TRIBUNE ET OPINIONS LIBRES

ANALYSE SUR LES CAUSES PROFONDES DU SEPARATISME

Voyage à l’intérieur d’une société qui a généré sa destruction ou les entretiens de Fundi Karibangwe avec Laurent Cauchon, un français épris de justice.

Deuxième série : les causes profondes du séparatisme.

-          - Laurent Cauchon : Au cours de la première série de nos entretiens, Vous m’avez confié  que 90% des Comoriens survivent en réalité, et sans espérance ; et vous avez alors précisé :  « C’est à ce niveau que se manifestent les conséquences les plus lourdes, c’est à ce niveau qu’apparaît la désespérance .» Concrètement, cela veut dire quoi, Fundi ? Et qui constitue ce petit peuple ?

-          - Fundi Karibangwe. J’appelle « petit peuple » tout le monde rural, tous les habitants des villes et des villages côtiers, chômeurs ou attachés à un artisanat qui ne peut même pas les nourrir en raison des conditions effroyablement rudimentaires de leur travail. Dans ces 90%, estimation sans doute en deçà de la réalité, on pourrait inclure, mais je ne le fais pas pour  des raisons subjectives, cette classe sociale sans travail, mais qui survit grâce aux miettes que lui procure son action délétère vis à vis  des comportements propices au changement en dénonçant auprès de la Notabilité et du Pouvoir les individus qui tiennent un discours critique. C’est cette couche sociale vivant de petites miettes de la corruption institutionnalisée qui, par son attitude, conforte la vigilance du Pouvoir. Les petits fonctionnaires qui n’ont pas accès à ce système de corruption et au détournement de fonds publics ainsi que les pêcheurs qui vivotent  avec leur matériel moyenâgeux  sont à classer dans ces 90%.

-          Cela fait beaucoup dans un pays où on dit que la fonction publique fait  travailler environ quatre à cinq mille fonctionnaires seulement, et dont  la population des 3 îles dépassent les cinq cent mille habitants. C’est une énorme catastrophe ! C’est une situation sans issue ! Dites-moi Fundi, le peuple reste impassible ? Je ne comprends pas !

-          Ce peuple surprend, c’est vrai, mais il y a malheureusement la fonction assimilatrice du village qui cadre cette uniformité conformément aux attentes les plus obscurantistes de sa Symbolique. C’est une assimilation réductrice qui place l’individu au niveau du conformisme villageois, et  qui exclut l’ambition en ce sens que celle-ci n’a de chance de naître que là où peut apparaître et se développer la diversité des exemples de choix de vie et d’opinions sans conséquences de rejet. Ce contexte   adoucit la désespérance par le fait du fatalisme dont la fonction est de considérer qu’un individu voire même tout un peuple ne peuvent rien espérer qui ne soit préalablement prédéterminé. Cette prédétermination est permanente dans les mélodies qui inondent à longueur d’année la radio nationale ; elle fait oublier « les horizons fermés » grâce aux fastes dérisoires de la Symbolique villageoise dans lesquels s’engloutissent pour un honneur factice des économies péniblement faites toute une vie.

-          Donc le séparatisme d’Anjouan est né de cette situation intolérable et sans issue, je veux dire par là qu’on fait tout pour la perpétuer. Mais une chose me vient à l’esprit. Dites-moi Fundi, pourquoi le séparatisme n’a pas vu le jour à la Grande- Comore par exemple, puisqu’ en vous écoutant on déduit facilement que ce sont toutes les îles qui souffrent. Pourquoi ?

