Entretien avec l'écrivain et universitaire, Dr Mohamed Toihiri"Reformer l'enseignement c'est toute une machinerie

 

"A quelques 24 heures avant la proclamation des résultats du 2e groupe du baccalauréat, session 2004, l'écrivain et universitaire comorien, le Docteur Mohamed Toihiri, s'est entretenu avec notre consœur S. Bounou sur les questions liées à cet examen de fin du cycle secondaire aux Comores. Il a passé en revu les facteurs pouvant expliquer le bas taux de réussite, la reforme du bac et de l'enseignement en général et de la responsabilité de chacun, enseignant, élève et parent d'élève.

Propos recueillis par Saminya Bounou

Les résultats du baccalauréat, en ce qui concerne les épreuves du premier groupe, sont connus depuis jeudi dernier. Le taux de réussite à Ngazidja est de 8,74 %. ; l'enseignant et responsable de l'éducation que vous êtes, est-il satisfait de ces résultats ?

 

En tant que citoyen, responsable de l'éducation mais aussi père de famille, je ne peux nullement être satisfait de tels résultats. Ce qui reviendrait à dire que nous avons échoué. Je sais que beaucoup de cadres de ce pays ont peur de dire que nous avons échoué; ils ont peur de ce mot. Et pourtant, je pense qu'il faut une thérapie, c'est-à-dire accepter et reconnaître nos erreurs. D'après les résultats que j'ai vus, si jamais tous les candidats autorisés sont tous admis, en réalité cela ne ferait que 30 % de taux  de réussite. Cela fera quelque chose d'extraordinaire parce que depuis 1995 ou 1997, si j'ai bonne mémoire, on n'a pas eu 30 % de taux de réussite au baccalauréat. Et bien, non, je n'en suis pas satisfait mais il nous faudrait savoir pourquoi, en fait, de tels résultats.

 

C'est justement ce qui allait être ma question ; pourquoi de tels résultats?

 

Il y a plusieurs facteurs pouvant expliquer cela. Premièrement, l'instabilité psychologique et économique de l'enseignant qui l'empêche d'être droit dans ses bottes et de faire son travail de manière sereine et désintéressée. Il est tout le temps en train de courir afin de pouvoir survivre. Ainsi il court derrière plusieurs montures. Tant qu'on n'aura pas assuré une situation financière stable à l'enseignant comme certains pays le font - je donne toujours l'exemple de Singapour où un ami m'a dit que les gens les mieux payés là-bas sont les enseignants - on aura toujours de problème. Donc le premier facteur c'est l'instabilité qui implique mauvais salaires, arriérés de salaires, mauvais traitement de l'enseignant, etc. Deuxièmement, il y a l'école privée. Tant qu'on n'arrivera pas à rationaliser ce système d'école privée, on ne s'en sortira pas. Il ne faut pas les supprimer parce que sans elles, je pense qu'il y aurait eu une implosion du système public. Il faudrait les rationaliser parce que si l'on va dans les arrière-cours, dans les appartements, on trouve des écoles privées pour lesquelles l'essentiel c'est de présenter des candidats dont certains n'ont même pas le niveau de troisième voire de quatrième d'une école normale, je dis bien d'une école normale. J'ai eu à interroger des candidats aux épreuves du premier groupe ; certains parmi eux étaient incapables de formuler une phrase. Troisièmement, c'est peut-être le système lui-même. Je me demande s'il ne faillait pas procéder à une reforme de l'examen du baccalauréat parce que les élèves sont amenés à composer dans une langue qu'ils maîtrisent très peu quoique certains la parlent très bien. Faudrait-il continuer à leur demander des concepts philosophiques, abstraits, dans une langue qu'ils maîtrisent très mal. En fait, le débat a été lancé mais nous n'avons jamais pu trouver une solution à cela.

 

Pensez-vous qu'il faut reformer seulement le bac ou l'enseignement en général ?

