situations ressenties comme des actes racistes par ceux qui les subissent. Commanditée par la Maison de Mayotte et menée par une quinzaine de jeunes originaires de l¹archipel des Comores sous l¹égide de ³DÉFI océan Indien², l¹étude donne une photographie d¹une communauté qui a choisi La Réunion pour assurer l¹avenir de ses enfants.

Dans cette étude, tout est passé au crible: le cadre de vie, les motifs de l¹immigration, les structures familiales, le logement. Elle balaie les idées reçues. Ainsi, 91% de ces immigrés sont de nationalité française. Ils ont donc les mêmes droits que n¹importe quel citoyen de la République. Droit aux prestations sociales, droit au travail, droit au logement et à l¹éducation. Ce qui, il faut quand même le souligner, sont aussi les droits inaliénables de n¹importe quel être humain.

C¹est en ce sens que l¹étude est exemplaire car elle est aussi une forme d¹appel en direction des Réunionnais pour qu¹ils ne considèrent plus les originaires des Comores, de Mayotte ou d¹autres pays de notre région pour des sous-humains. Et de ce point de vue, il reste encore beaucoup de travail à faire.

En effet, l¹étude révèle un sentiment d¹injustice dû à un comportement xénophobe, pour ne pas dire raciste, que les personnes interrogées disent avoir ressenti lors de leurs contacts avec les institutions et les administrations réunionnaises. Certes, le fait est encore marginal, mais il n¹en est pas moins inquiétant.

C¹est sur ce volet d¹indignité que nous avons décidé de porter l¹éclairage. Enquête.

 

Selon l¹étude réalisée récemment par DÉFI océan Indien² sur la communauté comorienne vivant à La Réunion, 42% des Comoriens ‹ qu¹ils soient Mahorais ou originaires des autres îles de l¹archipel ‹ ont une opinion plutôt positive des Réunionnais. Pourtant, 22% en ont une image négative; dont 9% les trouvent racistes à leur égard, 5% méchants, 2% agressifs et violents.

D¹autres, 11%, ont préféré ne pas donner leur avis, tandis que 20% estiment que comme partout, «il y a des bons et des moins bons».

Amadi Saïd Borahany, installé à La Réunion depuis plus de 20 ans, commente: «ce racisme anti Comorien est un fait récent. Avant, nous étions bien accueillis par les familles réunionnaises. Les relations sociales étaient conviviales. Cela a commencé à dégénérer il y a environ 6 ans».

Un changement d¹attitude peu compréhensible et qui serait le fait d¹une tranche d¹âge jeune. Il correspondrait aussi à l¹augmentation régulière de l¹immigration des originaires de l¹archipel des Comores à partir de 1994.

Lorsqu¹ils arrivent à La Réunion, les migrants se tournent d¹abord vers leur famille et ensuite vers les services publics. C¹est à ce moment-là que les choses commencent à ce gâter.

«Le racisme ne se manifeste pas d¹une façon très claire», explique Madi Bacari. «On pourrait mettre certains comportements sur le compte de la différence linguistique. La plupart des Comoriens qui arrivent ne parlent ni français, ni créole. Mais les administrations ne font aucun effort», ajoute-t-il.

 

Attitude agressive dans les administrations.

 

Le jugement des personnes qui ont osé s¹exprimer devant les enquêteurs est encore beaucoup plus sévère en ce qui concerne les administrations, c¹est à dire les lieux de pouvoir. Ainsi, l¹étude fait apparaître que 9% des Comoriens sondés reprochent aux services sociaux municipaux une attitude raciste et agressive.

Les services de l¹État ‹ préfecture et sous-préfectures ‹ ne sont pas en reste puisque les griefs sont les mêmes pour un pourcentage identique (9%).

Pour les autres secteurs ‹ ANPE, CAF, PMI, CLI ‹, le manque d¹amabilité, le caractère paperassier systématique, l¹attente abusive voire le favoritisme en faveur des Réunionnais et des métropolitains sont les griefs le plus souvent cités.