-          C’est une très bonne question ; je m’attendais à ce que vous la posiez. Voyons, oui, c’est tout à fait vrai, toutes les îles souffrent de cette situation, mais il existe des facteurs propres à chacune d’elles et  qui créent des spécificités dans la socioculture générale commune. C’est tout à fait le cas dans les provinces des entités continentales en Europe et ailleurs ; c’est inévitable, a fortiori dans les Etats pluri-insulaires. A la Grande- Comore, par exemple, l’existence multiséculaire d’un système de transmission matrilinéaire des biens familiaux  - surtout les terres – permet à toutes les familles de posséder, malgré les vicissitudes de la vie, une ou plusieurs parcelles offrant des possibilités limitées d’une culture artisanale répondant, mais très insuffisamment, à l’urgence alimentaire surtout dans les campagnes. L’énorme majorité de la population rurale d’Anjouan n’a pas la même opportunité, la terre cultivable ayant appartenu aux sociétés coloniales étant revenue à des familles citadines qui avaient les moyens de la racheter, à l’approche de l’indépendance, à des colons bizarrement effrayés par cette perspective alors que la plupart, nés là-bas, étaient pourtant chez eux. Cette différence entre ces deux îles comoriennes fait que la misère des familles défavorisées  du milieu rural d’Anjouan est moins supportable. Par ailleurs, on n’y vit pas la même intensité des relations de solidarité engendrée par l’emprise de la culture du paraître de la Grande- Comore dont les instants de joie et de partage collectifs se répètent à longueur d’année. Mais, ce sont des instants éphémères d’une joie relative par leur facticité. Ils procèdent d’un contexte culturel d’assimilation et assoient très fortement la somnolence populaire qui éloigne la prise de conscience indispensable à la naissance de tout sursaut de rupture avec les pratiques d’un autre âge.

-          Fundi, je commence à comprendre, mais il y a quelque chose qui n’est pas expliqué dans votre argumentation. Pourquoi ce sont des citadins anjouanais, donc a priori des gens qui souffrent moins de la misère que les ruraux, qui sont à l’origine de l’éclatement du séparatisme ; on peut l’expliquer ?

-          Oui, quoique ce soit  une multitude de raisons qui ont agi. J’aborde seulement celles qui ont une portée estimable. Il faut d’abord examiner les conséquences considérables générées par l’ultra-centralisation des structures administratives, politiques et économiques dans la seule Grande-Comore alors qu ‘Anjouan, même si elle est d’une superficie plus réduite, abrite une population numériquement  proche de celle de la Grande-Comore. Il fallait vraiment être dénué de sens critique, d’évaluation des risques liés, à terme, à ce genre de situation  pour ne pas en avoir pressenti les conséquences. Par contre, ce sont les seuls  cas  de pluri-insularité où une seule île abrite la très grosse majorité de la population qui rendent possible la  concentration  des pouvoirs. Des exemples existent partout dans le monde. Les structures politiques et administratives concentrées à Moroni, ont conféré à cette capitale un énorme pouvoir de fascination et d’attraction qui est à l’origine de bien de maux. (Continuez Fundi , ajoute Laurent, coupant mon long silence comme s’il croyait que j’allais m’arrêter là. Il pousse ensuite un petit soupir et m’encourage des yeux). Vous ne pouvez vous imaginer l’état d’abandon dans lequel se sont retrouvées Anjouan et Mohéli qui ont vu une très grosse partie des jeunes en âge de travailler partir et s’installer à la Grde-Comore rejoignant ainsi, dans la désespérance, leurs compatriotes de cette île où les plus chanceux –ceux qui bénéficient du favoritisme et du népotisme ou qui oeuvrent pour cimenter le régime- se voient accorder de petits emplois de survie qui n’empêchent pas certains, grâce aux pratiques mafieuses « institutionnalisées » par leur permanence et par l’impunité qui les protège, de vivre aisément. Mais toute cette jeunesse, en âge d’étudier ou d’apprendre un métier, ne peut être absorbée de cette façon par le Pouvoir : certains vivent de l’aléatoire «  Mkarakara » d’autres errent dans les villes et les villages ou sont exploités à des salaires dérisoires dans des familles plus ou moins aisées. Les mieux inspirés s’improvisent maçons, menuisiers, charpentiers… dans des circonstances qui leur offrent la possibilité de se former sur le tas. Moroni est devenue le réceptacle de tous les spectacles  ahurissants : familles passant en quelques semaines de la pauvreté à l’opulence insolente car un de leurs membres est embauché comme contrôleur aux douanes,  hauts fonctionnaires à 4000,00 ff par mois faisant construire plusieurs villas en même temps sans emprunt, politiciens détournant plusieurs millions de FC et subissant comme sanction un simple changement de porte-feuille ministériel, des conteneurs dont on ignore la provenance et le contenu enlevés d’autorité du contrôle des douanes pour une destination inconnue par des potentats du Pouvoir et… des milliers de petits fonctionnaires non payés plusieurs mois durant !  

