TRIBUNE ET OPINIONS LIBRES  

VOYAGE A L’INTERIEUR D’UNE SOCIETE QUI GENERE SA DESTRUCTION OU LA RENCONTRE DE FUNDI KARIBANGWE AVEC UN Français EPRIS DE JUSTICE.

Un ami qui s’intéresse à nos difficultés au point de garder depuis deux ou trois ans les articles de presse de toutes origines qui traitent de nos problèmes économiques et politico-institutionnels  me demandait l’autre jour pourquoi il n’a pas été possible, entre séparatistes et unionistes comoriens, de procéder sans complaisance à une investigation et à une analyse approfondie des problèmes qui sont à l’origine de nos maux et de notre décrépitude.

 

« Pourquoi ? Cela ne changerait rien, lui ai-je répondu laconiquement, souhaitant ainsi mettre fin à sa curiosité qui me gênait sur un sujet dont on ne peut rien dire de louable.

 

n       Vous ne voyez donc pas, si je me fie à ce que je lis sur votre pays et sur vos hommes politiques, que votre approche de résolution de crise exclut les vraies questions et s’entête à considérer que seule la nature des institutions transformera votre pays et lui apportera ce que vous n’avez jamais su ou plutôt voulu créer. Votre échec, Fundi KARIBANGWE, n’est pas du tout imputable à vos institutions: c’est votre gestion du pays qui est hors du temps que nous vivons. Il eut fallu, même si du côté des séparatistes la volonté de rupture était ou reste inébranlable, agir dans le sens d’une reconnaissance officielle de toutes les erreurs passées. Taki  pouvait le faire, ceux qui ont eu le pouvoir après sa mort également. Pourquoi ? Parce qu’en agissant ainsi, on aurait en quelque sorte coupé l’herbe sous les pieds des séparatistes, ce qui ouvrait la voie à une autre problématique: celle des conditions de développement de votre pays, de la lutte contre les injustices, de la décentralisation ou d’une réelle fédération ; mieux, on aurait permis à tous les groupes organisés, à tous les individus, bref à toutes les intelligences d’admettre la nécessité d’une rupture avec les comportements féodaux, ce qui n’a rien à voir avec le système institutionnel en tant que tel. Il est absolument certain que dans le contexte d’une telle réaction salutaire de la part de l’Etat, le séparatisme aurait fléchi, je ne dis pas qu’il aurait donné son dernier souffle. La suite logique aurait consisté à créer une commission d’enquête intégrant des spécialistes internationaux neutres, des nationaux de chaque île (associations, administratifs et politiques réputés pour leur intégrité morale…) pour l’élaboration d’un document montrant de façon exhaustive, et sans concession, tous les aspects négatifs – culturels, politiques, socio-économiques …- qui ont agi dans votre cas. Car  la contestation des agissements des responsables du pouvoir depuis le retour d’Abdallah en 1978 par les insurgés d’Anjouan  est fondée. On peut penser que seule l’intime conviction selon laquelle rien ne changera au sein de votre société a poussé au désespoir les opposants d’Anjouan et les a conduits à recourir à une thérapeutique de l’irrationnel: le séparatisme.

 

n       Laurent CAUCHON s’essouffle à la fin de ces propos; d’ordinaire peu porté aux longues interventions, il devient pourtant  volubile. Même son visage se colore; le regard me fixe comme si, moi, devant lui, je portais toutes les responsabilités des politiciens naufrageurs de mon pays. Je ne sais quoi lui répondre. Je réfléchis longuement.

 

n        Vous connaissez bien les comores. Vous en parlez comme si vous y étiez né ou comme si vous y aviez vécu plusieurs années.

 

n        Fundi KARIBANGWE, je vous ai déjà parlé de mon séjour en Grande-Comore et de ma curiosité sur ce qui se passe chez vous; vous n’avez pas oublié quand même! Et puis vous me parlez assez souvent de vos difficultés.

 

n        Laurent, je partage l’essentiel de votre analyse ; elle procède d’un point de vue  pragmatique, mais la rationalité doit  parfois tenir compte aussi de certains éléments constitutifs  de toute problématique et dont la mise à l’écart peut conduire la dynamique engagée à faire tilt. Voyez-vous, notre crise actuelle dévoile en fait au monde un univers d’injustices, de pratiques condamnables et de népotisme sans fard.  Presque tous nos comportements, ceux des dirigeants, des élites et bien entendu du petit peuple, traduisent exclusivement l’intérêt que nous portons à notre village, à nos familles et bien entendu à nous-mêmes. Les concepts d’Etat et a fortiori de Nation ne sont enseignés nulle part, ni dans les écoles coraniques, ni dans les établissements où on apprend le français. Notre société n’a aucune perception proche de la réalité des enjeux qui ont modelé le monde, qui sont à l’origine des bienfaits de l’Humanité ou qui ont généré, au contraire, les catastrophes à l’origine des horreurs de l’histoire de l’homme.