«Le racisme est partout. Prononcer des paroles blessantes ou faire revenir plusieurs fois les gens parce qu¹ils n¹ont pas les bons papiers sont des procédés courants», poursuit Madi Bacari. Un comportement qui change parfois lorsque les Comoriens se font accompagner par un traducteur.

«C¹est vrai qu¹il y a un problème, mais ce n¹est pas simple pour des employés qui n¹ont pas un niveau de formation suffisant pour gérer ces cas», reconnaît la responsable d¹un service social communal qui a souhaité conserver l¹anonymat.

«On a parfois du mal à évaluer les situations familiales et en face de nous, nous avons des gens qui ne comprennent pas que les aides ne sont pas automatiques. On ne peut pas accorder comme ça des aides publiques sans un dossier complet», ajoute-t-elle.

Lorsqu¹on lui dit que cela est ressenti comme une brimade, elle esquisse un geste d¹impuissance.

 

1.200 francs pour un taudis

 

L’une des solutions serait que les services publics puissent disposer d¹un traducteur car 31% des sondés disent avoir besoin d¹une aide administrative «qui se traduit par le besoin d¹un interprète et d¹une aide à remplir les papiers. Il y a suffisamment de Comoriens sans emploi qui ont fait leurs études à La Réunion et qui pourraient occuper ce type d¹emploi», indique Gilbert Valli, chargé d¹études à ³DÉFI océan Indien² et qui a coordonné l¹enquête. Un service qui pourrait se mettre en place avec l¹aide des associations.

Une autre forme de racisme ‹ peut-être la plus abjecte ‹ est le profit que font les marchands de sommeil sur le dos d¹une population dans une situation précaire. Pour un loyer de 900 à 1.200 francs, des Réunionnais louent ainsi à des familles mahoraises ou comoriennes des taudis insalubres. Certaines de ces familles attendent un logement social décent depuis plusieurs années.

Les résultats de l¹étude de ³DÉFI océan Indien² sur le logement sont différents de ceux qu¹a relevés l¹INSEE lors du recensement de 1999. En effet, 89% des familles interrogées par ³DÉFI océan Indien² sont locataires (40% selon l¹INSEE), dont 29% sont en logement social. 60% ont un logement en dur (ce qui ne veut pas dire qu¹elles disposent de tout le confort). 20% vivent dans une case en bois sous tôle, et 26 % dans un bidonville. Pour ce dernier type d¹habitat, la moitié des locataires occupent leur local depuis moins de 2 ans et 21% depuis plus de 6 ans.

 

22% des personnes interrogées dans la communauté comorienne vivant à La Réunion ont une image négative des Réunionnais; dont 9% les trouvent racistes à leur égard, 5% méchants, 2% agressifs et violents.

Une des formes de racisme dont sont victimes les Comoriens à La Réunion est le profit que font les marchands de sommeil sur le dos d¹une population dans une situation précaire.

«Le racisme est partout. Prononcer des paroles blessantes, ou faire revenir les gens plusieurs fois parce qu’ils n’ont pas les bons papiers, sont des procédés courants», affirme une des personnes interrogées par DÉFI océan Indien.

L’étude réalisée par DÉFI océan Indien balaie les idées reçues sur les Comoriens de La Réunion. Ainsi, 91% de ces immigrés sont de nationalité française. Ils ont donc les mêmes droits que n¹importe quel citoyen de la République.

29% des familles interrogées habitent en logement social. Les deux-tiers d’entre-elles ont été logées entre 1996 et 2000.

Les mieux loties en matière de logements sociaux résident à La Possession (52% des familles), Sainte-Suzanne (50%), Saint-Denis (45%), Saint-Benoît (40%), Saint-Pierre (35%) et Le Port (24%).

 

Raciste ou xénophobe ?