 

Je pense qu'il faut commencer par le plus simple à savoir le bac parce que reformer l'enseignement c'est toute une machinerie qui commencerait depuis la maternelle jusqu'à l'enseignement supérieur. Dans l'enseignement supérieur, nous avons aussi le même problème. Nous allons avoir les résultats d'ici peu de temps mais on a déjà quelques indices. Hier mon collègue Ali Mohamed Djalim, qui enseigne la civilisation bantoue, m'a fait la remarque selon laquelle ses étudiants sont très intéressants ; ils arrivent à commenter mais ont des difficultés à manier la langue. Ce n'est pas une reforme de l'enseignement pour commencer car ce serait trop lourd et trop lent. Il faudrait commencer par le bac parce que cela serait beaucoup plus simple. Il faudrait trouver le facteur d'évaluation qui éviterait aux élèves de faire preuve d'une maîtrise parfaite de cette langue qui nous est quand même étrangère. Je pense que cela aiderait. Nos voisins malgaches sont passés par-là.

 

Vous n'avez parlé que des enseignants. En sont-ils les seuls responsables ? Quelle est la part de responsabilité des élèves et de leurs parents ?

 

J'ai l'impression que certains élèves, malgré les efforts, pensent qu'on peut avoir le bac sans avoir étudié. Et pourtant il faut passer par-là. Le bac ce n'est vraiment pas la mer à boire. Il suffit de travailler régulièrement pendant toute l'année, depuis les classes de seconde, première et terminale et avoir des notes, pas de notes mirobolantes mais des notes normales, comprises entre 8 et 12 et avoir tranquillement son bac. Mais il y a des gens qui ne veulent pas travailler. Je pense aussi qu'il y a des gens qui ne comprennent pas ce qu'on leur dit. Mais malheureusement il y a aussi, certains d'entre nous, enseignant, qui ne sont pas prêts à préparer les élèves au bac. Cela se vérifie lorsqu'on constate que beaucoup d'élèves sortent les mêmes trucs qui ne sont pas conformes à ce qui a été demandé. Nous pouvons, aussi, nous poser des questions sur notre propre responsabilité. Certes, il y a les élèves qui ne travaillent pas mais il y a aussi d'autres qui arrivent en classe de terminale sans le niveau requis. Là, je mets en cause, encore une fois, certaines écoles privées. Certains candidats croient encore qu'ils peuvent avoir le bac grâce à un tel qui surveille ou qui interroge et là je me demande à quoi servira le bac pour ces élèves qui  ne peuvent même pas faire une année universitaire dans leur propre pays. Et n'en parlons pas ailleurs où ils auront à s'adapter à d'autres facteurs étrangers qui  interviendront. Il y a des parents qui n'arrêtent pas de vouloir toucher des professeurs, de vouloir leur donner des petits numéros, ne sachant pas que tout est anonyme dans ces affaires là. Il est impossible de faire des tentatives. Ils doivent comprendre que chaque fois qu'il y a fuite, on connaît immédiatement l'origine de la fuite. Il faut que les parents comprennent  que c'est pour le bien de leurs enfants.

 

Et pour conclure ?

 

Supposons que cette année nous arrivions à avoir 30 % avec les résultats des épreuves du deuxième groupe, mais c'est toujours un échec total pour le pays parce que c'est beaucoup d'argent dépensé pour l'organisation de l'examen. Cet argent aurait été utile ailleurs. Comment faire, par exemple,  pour que l'année prochaine, on puisse avoir moins de candidats et plus de réussite, ne pas avoir cette pléthore de candidats qui, en réalité - je n'ose pas utiliser le terme - ne … devraient pas être en terminale parce qu'on ne va en terminale avec une moyenne de 4/20. Il faudrait que les écoles privées arrêtent, il faudrait que l'administration donne aux professeurs les moyens de faire leur boulot. Il nous faudrait jeter un coup d'œil aussi sur le recrutement des professeurs. Certains prennent l'Education nationale pour une salle de transit en attendant d'aller ailleurs. Comme vous m'avez demandé de conclure, je dirais que les résultats du bac cette année comme les années précédentes constituent une catastrophe nationale. Il faudrait qu'on réfléchisse. La reforme du bac s'impose, le système des écoles privées est à revoir, l'administration doit donner aux professeurs les moyens de faire sereinement et avec compétence leur boulot.