 

n        Fundi, la non appréhension des « enjeux qui ont modelé le monde » et « des catastrophes à l’origine des horreurs de  l’histoire de l’homme »  ne peuvent en rien constituer un handicap  insurmontable dans une petite société rurale comme la vôtre pour l’apprentissage de conduites élémentaires en vue d’organiser socio-politiquement, administrativement et économiquement des structures saines et adaptées, capables de répondre à vos besoins, étant entendu que dans ce domaine rien ne peut être définitif et que c’est à partir de ce que l’on a construit qu’on peut mieux organiser l’avenir. C’est un jeu sans fin, mais qui a besoin des repères antérieurs. Je crois que l’appréhension par une société donnée des événements qualitativement formateurs de la conscience humaine entre d’elle même en jeu dès lors que cette société se débarrasse, dans ses remises en cause progressives, de certaines formes de pesanteurs culturelles qui entretiennent un passé devenu archaïque. Mais quels sont concrètement les freins qui agissent chez vous ? Vous avez dit tout à l’heure que les concepts d’Etat et de Nation ne sont pas perçus et que seul le village demeure une réalité référentielle dans la vie du comorien. C’est spécifiquement moyenâgeux, sans être méchant, non ?

 

n        Je crois que rien ne peut me vexer à partir du moment où on dit ce qui est perceptible, palpable. Vous dites beaucoup de vérités. En tout cas c’est aussi mon point de vue :  est archaïsme tout comportement, tout raisonnement, toute conception de l’organisation de la vie qui, ayant eu son temps, devient inapproprié(e) et source de régression soit de la pensée, soit de l’expression culturelle ou de l’organisation socio–économique. Les freins qui agissent, me demandez-vous ? J’insisterai sur deux aspects, sinon nous n’en terminerons jamais.

 

Je pense que les difficultés que nous vivons sont, d’une manière ou d’une autre, celles du Tiers – Monde. Nous, nous relevons, sûrement avec quelques autres pays nettement moins bien lotis, du quart-monde.

 

Tous nos freins ont une même origine : les fortes pesanteurs d’une expression culturelle certes originale, mais dont l’originalité illustre un passé totalement en opposition avec les réalités de la vie d’aujourd’hui. Le Comorien, surtout à la Grande – Comore, en a fait la finalité de sa vie. Et le village natal est devenu le lieu d’expression incontournable d’une symbolique dont l’origine, je ne crois pas être loin de la vérité, procède de l’enfermement jadis de l’univers villageois, de son isolement et de la nécessité de traduire intra – muros par  des réjouissances et des sacrifices les événements majeurs de la vie. Non, tout cela n’est plus possible aujourd’hui.

 

n        Vous ne me ferez pas croire, Fundi, que c’est parce que des coutumes coûteuses existent aux Comores que vous êtes arrivés là où vous vous trouvez : incurie  totale durant 26 ans d’indépendance, dislocation de l’entité territoriale, pulsions chez certains, en Grande-Comore , pour un retour au partage de l’île en sultanats, comme à l’époque des sultans batailleurs. Il y a certainement autre chose, tout de même, non ?

 

n        C’est complexe et c’est long à expliquer. Voyons : la structuration de notre société est telle qu’il est extrêmement difficile d’y faire circuler de façon cohérente des idées novatrices susceptibles d’ébranler les convictions surannées. Le village, centre de vie, exprime son attachement, une réelle obédience, au Pouvoir en place qui, en compensation, exprime sa reconnaissance par des actes de corruption ou des faveurs accordées à certains jeunes soutenus par des notables influents. Il arrive que certains villages entrent en conflit avec le Pouvoir, souvent parce qu’un enfant natif du village a perdu  un poste important dans l’Administration ou parce qu’un tel, ministrable, n’a pas été pris au gouvernement. Malheureusement de tels conflits n’évoluent jamais en opposition de portée novatrice et « la connivence d’intérêts » -Pouvoir – Hauts fonctionnaires – notabilité- finit toujours par avoir le dernier mot.

 

n        Tout de même, vous avez des centaines de jeunes comoriens –filles et garçons- qui rentrent après leurs études et leur formation, la tête  pleine non seulement de savoir-faire mais aussi d’une approche pragmatique et réaliste   de la façon dont les sociétés s’organisent et évoluent ; ce sont des éléments moteurs. Cette fixité socio – culturelle à laquelle vous faites allusion existe ou a existé sous d’autres formes un peu partout, mais les forces progressistes et la percussion des exigences nouvelles de la vie sur les formes de féodalité ont souvent eu le dessus, pas toujours j’en conviens, explique Laurent après m’avoir écouté, mâchant les lèvres et froissant le visage, saisi de je ne sais quel sentiment. 

