Ce documentaire retrace non seulement le difficile parcours de jeunes mahorais
envoyés faire leurs études dans la Creuse mais s'intéresse aussi à l'histoire
douloureuse des Comores et notamment la question des rapports entre les
différentes îles de l'archipel.


KWASSA-KWASSA CREUSE
Depuis la rentrée scolaire de 1997, le lycée professionnel d'Aubusson dans la
Creuse, accueille un contingent annuel d'une trentaine de Mahorais, habitants
de la petite île de Mayotte, possession française de l'Océan Indien arrachée
au reste de l'archipel comorien lors du référendum pour l'accession à
l'indépendance de 1975. À l'heure de la remise en cause du « droit du sol» et
autres discours politico-médiatiques aux relents ouvertement xénophobes, ce
film donne la parole à des jeunes noirs, « français de nationalité »,
parachutés à des milliers de kilomètres de chez eux pour étudier dans une
région en crise où les écoles ferment. À travers le récit de ces Mahorais de
la Creuse affrontant leurs destins personnels, c'est aussi l'histoire
coloniale occultée et refoulée que nous redécouvrons, une histoire de
manipulations et de divisions artificielles qui attisent le racisme ici et
là-bas et qui mène d'autres comoriens vers la mort, noyés lors de traversées
sur des bateaux de fortune qu'on appelle les Kwassa-Kwasa.
Des poussières pathétiques de son empire colonial, tandis qu'un vent mauvais
souffle de France métropolitaine sur les braises d'un passé décomposé que l'on
voudrait à toute force revisiter, lifter de son horreur et de ses crimes, nous
parvient encore, malgré tout, l'écho timide de quelques voix francophones du
dehors. Des voix nègres…La légion peut bien sauter sur Kolwesi comme Bob
Dénard sur l'archipel des Comorres, c'est toute la fiction qui abandonne au
seul cinéma dit « du réel » le soin de nous faire entendre, hors la
littérature et les auteurs consacrés, la parole d'hommes et de femmes simples,
sans l'apprêt du prestige et de la reconnaissance universelle. D'où vient
alors que l'on ait pu avoir souvent le sentiment que ces paroles n'étaient
jamais tout à fait libres ? Mainates, perroquets bleu des îles, dociles
marionnettes exotiques, réalisateur ventriloque…Ici, rien de tout cela. Juste
une approche frontale, fraternelle, respectueuse. Le souci de l'humain. De
dire ces mahorais parachutés plein cadre, à des milliers de kilomètres de
Mayotte, à Aubusson, au coeur révélateur de la rusticité creusoise, et qui ne
veulent ni s'éterniser, ni faire tapisserie…Et, naturellement, plus de
questions que de réponses. En creux, pour ainsi dire. En Creuse, sans doute,
mais ailleurs aussi…
Jean-Pierre Le Nestour, Auteur du Manifeste pour une Poétique du Cinéma