-          C’est inouï, Fundi ! Vous ne me précisez cependant pas pourquoi à l’origine du séparatisme on trouve des fonctionnaires ou des citadins plus ou moins proches du système politique.

-          Voyez-vous, ce n’est pas du tout un paradoxe que des individus que rien ne semble éloigner du pouvoir aient pris les devants du séparatisme d’Anjouan. L’explication repose essentiellement sur trois points : le premier, c’est que la disparition du Président Abdallah, lequel ne voyait que son fils pour lui succéder et  négligeait délibérément de favoriser à Anjouan, au sein des jeunes générations, l’émergence de personnes susceptibles de jouer les premiers rôles sur le plan national, a progressivement fait comprendre à certains, notamment lorsque le Président Taki a laissé maladroitement la gestion politique et économique du pays en grande partie aux commandes de la Notabilité et de certains individus issus de son environnement natal, que peut-être la Grde-Comore allait plus que de raison bénéficier seule des retombées du système socioculturel et politique. Cette première hypothèse soutenue par un entretien que j’avais eu avec un séparatiste  étant faite, deuxièmement, on peut, à juste titre, estimer qu’au sein des milieux esthétiquement intellectuels de cette île d’Anjouan l’orientation de la politique du Président Taki provoqua une énorme déception, non pas seulement parce qu’Anjouan semblait délaissée mais aussi parce que l’avenir de l’entité étatique restait toujours sombre et que donc une seule logique, même déchirante, s’imposait : le séparatisme. Troisième ment, il est très difficile dans cette équation d’inspiration et de déclenchement du séparatisme d’Anjouan d’écarter a priori l’hypothèse d’une influence d’un extérieur dont les intérêts et les visées ne pouvaient qu’être bénéficiaires du drame qui allait naître. Cela étant dit, j’ajouterai que le milieu rural d’Anjouan,  quoi qu’en pensent certains, présente structurellement, de par son relief, son homogénéité dans les difficultés existentielles, des prédispositions nettement plus élevées à accepter le rejet d’un système politique dont il ne reçoit rien, même pas les miettes de la corruption et des détournements de fonds publics, que celui de la Grde-Comore, lequel s’ouvre largement sur l’extérieur, vit ponctuellement de la solidarité et du partage consubstantiels à la Symbolique villageoise et bénéficie mieux des retombées de la grosse corruption.

-          Si je comprends bien, Fundi, ce mileu rural d’Anjouan évolue dans des conditions totalement différentes de celui de la Grde-Comore : terres ne lui appartenant pas dans la majorité des cas, isolement en raison de la configuration du relief, Symbolique villageoise moins généreuse, Notabilité moins pesante et éloignée des piliers du Pouvoir installé à Moroni. C’est vraiment le contexte idéal pour faire reprendre en chœur les slogans des séparatistes. Est-ce à dire pour autant que le milieu rural de la Grande-Comore est si conditionné, si pénétré par les influences des particularismes qui le singularisent qu’il est illusoire d’en attendre une prise de conscience ? En d’autres termes, ce milieu resterait-il  totalement imperméable à des idées qui lui laisseraient entrevoir des meilleures conditions de vie et d’émancipation tout en condamnant les aspects négatifs de ses acquis socioculturels ?

-          A notre  stade actuel de discussion il faut clarifier les choses. N’oubliez pas, Laurent, que vous avez introduit le séparatisme comme sujet de notre entretien d ‘aujourd’hui. Je vous ai donné les causes profondes qui, à mon sens, semblent avoir progressivement poussé certains citadins d’Anjouan à conduire cette dangereuse et longue action de rupture institutionnelle que nous connaissons depuis quatre ans et qui semble aboutir à un système fédéral  d’îles-Etats dont nous dirons quelques mots plus loin. Nous avons également vu, comparativement à celles de la Grde-Comore, les spécificités inhibantes du milieu rural d’Anjouan dont les habitants, livrés à eux-mêmes plus qu’ailleurs, ne sont à même de résister à aucune propagande leur faisant miroiter la possibilité de s’extirper de leur sort. C’est pourquoi, et cela ne pouvait surprendre personne, cet univers rural n’a manifesté aucune hostilité à l’élan séparatiste venu des villes.

