TRIBUNE ET
OPINIONS LIBRES
Un ami qui s’intéresse à nos difficultés au point de garder depuis deux ou
trois ans les articles de presse de toutes origines qui traitent de nos problèmes
économiques et politico-institutionnels
me demandait l’autre jour pourquoi il n’a pas été possible, entre
séparatistes et unionistes comoriens, de procéder sans complaisance à une
investigation et à une analyse approfondie des problèmes qui sont à l’origine
de nos maux et de notre décrépitude.
« Pourquoi ? Cela ne changerait rien, lui ai-je répondu
laconiquement, souhaitant ainsi mettre fin à sa curiosité qui me gênait sur un
sujet dont on ne peut rien dire de louable.
n
Vous ne voyez donc pas, si je
me fie à ce que je lis sur votre pays et sur vos hommes politiques, que votre
approche de résolution de crise exclut les vraies questions et s’entête à
considérer que seule la nature des institutions transformera votre pays et lui
apportera ce que vous n’avez jamais su ou plutôt voulu créer. Votre échec,
Fundi KARIBANGWE, n’est pas du tout imputable à vos institutions: c’est votre
gestion du pays qui est hors du temps que nous vivons. Il eut fallu, même si du
côté des séparatistes la volonté de rupture était ou reste inébranlable, agir
dans le sens d’une reconnaissance officielle de toutes les erreurs passées.
Taki pouvait le faire, ceux qui ont eu
le pouvoir après sa mort également. Pourquoi ? Parce qu’en agissant ainsi,
on aurait en quelque sorte coupé l’herbe sous les pieds des séparatistes, ce
qui ouvrait la voie à une autre problématique: celle des conditions de
développement de votre pays, de la lutte contre les injustices, de la
décentralisation ou d’une réelle fédération ; mieux, on aurait permis à
tous les groupes organisés, à tous les individus, bref à toutes les
intelligences d’admettre la nécessité d’une rupture avec les comportements
féodaux, ce qui n’a rien à voir avec le système institutionnel en tant que tel.
Il est absolument certain que dans le contexte d’une telle réaction salutaire
de la part de l’Etat, le séparatisme aurait fléchi, je ne dis pas qu’il aurait
donné son dernier souffle. La suite logique aurait consisté à créer une
commission d’enquête intégrant des spécialistes internationaux neutres, des
nationaux de chaque île (associations, administratifs et politiques réputés
pour leur intégrité morale…) pour l’élaboration d’un document montrant de façon
exhaustive, et sans concession, tous les aspects négatifs – culturels,
politiques, socio-économiques …- qui ont agi dans votre cas. Car la contestation des agissements des
responsables du pouvoir depuis le retour d’Abdallah en 1978 par les insurgés
d’Anjouan est fondée. On peut penser
que seule l’intime conviction selon laquelle rien ne changera au sein de votre
société a poussé au désespoir les opposants d’Anjouan et les a conduits à
recourir à une thérapeutique de l’irrationnel: le séparatisme.
n
Laurent CAUCHON s’essouffle à
la fin de ces propos; d’ordinaire peu porté aux longues interventions, il
devient pourtant volubile. Même son
visage se colore; le regard me fixe comme si, moi, devant lui, je portais
toutes les responsabilités des politiciens naufrageurs de mon pays. Je ne sais
quoi lui répondre. Je réfléchis longuement.
n
Vous connaissez bien les comores. Vous en parlez comme si vous y
étiez né ou comme si vous y aviez vécu plusieurs années.
n
Fundi KARIBANGWE, je vous ai déjà parlé de mon séjour en
Grande-Comore et de ma curiosité sur ce qui se passe chez vous; vous n’avez pas
oublié quand même! Et puis vous me parlez assez souvent de vos difficultés.
n
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Laurent, je partage l’essentiel
de votre analyse ; elle procède d’un point de vue pragmatique, mais la rationalité doit parfois tenir compte aussi de certains
éléments constitutifs de toute
problématique et dont la mise à l’écart peut conduire la dynamique engagée à
faire tilt. Voyez-vous, notre crise actuelle dévoile en fait au monde un
univers d’injustices, de pratiques condamnables et de népotisme sans fard. Presque tous nos comportements, ceux des
dirigeants, des élites et bien entendu du petit peuple, traduisent
exclusivement l’intérêt que nous portons à notre village, à nos familles et
bien entendu à nous-mêmes. Les concepts d’Etat et a fortiori de Nation ne sont
enseignés nulle part, ni dans les écoles coraniques, ni dans les établissements
où on apprend le français. Notre société n’a aucune perception proche de la
réalité des enjeux qui ont modelé le monde, qui sont à l’origine des bienfaits
de l’Humanité ou qui ont généré, au contraire, les catastrophes à l’origine des
horreurs de l’histoire de l’homme.