 

n        Je ne sais pas si je vous ai déjà dit que chez nous ce sont les personnes d’un âge avancé qui sont les mieux écoutées et suivies dans ce qu’elles décident. De plus en plus, d’autres forces sociales, obscurantistes, les nantis – qui sont souvent des suppôts du Pouvoir qui les a enrichis- imposent leurs vues et exercent  également une forte influence dans les villages où ils distribuent parfois, avec condescendance, du ciment, des tôles, des briques et des vivres à des notables pour asseoir leur puissance et aider à la construction d’un dispensaire dont seuls les murs existeront ou d’une école où l’instituteur, souvent non payé, ne fera que de rares  apparitions, victime du poids des contingences. Les  éléments ayant terminé leurs études et leur formation ne rentrent pas tous. Cependant beaucoup  d’entre eux retournent  au pays, et c’est peut-être à ce niveau qu’apparaîtront les prémisses d’une volonté de changer les choses, mais il y a un stade à atteindre et des nécessités d’interpénétration à s’opérer, à condition que les menaces de désintégration actuelles  ne se réalisent pas. Actuellement, et depuis très longtemps, bien avant l’accession à l’Indépendance,  les éléments formés à l’extérieur qui rentrent sont presque tous phagocytés par le système politique féodal qui seul peut offrir des emplois. En contrepartie, ils doivent être soumis et vivifier le système lui-même qui fermera les yeux devant leurs actes de corruption et de détournements de fonds publics. S’il arrive que certains de ces jeunes critiquent ces actes et manifestent ainsi leur refus à contribuer tacitement au naufrage corps et âmes de leur pays, ils sont alors totalement marginalisés, perdent leur emploi, leurs amis fidèles au Pouvoir et deviennent aux yeux de leurs familles et vis à vis de leur village des imbéciles, des naïfs sans lendemains. C’est cruel, c’est la réalité.

n        Fundi, c’est effroyable, vous vous tuez à petit feu là-bas ! Criez, Ecrivez, Manifestez, Appelez  au secours !! Mais vous avez des partis politiques ! Que font-ils ? Que disent-ils ? On les pourchasse, on élimine leurs leaders ? Dites-moi, dites-moi… !

 

n        Laurent, vous n’avez encore rien appris ; moi , je dis ce que je sais, et je ne sais pas tout, loin de là. Ne considérez pas nos partis politiques comme étant comparables aux vôtres. Chez vous, un parti politique se structure autour d’une éthique, d’un projet conçu et développé pour être une réponse à des préoccupations socio-économiques, politiques et culturelles. Les partis politiques sont ainsi des structures de réaction d’une société donnée face aux nombreux problèmes qui nécessitent des solutions immédiates ou lointaines. Chez nous, c’est totalement différent. Un parti politique synthétise souvent les aspirations de certaines personnes dont l’importance sociale qu’elles ont ou qu’elles croient avoir n’a pas de traduction au niveau de  l’exercice du pouvoir. On s’intègre dans un parti en espérant qu’un ou plusieurs de ses leaders joueront un rôle susceptible de générer des faveurs ou de couvrir des abus. On n’a jamais vu, sauf dans un seul cas où on a payé d’ailleurs très cher la témérité d’opinion, du temps d’Abdallah et de ses mercenaires, un parti politique se construire et déployer une dynamique intégrée dans une pensée objectivant publiquement le visage d’une société à construire. Le front démocratique, puisqu’il s’agit de lui, et son inspirateur Mustoipha ont certainement beaucoup à dire sur leurs espoirs et leurs déceptions.

 

Tous les comportements et tous les agissements inhérents à cette société d’un autre âge contribuent malheureusement à sa perte en développant les injustices, en étouffant les idées novatrices, bref en éliminant cette dialectique des oppositions qui favorisent l’émergence des solutions adaptées.

 

Pour mettre fin, aujourd’hui, à notre conversation, j’ajouterai tout simplement que ce qui se passe au niveau du processus devant conduire à la fin de la grave crise institutionnelle et politique que nous vivons n’a rien de surprenant, même si on reste pantois devant les manœuvres dilatoires du camp d’Abeïd qui semble être sous l’influence de forces contradictoires le poussant tantôt à brandir l’Unité de l’Archipel, tantôt à rêver d’une Ile- Etat et parfois à dire haut et fort que le statut illégitime de Mayotte demeure son objectif. Cette valse hésitation résulte, entre autres raisons, implicitement de l’énorme erreur qui a consisté à rechercher un statut politico-institutionnel avant d’avoir pris officiellement, et devant le peuple comorien, la résolution d’éradiquer toutes les formes d’injustices et d’archaïsmes qui minent la société comorienne.

On veut confectionner un habit neuf pour un grand malade, faisant croire qu’il en guérira.

 

n        Mais Fundi, il y a beaucoup de choses à dire : le séparatisme, Ali Soilihi, haï hier mais vénéré aujourd’hui. J’aimerais aussi en savoir plus sur les responsabilités réelles de mon pays, la France. Il me plairait de comprendre pourquoi vous êtes parti de chez vous alors que vous pouviez agir plus efficacement là-bas. Quelles perspectives voyez-vous en ce qui concerne un Etat comorien constitué de quatre îles ?

 

n        Je promets de parler de tout cela avec vous. Mais parler a-t-il de l‘importance ? Pas tellement je pense, au moins dans ce cas précis. Enfin Dieu seul décide. (Je ris…)

 

Laurent CAUCHON : Ah, fatalisme ! Chez-nous, cette référence à Dieu traduit l’impuissance de l’homme. A bientôt. »