Le phénomène de la corruption aux Comores
Il est bien connu que le phénomène de la
corruption est très important dans notre pays. Il mine la vie politique, économique et
sociale. Tout le monde saccorde à en déplorer les effets néfastes sur le
développement du pays. C'est un problème de société qui bouleverse les systèmes
juridiques, la bonne gestion économique des affaires publiques, la prise des décisions
politiques du pays et accentue les inégalités sociales.
Au sens général, même s'il n'existe pas de
définition uniforme de la corruption, les auteurs s'accordent à la définir comme étant
"l'abus d'un pouvoir public à des fins privées", le cas de pots de
vins, l'extorsion, le trafic d'influence, le favoritisme, la fraude, la corruption active ou
passive, la prise illégale d'intérêt, la concussion etc... Toutes ces formes de
corruption se trouvent malheureusement dans notre pays et prennent de plus en plus d e
lampleur en raison de l'accentuation de la crise économique. Ces formes de
corruption sont universelles puisque la corruption existe depuis l'antiquité et a
traversé tous les siècles et tous les pays. Aussi bien les pays riches que les pays
pauvres, la corruption existe et pendant plusieurs années, elle ne faisait pas l'objet de
commentaires ni détudes, puisque la corruption est par définition "cachée,
dissimulée, souterraine" et que l'incrimination des formes de corruption variait
selon les pays. C'est au début des années 80 que les médias se sont emparés de ce
sujet à la suite de plusieurs scandales financiers retentissants qui ont secoué la vie
politique de plusieurs pays. Des organismes financiers, notamment la Banque
Mondiale, ont
fait de la lutte contre la corruption, "leur cheval de bataille ". Des
Organisations Non Gouvernementales (ONG), le cas de Transparency International, ont été
créées pour mener un combat sans merci contre la corruption.
Le degré de corruption est très variable selon les
pays. La corruption peut être rare, généralisée voire systémique. Aux
Comores, la
corruption sest généralisée et banalisée dans ladministration publique et
le secteur privé. C'est surtout, durant l'époque du régime féodalo-mercenarial d'Ahmed
Abdallah, que le phénomène de la corruption sest installé. C'était l'époque de
"Wanahatru" (les progénitures des dignitaires et des notables) qui étaient
placés à la tête des différentes directions de l'administration publique et des
Sociétés d'état pour "se remplir pleines les poches". D'ailleurs plusieurs
sociétés d'état feront faillite par la suite pour mauvaise gestion ( Stac, Air
Comores, Socovia, Comotel, EEDC, Imprimerie Nationale... ) et des administrations entières se
trouvent minées par la corruption ( la douane, les impôts, le Trésor Public,
l'Education nationale
). Plusieurs fonds publics ont été détournés à
lépoque, par les dignitaires du régime pour être placés dans des comptes à
létranger. Le phénomène s'est accentué en s'internationalisant
davantage, avec
la période de Djohar ou la "gendocratie " régnait en maître absolu et
l'instabilité politique était la règle. Des scandales bien connus ont marqué cette
période : Intertrade, Ashley, ventes illégales des passeports diplomatiques, des
terrains domaniaux, salaires mirifiques du chef d'Etat, des ministres et des
directeurs,
attribution frauduleuses des marchés publics, détournement des fonds publics, fraudes
électorales massives, recrutement à connotation régionaliste
Plusieurs thèses peuvent être avancées pour expliquer les causes de
la corruption dans notre pays. Il y a d'abord les facteurs économiques. La crise
économique étant aiguë, les fonctionnaires qui ne sont pas payés régulièrement et
qui sont par ailleurs sous payés, la débrouillardise connue ici sous le nom de
"Mkarakara" devient le sport national quitte à violer les dispositions
législatives et réglementaires, puisque voler à l'Etat, n'est pas voler au sens commun
des comoriens.
Les taux élevés des taxations douanières et fiscales, labsence
dune réelle politique générale pour encourager le secteur privé, encouragent les
"dessous de table" connus ici sous le nom de "Mkatrio".
Il y a ensuite les facteurs politiques. L'absence d'un état fort
défendant l'intérêt général, d'une justice capable de débusquer toutes les formes de
corruption pour les punir sévèrement, un fonctionnement bureaucratique de
ladministration dans laquelle le fonctionnaire na pas de compte à rendre à
personne, lopacité dans la gestion des affaires publiques, encouragent les citoyens
à se passer de leurs devoirs, puisqu'ils n'ont pas confiance à cet Etat
moribond. La
vigueur de la société civile, des médias, nest pas importante pour dissuader la
corruption. En outre les partis politiques comoriens fonctionnent selon un système de
distribution de faveurs partisanes et de clientélisme.