-          Fundi, il semble qu’à la Gde-Comore, le milieu rural est resté totalement insensible au phénomène séparatiste. Son indifférence surprend si l’on considère ses meilleures possibilités d’ouverture sur l’extérieur ou les interpénétrations qui le rapprochent des univers côtiers lesquels sont mieux informés sur ce qui se passe à Moroni, la capitale. Peut-on en conclure qu’a la  Grde- Comore,  en dehors de quelques hommes politiques et de certains intellectuels, conscients de la gravité de votre situation, on est à ce point insouciant de l’unité du pays ?

-          Le séparatisme a permis de mieux connaître notre degré de compréhension et d’adhésion à notre nature d ‘Etat pluri-insulaire qui n’a et n’aura aucune chance de survie en dehors d’une sociopolitique axée sur des interpénétrations non seulement dictées par des nécessités commerciales mais par l’abandon de cette tradition malsaine du fonctionnaire  de la Grde-Comore qui refuse d’être muté ailleurs que dans son île. Mais, pour mieux réussir cet enracinement de notre prise de conscience sur la prééminence de la Nation par rapport au village, et du peuple tout entier par rapport à la population villageoise, c’est une véritable inversion de nos acquis séculaires totalement obsolètes qu’il faut opérer pour nous aider à devenir des vrais acteurs de notre époque. Et pour cela, le Comorien doit se sentir chez lui sur n’importe quel coin du territoire, y construire sa maison , y vivre et y mourir.

-           Parce que ce n’est pas du tout le cas aujourd’hui ?

-          Non ! Il y a une multitude de facteurs, les uns provenant de notre héritage culturel, les autres induits par des comportements psychologiques, qui donnent au milieu villageois les vertus d’un refuge, d’où sa perception comme un lieu de vie et de mort. Où qu’il se trouve sur son île, malgré l’hospitalité qui caractérise les gens, l’individu supporte mal l’idée de devoir ne pas rentrer dans son village.

-          Si je vous comprends bien, Fundi, tout le mal comorien viendrait du village, qu’il soit petit, grand, côtier ou rural. Vous jetez l’anathème sur ce milieu en raison de l’attachement viscéral de vos compatriotes à sa culture, laquelle aliène, dites-vous, l’individu et, pire, tout un peuple. Je me hasarde à vous poser cette question, Fundi : ne pensez-vous pas que votre culture villageoise, quel que soit l’archaïsme qu’il draine, est une protection pour votre peuple contre les formes de déviances engendrées par la société de consommation ? Et ne croyez-vous pas que le vrai bonheur ne cohabite pas forcément avec la suffisance matérielle et que votre hantise d’une société comorienne abandonnant sa culture pour un bien-être conforme aux préceptes du capitalisme n’aboutirait en fait qu’à une autre forme d’aliénation plus pernicieuse, mais surtout porteuse de désordres encore plus grands et de misères plus criantes ?( Laurent baisse les yeux comme s’il regrettait déjà d’avoir posé une telle question qui oriente l’entretien dans une voie philosophique purement théorique).

-          Je crois comprendre un peu le fond de votre question, mais je vais être peut-être un peu méchant, car je dois dire concrètement ce que je pense de votre idée : vous souhaiteriez donc que nous restions là où nous sommes, c’est-à-dire une vitrine d’exotisme pour vos touristes, un peuple qui relègue à l’arrière-plan les vrais enjeux d’une vie, les vraies préoccupations d’une société conçue sur les bases d’une structuration alliant le présent et l’avenir de ses enfants. Vous n’avez donc pas encore compris que nous sommes des marginaux dans un monde certes à beaucoup d’égards perverti  par ses propres extravagances et quelque part souffrant de ses certitudes, mais que malgré tout nous devons changer de cap faute de quoi seule la servitude sera notre lot. Et ce qui est encore plus grave, nous sommes guettés par une double servitude : notre réduction à l’état d’esclaves modernes par ceux de nos compatriotes qui nous exploitent déjà et par le système de globalisation actuel pour lequel nous ne serons que des résidus.