n
Fundi, la non appréhension des « enjeux qui ont modelé le
monde » et « des catastrophes à l’origine des horreurs de l’histoire de l’homme » ne peuvent en rien constituer un
handicap insurmontable dans une petite
société rurale comme la vôtre pour l’apprentissage de conduites élémentaires en
vue d’organiser socio-politiquement, administrativement et économiquement des
structures saines et adaptées, capables de répondre à vos besoins, étant
entendu que dans ce domaine rien ne peut être définitif et que c’est à partir
de ce que l’on a construit qu’on peut mieux organiser l’avenir. C’est un jeu
sans fin, mais qui a besoin des repères antérieurs. Je crois que l’appréhension
par une société donnée des événements qualitativement formateurs de la
conscience humaine entre d’elle même en jeu dès lors que cette société se
débarrasse, dans ses remises en cause progressives, de certaines formes de
pesanteurs culturelles qui entretiennent un passé devenu archaïque. Mais quels
sont concrètement les freins qui agissent chez vous ? Vous avez dit tout à
l’heure que les concepts d’Etat et de Nation ne sont pas perçus et que seul le
village demeure une réalité référentielle dans la vie du comorien. C’est
spécifiquement moyenâgeux, sans être méchant, non ?
n
Je crois que rien ne peut me vexer à partir du moment où on dit ce
qui est perceptible, palpable. Vous dites beaucoup de vérités. En tout cas
c’est aussi mon point de vue : est archaïsme tout comportement, tout
raisonnement, toute conception de l’organisation de la vie qui, ayant eu son
temps, devient inapproprié(e) et source de régression soit de la pensée, soit
de l’expression culturelle ou de l’organisation socio–économique. Les freins
qui agissent, me demandez-vous ? J’insisterai sur deux aspects, sinon nous
n’en terminerons jamais.
Je pense que les difficultés que nous vivons sont, d’une manière ou
d’une autre, celles du Tiers – Monde. Nous, nous relevons, sûrement avec
quelques autres pays nettement moins bien lotis, du quart-monde.
Tous nos freins ont une même origine : les fortes pesanteurs d’une
expression culturelle certes originale, mais dont l’originalité illustre un
passé totalement en opposition avec les réalités de la vie d’aujourd’hui. Le
Comorien, surtout à la Grande – Comore, en a fait la finalité de sa vie. Et le
village natal est devenu le lieu d’expression incontournable d’une symbolique
dont l’origine, je ne crois pas être loin de la vérité, procède de l’enfermement
jadis de l’univers villageois, de son isolement et de la nécessité de traduire
intra – muros par des réjouissances et
des sacrifices les événements majeurs de la vie. Non, tout cela n’est plus
possible aujourd’hui.
n
Vous ne me ferez pas croire,
Fundi, que c’est parce que des coutumes coûteuses existent aux Comores que vous
êtes arrivés là où vous vous trouvez : incurie totale durant 26 ans d’indépendance, dislocation de l’entité
territoriale, pulsions chez certains, en Grande-Comore , pour un retour au
partage de l’île en sultanats, comme à l’époque des sultans batailleurs. Il y a
certainement autre chose, tout de même, non ?
n
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C’est complexe et c’est long à
expliquer. Voyons : la structuration de notre société est telle qu’il est
extrêmement difficile d’y faire circuler de façon cohérente des idées
novatrices susceptibles d’ébranler les convictions surannées. Le village,
centre de vie, exprime son attachement, une réelle obédience, au Pouvoir en
place qui, en compensation, exprime sa reconnaissance par des actes de
corruption ou des faveurs accordées à certains jeunes soutenus par des notables
influents. Il arrive que certains villages entrent en conflit avec le Pouvoir,
souvent parce qu’un enfant natif du village a perdu un poste important dans l’Administration ou parce qu’un tel,
ministrable, n’a pas été pris au gouvernement. Malheureusement de tels conflits
n’évoluent jamais en opposition de portée novatrice et « la connivence
d’intérêts » -Pouvoir – Hauts fonctionnaires – notabilité- finit toujours
par avoir le dernier mot.
n
Tout de même, vous avez des centaines de jeunes comoriens –filles
et garçons- qui rentrent après leurs études et leur formation, la tête pleine non seulement de savoir-faire mais
aussi d’une approche pragmatique et réaliste de la façon dont les sociétés s’organisent et évoluent ; ce
sont des éléments moteurs. Cette fixité socio – culturelle à laquelle vous
faites allusion existe ou a existé sous d’autres formes un peu partout, mais
les forces progressistes et la percussion des exigences nouvelles de la vie sur
les formes de féodalité ont souvent eu le dessus, pas toujours j’en conviens,
explique Laurent après m’avoir écouté, mâchant les lèvres et froissant le
visage, saisi de je ne sais quel sentiment.