 

Difficile de donner une définition du racisme. Une définition qui fasse l’unanimité. Car le concept de race ne trouve plus aujourd’hui aucun fondement scientifique.

C’est plutôt un ensemble d’opinions justifiant des attitudes et des actes motivés par la peur des autres, des étrangers, et le désir de les agresser pour s’affirmer à leur détriment. C¹est l’utilisation de différences biologiques ou culturelles, réelles ou imaginaires qui conduit au racisme.

Il y a donc un fonctionnement raciste lorsqu'un individu fait état de différences biologiques ou culturelles, réelles ou imaginaires, à son profit et au détriment de la victime afin de justifier une agression. Laquelle peut prendre diverses formes physiques, psychique voire des agressions plus insidieuses comme les abus de pouvoir que confère une fonction.

La xénophobie relève d’un principe différent. La notion de race et de ses prétendues supériorités ou infériorités n’y ont pas cours. Il s’agit tout simplement du rejet de l’étranger. De celui qui vient d’ailleurs, sans distinction d’origine.

 

Combattre toutes les formes de racisme à La Réunion

 

L’étude réalisée par DÉFI océan Indien sur les Comoriens à La Réunion fonctionne comme un véritable miroir: elle nous renvoie à travers la description de ce qui ressemble fort à un troisième monde une image de notre propre société et de ses dysfonctionnements.

Ainsi, l’étude dénote l’existence d’un très fort sentiment raciste à l’égard de nos hôtes. Faut-il s’en étonner?

 

Les Komor et les Réunionnais du deuxième monde sont en compétition pour tout: le logement, l’aide sociale, le travail, surtout lorsqu’il est non déclaré; c’est une compétition qui se fait au bas de l’échelle sociale. Comment, dans ces conditions, l’expression de sentiments racistes ne prendrait-elle pas racine?

À La Réunion, le racisme et plus particulièrement le racisme anti Comorien ne date pas d’aujourd’hui. Le racisme remonte aux premières heures de la colonisation de notre île et marque toute notre Histoire. Il est la base idéologique de la domination et de l’exploitation coloniales du peuple réunionnais depuis plus de trois siècles.

Dans ce contexte, le racisme anti Comorien est malheureusement une vieille tradition dans notre île. Ainsi, par exemple, si l’on remonte à la période des années 30 et de la seconde guerre mondiale, on peut signaler l’existence sur les docks du port de La Pointe des Galets d’un Kan Komor, selon l’expression employée à l¹époque. Celle-ci désignait la présence parmi les travailleurs portuaires de Comoriens amenés à La Réunion «à l’insu de leur plein gré».

Ces derniers étaient régulièrement l’objet de sarcasmes de la part de leurs compagnons de travail. Et lorsque, le week-end, ils souhaitaient s’amuser en organisant des fêtes entre eux, le maire de la commune descendait sur les quais à la tête de bras forts pour mettre de l¹ordre à coup de chabouk!

Pour toutes ces raisons historiques, il faut prendre garde de ne pas culpabiliser à outrance les Réunionnais, comme certains esprits bien pensants et se présentant sous l’étiquette de progressistes n’hésitent pas à le faire. Ils aiment volontiers faire la leçon aux Réunionnais en oubliant le racisme dominant dans notre pays.

En effet, c’est un jeu traditionnel et historique des dominants dans toutes les colonies et dans les anciennes colonies: choisir un groupe de personnes pour en faire des boucs émissaires. C’est la vieille technique qui consiste à diviser les dominés pour les opposer les uns aux autres et continuer ainsi à régner.

C’est pourquoi, tout doit être fait pour débarrasser les Réunionnais d’une attitude peu honorable, combattre toutes les formes de racisme et unir l’ensemble de la population contre les forces de l¹argent et du marché qui oppriment le peuple en créant tant d’injustices.

 

TEMOIGNAGES  du 9 Mai 2001