-          Fundi, vous m’accusez vraiment de vouloir vous voir réduits à cet état ?

-          Laurent, ce sera un état assimilable au néant, le néant étant en lui-même un état de non-être. Anjouan n’a pas réagi contre la peste séparatiste et la Grde-Comore, victime inconsciente de sa Symbolique villageoise lénifiante, ne s’est pas posé de question pour savoir pourquoi cela était-il arrivé parce que nous sommes un  peuple sans liants. Vous devez vous dire que la culture villageoise en est un. Moi, je dis « non ! » Ce qui est fondé sur l’honneur personnel et sur l’égoïsme ne peut prendre la forme d’un liant pour une société. Nous avons toujours été orphelins de tout ce qui prend le pas sur les intérêts tant personnels que mineurs. L’administration coloniale ne s’est jamais investie pour une politique visant à former l’indigène pour qu’il ait l’esprit critique ; elle a, au contraire, toujours recherché  en l’autochtone la rentabilité administrative avec son inséparable corollaire de soumission et d’esprit obtus. Les héritiers de cette politique l’ont modelée et en ont fait chez nous une arme parfaite d’exploitation du petit peuple. Pourquoi, par exemple, aucune forme d’impôt ou de taxe n’a jamais concerné les propriétaires de biens fonciers et immobiliers de toutes les îles? Pourquoi dans les villages, les richesses noyées dans la Symbolique villageoise n’ont jamais fait l’objet d’une quelconque curiosité administrative afin de soumettre à l’imposition certains niveaux outrageusement élevés des dépenses ? Les réponses en sont simples : obliger les citoyens à être solidaires de l’Etat par des contributions c’est en même temps élever leur conscience en les amenant à s’identifier à l’existence de cet Etat et à en intérioriser toutes les réalités. C’est par ce biais d’établissement d’une relation entre individus, peuple et Etat, source d’élans solidaires ou de dissensions intestines légitimement fondées qu’on permet à une société d’être critique et de s’interroger sur les pratiques des responsables.  26 ans d’indépendance et aucune trace d’organisation socio-administrative ni économique pour faire des villages des lieux  de débats et de prises de décisions ayant pour thèmes la vie locale, les enjeux socio-économiques tant des collectivités qui auraient été ainsi créées que ceux de l’intérêt national. C’est toute la praxis implicite à ces formes d’organisations qui fait de l’individu, né naturellement égocentrique, une personne éveillée à la disposition des populations régionales et  de la collectivité nationale.

-          Fundi, je regrette de vous avoir blessé par ma question. Il n’ y a eu, en moi, aucune intention proche de ce que vous en avez déduit, seulement je ne suis pas sûr, et je vous l’avoue, que les sociétés dites avancées comme la mienne, avec leurs injustices planifiées et leur obsession pour un bien-être matériel qui n’est pas sans créer des sérieux dangers pour l’existence de l’homme, soient des modèles pour un peuple aussi proche de la nature innocente comme le vôtre.

-          Décidément, vous ne voyez pas du tout où se situe le dilemme : nous serions dans un monde compartimenté, comme celui de nos ancêtres, avec des besoins strictement conditionnés par les nécessités rudimentaires de nos univers propres, nous vivrions nos inégalités socioculturelles, politiques et économiques de la même façon que ces ancêtres avec la logique ontologique de ceux qui sont nés pour dominer les autres, ceux qui doivent se soumettre… etc.. Malheureusement, ce n’est pas toujours le cas aujourd’hui : le village n’a plus de frontières ; nos besoins sont aussi ceux de ce monde sans frontières et l’aspiration à une autre qualité de vie est présente, ce qui ne peut en rien s’accommoder avec une culture du paraître, source de folies somptuaires et d’insensibilité aux problématiques d’intérêt général. Et puis, les exigences inévitables du fonctionnement d’un Etat, des équilibres délicats d’une Nation pluri-insulaire à préserver ne peuvent souffrir de pratiques d’un autre âge qui délitent le corps social  en conduisant les plus fragiles à en faire la finalité de leur vie précaire et les plus lucides à pérenniser un contexte qui leur offre tous les avantages imaginables. C’est inacceptable. Nous en subissons lourdement les conséquences. Et peut-être qu’il est déjà trop tard.