n
Je ne sais pas si je vous ai déjà dit que chez nous ce sont les
personnes d’un âge avancé qui sont les mieux écoutées et suivies dans ce
qu’elles décident. De plus en plus, d’autres forces sociales,
obscurantistes, les nantis – qui sont souvent des suppôts du Pouvoir qui les a enrichis- imposent
leurs vues et exercent également une
forte influence dans les villages où ils distribuent parfois, avec
condescendance, du ciment, des tôles, des briques et des vivres à des notables
pour asseoir leur puissance et aider à la construction d’un dispensaire dont
seuls les murs existeront ou d’une école où l’instituteur, souvent non payé, ne
fera que de rares apparitions, victime
du poids des contingences. Les éléments
ayant terminé leurs études et leur formation ne rentrent pas tous. Cependant
beaucoup d’entre eux retournent au pays, et c’est peut-être à ce niveau
qu’apparaîtront les prémisses d’une volonté de changer les choses, mais il y a
un stade à atteindre et des nécessités d’interpénétration à s’opérer, à
condition que les menaces de désintégration actuelles ne se réalisent pas. Actuellement, et depuis très longtemps, bien
avant l’accession à l’Indépendance, les
éléments formés à l’extérieur qui rentrent sont presque tous phagocytés par le
système politique féodal qui seul peut offrir des emplois. En contrepartie, ils
doivent être soumis et vivifier le système lui-même qui fermera les yeux devant
leurs actes de corruption et de détournements de fonds publics. S’il arrive que
certains de ces jeunes critiquent ces actes et manifestent ainsi leur refus à
contribuer tacitement au naufrage corps et âmes de leur pays, ils sont alors
totalement marginalisés, perdent leur emploi, leurs amis fidèles au Pouvoir et
deviennent aux yeux de leurs familles et vis à vis de leur village des imbéciles,
des naïfs sans lendemains. C’est cruel, c’est la réalité.
n
Fundi, c’est
effroyable, vous vous tuez à petit feu là-bas ! Criez, Ecrivez,
Manifestez, Appelez au secours !!
Mais vous avez des partis politiques ! Que font-ils ? Que
disent-ils ? On les pourchasse, on élimine leurs leaders ? Dites-moi,
dites-moi… !
n
Laurent, vous n’avez
encore rien appris ; moi , je dis ce que je sais, et je ne sais pas
tout, loin de là. Ne considérez pas nos partis politiques comme étant
comparables aux vôtres. Chez vous, un parti politique se structure autour d’une
éthique, d’un projet conçu et développé pour être une réponse à des
préoccupations socio-économiques, politiques et culturelles. Les partis
politiques sont ainsi des structures de réaction d’une société donnée face aux
nombreux problèmes qui nécessitent des solutions immédiates ou lointaines. Chez
nous, c’est totalement différent. Un parti politique synthétise souvent les
aspirations de certaines personnes dont l’importance sociale qu’elles ont ou
qu’elles croient avoir n’a pas de traduction au niveau de l’exercice du pouvoir. On s’intègre dans un
parti en espérant qu’un ou plusieurs de ses leaders joueront un rôle
susceptible de générer des faveurs ou de couvrir des abus. On n’a jamais vu,
sauf dans un seul cas où on a payé d’ailleurs très cher la témérité d’opinion,
du temps d’Abdallah et de ses mercenaires, un parti politique se construire et
déployer une dynamique intégrée dans une pensée objectivant publiquement le
visage d’une société à construire. Le front démocratique, puisqu’il s’agit de
lui, et son inspirateur Mustoipha ont certainement beaucoup à dire sur leurs
espoirs et leurs déceptions.
Tous les comportements et tous les
agissements inhérents à cette société d’un autre âge contribuent malheureusement
à sa perte en développant les injustices, en étouffant les idées novatrices,
bref en éliminant cette dialectique des oppositions qui favorisent l’émergence
des solutions adaptées.
Pour mettre fin, aujourd’hui, à
notre conversation, j’ajouterai tout simplement que ce qui se passe au niveau
du processus devant conduire à la fin de la grave crise institutionnelle et
politique que nous vivons n’a rien de surprenant, même si on reste pantois
devant les manœuvres dilatoires du camp d’Abeïd qui semble être sous
l’influence de forces contradictoires le poussant tantôt à brandir l’Unité de
l’Archipel, tantôt à rêver d’une Ile- Etat et parfois à dire haut et fort que
le statut illégitime de Mayotte demeure son objectif. Cette valse hésitation
résulte, entre autres raisons, implicitement de l’énorme erreur qui a consisté
à rechercher un statut politico-institutionnel avant d’avoir pris
officiellement, et devant le peuple comorien, la résolution d’éradiquer toutes
les formes d’injustices et d’archaïsmes qui minent la société comorienne.
On veut confectionner un habit
neuf pour un grand malade, faisant croire qu’il en guérira.
n
Mais Fundi, il y a
beaucoup de choses à dire : le séparatisme, Ali Soilihi, haï hier mais
vénéré aujourd’hui. J’aimerais aussi en savoir plus sur les responsabilités
réelles de mon pays, la France. Il me plairait de comprendre pourquoi vous êtes
parti de chez vous alors que vous pouviez agir plus efficacement là-bas.
Quelles perspectives voyez-vous en ce qui concerne un Etat comorien constitué
de quatre îles ?
n
Je promets de parler de tout cela avec vous.
Mais parler a-t-il de l‘importance ? Pas tellement je pense, au moins dans
ce cas précis. Enfin Dieu seul décide. (Je ris…)
Laurent CAUCHON : Ah,
fatalisme ! Chez-nous, cette référence à Dieu traduit l’impuissance de
l’homme. A bientôt. »