Il y a enfin les facteurs sociaux qui sont les plus importants étant
donné qu'aux Comores le "paraître" est plus important que "l'être".
On préfère se ruiner, voler, s'endetter pour faire le grand mariage, s'acheter une
voiture, construire une maison, se payer des voyages, assurer des largesses à ses
courtisans pour "paraître" un homme respectable, riche et avoir une place dans
notre société de plus en plus matérialiste. Il sagit dune culture
ostentatoire encouragée par la quête monétaire permanente et le réseau de la société
comorienne imposant une obligation morale dassistance mutuelle. Personne na
intérêt à refuser un service sollicité par un membre de la famille, un notable du
village, de la région, au risque dêtre traité de
" Mrumwiyi ", un méchant. Celui qui ne respecte pas cette
solidarité, est repoussé et insulté. L'honnête fonctionnaire, qui accomplit
difficilement sa mission et qui ne vole pas pour céder à cette pression sociale et à
cette culture ostentatoire, fait l'objet de la risée et des railleries de la communauté
et de sa propre famille. Il devient presque "l'idiot du village". Il y a aussi
cette culture de jalousie et la nécessité de faire autant que possible, mieux que
lautre. Ainsi des simples fonctionnaires ne touchant même pas 100 000 Francs
comoriens (Fc) par mois, roulent dans des voitures de plus de 10 millions de
Fc,
construisent des villas valant des centaines de millions de Fc, se paient des voyages dans
les quatre coins du monde etc
Ces corrompus et ces incompétents connus de
tous,
pavoisent ici et là et continuent à occuper les plus hautes fonctions de
l'état. Ces
individus sont adulés par la société car, ils sont considérés comme
"intelligents", contrairement à ces "idiots" qui ne font pas comme
leur collègue de travail, "bouffer largent public".
Ces facteurs ont considérablement développé le phénomène de la
corruption dans notre pays, phénomène qui a pour conséquence, la déliquescence et la
dégénérescence de l'Etat, qui anéantissent la bonne foi indispensable au
fonctionnement correct des institutions gouvernementales et civiles, l'affaiblissement des
valeurs fondamentales de notre société, la dégradation des murs. Ceux qui gèrent
des fonds privés ou publics (tontines, associations, entreprises, groupements
sociaux)
détournent systématiquement ces fonds. L'arbitraire, le favoritisme, la suspicion et la
délation se sont installés en règle absolue dans notre société. L'opprobre est jeté
sur toute la société et la classe politique. Le coût de la vie continue de connaître
une hausse vertigineuse. Et ce sont les couches les plus défavorisées de la population
qui souffrent de plus en plus de ce phénomène.
Pour arrêter cette hémorragie, il faut mener un combat sans merci
contre la corruption. Cest un combat de longue haleine qui peut durer des
années,
voire des décennies. Tous les dirigeants qui se sont succédés dans ce pays ont
dénoncé et continuent de dénoncer par les mots, la corruption (cf. les discours
dAhmed Abdallah en 1989, de Mohamed Taki en mai 1998, de Tadjidinne en novembre 1998
et dAzaly en mai 1999) mais les mauvaises habitudes sont têtues. Elles subsistent
aux déclarations de bonne intention.
Mais comment ce combat peut-il être mené alors quil faut une
volonté politique venant den haut et justement ceux qui sont aux commandes du
pouvoir politique et ceux qui se trouvent dans lopposition ont tous " leur
jardin secret" de corruption. Ils ont été pour la plupart dentre
eux, mêlés
de près ou de loin à des formes diversifiées de corruption. Vont-ils scier la branche
sur laquelle ils sont assis ?
En ce début du nouveau millénaire, notre pays est condamné
impérativement à mettre de l'ordre dans la gestion de ses affaires publiques, en
réprimant sévèrement toute forme de corruption et en lançant une grande opération
"main propre" pour débusquer ceux qui ont ruiné ce pays. Les textes réprimant
la corruption existent dans notre législation, il suffit de les appliquer. Les Comoriens
ont "le droit de savoir". C'est le prix à payer pour moraliser notre vie
politique. En tous les cas, tôt ou tard une nouvelle génération de comoriens aura cette
volonté politique pour assainir les murs politiques de ce pays, redonner confiance
et rassurer nos concitoyens pour qu'ils participent activement au développement
économique de ces îles aux parfums. Et pour cela il faudra revitaliser la société
civile pour quelle joue pleinement son rôle de moralisateur de la vie publique pour
que cette lutte contre le phénomène de la corruption dans notre pays, soit propulsée
den bas.
Ismaël SAADI