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Faits Divers |
| La jeunesse
Comorienne malade de son désoeuvrement |
Par Amina Mahamoud le 06/11/2003
Cinq jeunes comoriens viennent d’être placés en
mandat dépôt en attente de leur jugement après 48 heures de garde à vue avec
pour chef d’inculpation faux et usage de faux et participation à un réseau
mafieux visant à détourner les recettes douanières.
Un simple fait divers et qui pourtant devrait ébranler tout observateur
averti. Tout d’abord par la nature des suspects. La moyenne d’âge du supposé
réseau mafieux est de 24 ans. Profil moyen, bac plus… indéterminé. Ces jeunes
avec un bac en poche et qui se débrouillent pour aller faire des études
ailleurs sans bourse avec pour seul appui le soutien plus ou moins régulier de
la famille. Madagascar, Egypte, Afrique du Sud, clandestin à Paris, parcours
universitaires sinueux et un beau jour le retour au pays. Autre point commun à
ces jeunes : appartenance à la bourgeoisie moyenne descendante des nobles
familles traditionnelles. Un lourd poids pour de jeunes épaules ayant pour
seul bagage, un nom et l’aura éphémère du « je viens, de quelque part ».
C’est alors l’entrée dans la vie active, au petit bonheur la chance. Coursier
au magasin de papa, mais fils du patron quand même, stagiaire dans la boite de
maman mais quelle qualification me permettra d’être recruté un jour et avec
quel salaire, petite débrouille d’achat-revente, mais jusqu’à quand ?
N’oublions pas que ces jeunes sont les premiers fruits de la mondialisation
avec pour Dieux, Reebook, Ralph Lauren, Rav 4, R&B plein les oreilles, Ray Ban
et rêves en couleur, sur écran plat 16/9 et dolby stéréo.
Ailleurs on a le Loto, le tiercé, les combats de coqs… mais ici ? De quoi peut
rêver un jeune de 24 ans sans avenir, sans perspective et pourtant animé du
désir de vivre pleinement ? Travailler honnêtement pour gagner sa vie. Il est
permis de rire, mais pas longtemps.
Quels sont les coups gagnants ? Le trafic de drogue, la contrebande d’alcool
et de cigarettes, le commerce informel, la fraude à l’électricité, le petit
mkara kara pour arrondir les fins de mois, les détournements de fonds des
associations, les coups de pouce pour les marchés, petits et grands, les
élections (il parait que les campagnes électorales deviennent aussi lucratives
que les campagnes de vanille)… Voilà l’univers dans lequel évoluent nos
jeunes.
Point de formation, point de création d’emploi, point d’appui aux jeunes
entrepreneurs, point de soutien à la jeunesse et le pire, point de modèle de
réussite à part celui de ceux qui ont mangé, mangé, et encore mangé et qui
continuent de manger en toute impunité. A ceux là est venu s’ajouter toute une
nouvelle génération de mangeurs aux dents encore plus longues et plus acérées
qui s’empiffre, qui nargue et qui a réduit en cendres le peu de valeurs qui
restait.
Désarroi total des familles désireuses de préserver un peu d’honneur et de
dignité, mais que faire devant la vague déferlante des notables à l’écharpe
parfumée à l’argent sale ? N’est ce pas cette nouvelle génération qui va
dorénavant gérer les affaires de la cité, rendre justice, répandre le bien et
dénoncer le mal ?
Autre motif d’inquiétude : la justice. Définie par le Robert comme la juste
appréciation, reconnaissance et respect des droits et du mérite de chacun,
elle fait figure dans notre quotidien d’instrument de règlement de comptes
personnels et de matérialisation de toutes les haines. Dans le désert
d’éthique et de valeurs ambiant, la notion de justice s’est peu à peu diluée
confirmant à chaque instant que nous sommes bel et bien dans la jungle où la
loi du plus fort (en gueule ?) est la meilleure. Ainsi d’aucuns se réclament
t-ils, par un jeu de mots habile, de l’université de Bush (bouche) pour
justifier leur présence dans les plus hautes sphères de l’Etat et leur
participation (réelle ou supposée) dans les grandes décisions du pays.
J’éprouve beaucoup de peine pour les authentiques instruits dans ce pays, les
médecins réduits aux infirmiers, les économistes aux épiciers, les architectes
aux dessinateurs, les ingénieurs aux réparateurs/vendeurs, les sociologues aux
réformateurs de quartiers et les administrateurs aux gratte-papiers, quand il
ne leur reste qu’à égrener leur journée sous l’ombre bienveillante des
feuilles du manguier, attendant une paie hypothétique. Cependant, il est une
catégorie pour laquelle j’éprouve encore plus de peine, c’est celle des
juristes. Tant d’années passées à user les fonds de culotte sur les bancs de
la faculté de droit, à acquérir la connaissance des règles qui régissent les
rapports des hommes entre eux, à s’imprégner des droits humains, à nourrir les
idéaux de justice et d’équité, à rêver de défendre la veuve et l’orphelin pour
être réduits à l’état d’instrument du pouvoir alors qu’ils devraient être
l’instrument indépendant de régulation du pouvoir. D’autres jeunes, d’autres
parcours, plus ou moins justes.
Quel crédit apporter à une justice qui, d’habitude représentée par une
balance, fait deux poids, deux mesures et érige l’arbitraire comme règle de
droit?
Quelle gravité accorder à l’accusation de faux et usage de faux quand toute
une société se nourrit de la fraude, la falsification et l’imposture ?
Où s’arrête l’injustice et où commence la justice ?
Jugeons ces jeunes avec sagesse. Que la justice soit juste et que chacun
d’entre nous prenne la mesure de sa responsabilité dans ce fait de société.
Car ce n’est pas un simple fait divers.
Amina Mahamoud
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