-          Fundi, j’estime que vous avez un pessimisme qui n’est pas seulement dicté par les réalités du contexte comorien, mais surtout fortement imprégné de considérations d’ordre existentiel. Parlons un peu de ce projet de constitution élaboré pour mettre fin à votre crise.

-          Moi, j’en suis sidéré ; c’est inimaginable ce qu’on y lit  en dehors, bien entendu, des intentions bienvenues d’une réelle autonomie des régions. On a l’impression quand même. qu’on y déploie une volonté évidente à enterrer l’unité des Comores.

-          Vous exagérez, Fundi. Je ne l’ai pas vu, mais les commentaires de la presse parlent d’une vraie autonomie de gestion. Ce n’est pas le fédéralisme que vous souhaitiez pour mettre fin à l’omnipotence de l’Etat centralisateur à l’origine de beaucoup de vos problèmes, notamment le séparatisme ?

-          Cet avant-projet de loi fondamentale éradique la concentration des pouvoirs dans une seule île certes, mais il propose des structures institutionnelles qui font abstraction, à tous les niveaux, de l’existence d’un pôle de pouvoir traduisant la volonté du peuple dans sa globalité. C’est un régionalisme institutionnellement porteur de tous les germes capables, en moins d’une décennie, d’enterrer définitivement ce qui peut encore exister de référentiel à l’Etat dans son unicité et d’ancrage d’un seul peuple dans sa destinée. Tout se fonde sur la seule entité régionale : un conseil présidentiel élu par des députés dont la moitié serait cooptée  parmi ceux issus des scrutins régionaux pour siéger à l’Assemblée de l’Union, une loi fondamentale pour chaque île/Etat, un exécutif (conseil présidentiel) aux prérogatives insignifiantes, un Etat qui serait paralysé par l’obligation du contreseing des vice-présidents…, il y a là, comme à dessein, tout l’arsenal indispensable pour détruire ce qui reste des Comores ! Même Mayotte, qui est citée comme faisant partie de l’Etat comorien en vertu du droit international sur la décolonisation, est condamnée à ne jamais l’être dans l’article 3 par les mêmes rédacteurs. Quelle subtilité diabolique ! Mais, il y a encore aussi grave, c’est de n’avoir pas voulu comprendre, dans ce texte, que c’est à cause d’un processus de gestion et de comportements en totale contradiction avec les valeurs modernes qui fondent les Etats démocratiques que nous, Comoriens, en sommes arrivés là. En d’autres termes, la nécessité absolue d’assimiler à des crimes les actes tels que les détournements de fonds et de biens publics dans le préambule de la constitution demeurerait l’une des meilleures protections de cette Union.

-          D’autres insuffisances ou lourdes menaces latentes, très nombreuses, tant sur le plan de l’Exécutif que du Législatif perpétuent l’incertitude actuelle. On ne comprend pas comment un peuple menacé d’explosion parce qu’il n ‘a pas su justement s’autogérer, entre autres défaillances structurelles, en favorisant au maximum les mécanismes créateurs d’une prise de conscience d’appartenance à un même socle historique, pourrait avec ce projet-là atteindre un tel objectif.

-          Fundi, je vis tellement votre désespoir au travers de nos entretiens que, de plus en plus, je condamne la politique de mon pays vis-à-vis de ses ex-colonies. Promettez--moi de continuer à nous entretenir sur le devenir de votre pays.

Nous parlerons plutôt du vôtre la prochaine fois. Vous comprendrez peut-être que votre pays n’est pas si exempt de responsabilités dans tout ce qui nous arrive.

 

A bientôt.