Ali Soilih ou les limites
de la lucidité
''J'ai dit que nous voulons mener une révolution lucide''
Ali Soilih 31 Mars 76, La Révolution et la Radio
Par Ismael Ibouroi - Article paru dans le journal Alwatwan du 5 Aout 2005
Le coup d'Etat du 3 août 75 est resté trente ans après, une énigme, un point
aveugle pour les citoyens comoriens et pour les historiens à venir, une
tâche intellectuelle qu'il est de leur devoir d'assumer s'ils veulent donner
à leur peuple les moyens politiques d'agir et de maîtriser les événements.
Ce travail d'élucidation de la conjoncture conflictuelle , confuse qui va
de72 à 75 , n'ayant pas été opéré, le passage éclair, dramatique d'Ali
Soilih au pouvoir est devenu seulement un mythe qui hante les esprits, une
vedette politique que le petit peuple écoute à longueur de journée , dans
l'attente d'un messie qui ne sera jamais au rendez vous de leurs espoirs. Il
nous faut donc tenter d'éclairer pour nous ici et maintenant , le
télescopage incroyable de trois événements majeurs en ce mois de Juin -
Juillet 75 : une déclaration unilatérale d'indépendance, un coup d'Etat , la
sécession de l'île de Mayotte…et dix ans de domination mercenaire sans
partage. C'est beaucoup , c'est même trop, pour un petit peuple coincé dans
un petit archipel , loin de tout .Cela explique peut être l'atonie politique
de ces trente dernières années. Les comoriens sont devenus au bout du compte
, un peuple sonné , hagard , dépossédé, incapable d'arrêter par lui même sa
descente aux enfers . Il faudrait prendre chacun de ces événements et
l'expliquer en lui même mais les dimensions de cet article ne le permettent
pas .72-75, constitue un nœud , un point d'articulation majeur. Toute
l'évolution ultérieure des Comores avec sa violence , ses soubresauts, ses
espoirs déçus et ses graves injustices trouve ici leur terreau qu'il faut
creuser, si l'on veut comprendre ces trente ans d'histoire carnavalesque .
Nous avons pris nonobstant la décision théorique et politique de focaliser
l'attention sur le coup d'Etat du 3 août et surtout et avant tout de rompre
avec l'apologie commémorative du grand révolutionnaire ou l'anathème qui
l'excommunie en le vouant aux gémonies. Nous choisissons pour notre part, en
toute modestie, une approche analytique et critique qui préserve à la fois
l'honnêteté et la vérité. Les origines de grande famille féodale , la
formation intellectuelle ainsi que l'activité politique et militante d'Ali
Soilihi sont des faits très connus dans le pays . Mais quelles sont les
raisons qui ont poussé des gens aussi intelligents et patriotes à faire le
coup du 3 Août ? Etaient- ils conscients qu'en agissant ainsi ils
compromettaient l'audace de l'indépendance et allaient engager les Comores
dans une spirale sans fin ? Il est étonnant qu'un homme aussi intelligent et
honnête qu' Ali soilihi n'ait pas voulu s'expliquer sur les mobiles profonds
de son acte. Trois hypothèses peuvent toutefois être retenues :
1- La conviction des leaders groupés au sein du FNU exprimée dans un texte
rendu public, que les accords de Juin 73 remettaient le pays aux mains de la
féodalité terrienne et commerçante et précipitaient le retrait de
Mayotte.(1)
2- La conviction qu'à la mort de Cheikh , c'est le prince Said Ibrahim qui
devenait son successeur naturel et légitime. La dette du révolutionnaire vis
à vis du Prince, son parrain en politique aura une influence considérable.
3- Un contexte géo-politique marqué par la guerre froide et les divisons Est
-Ouest qui pèsera lourdement sur les choix des dirigeants du tiers monde.
C'est ainsi que dans la région , la Tanzanie , le Mozambique , Madagascar et
les Seychelles basculeront dans des régimes étrangement socialistes avec
d'incroyables variations et en tout cas rangés dans un camp contre l'autre
et totalement orientés dans ce que François Furet appelle l'illusion
communiste.
Lorsqu'en 1975 les députés de l'assemblée nationale ont pris la décision
historique inédite de rompre avec la colonisation par une déclaration
unilatérale d'indépendance , Ali Soilihi alors député ainsi que les princes
Said Ibrahim et Jaffar se trouvaient absents des Comores. Personne ne saura
la nature des discussions qu'ils ont eues , les personnalités rencontrées et
leur influence . On peut imaginer la colère , la frustration sinon la
déception ressenties que des acteurs politiques aussi importants aient été
en quelque sorte mystifiés, doublés et qu'ils soient mis à l'écart du plus
grand rendez vous de l'histoire des Comores .Mon idée est donc que le coup
d'Etat du 3 Août est une revanche d'Ali Soilih pour écarter Abdallah et
mettre en selle son parrain , le charismatique Prince et sous son parapluie
attendre son heure. Pure calcul tactique et machiavélique. La question du
choix du régime et singulièrement de l'option révolutionnaire n'était pas le
projet politique explicite du 3 Août. La révolution sera un choix après
coup. Les grands discours qui enflammeront les foules commenceront après 75.
La question de la révolution , son contenu théorique, ses conditions de
réalisation, son personnel seront explicités au fur et à mesure , au coup
par coup et au gré des circonstances. C'est pourquoi je ne crois pas qu'Ali
Soilih avait un véritable projet politique, une réflexion théorique élaborée
sur la nature du socialisme , ses conditions de réalisation et de manière
spécifique son introduction par le haut, dans un petit pays agraire, sans
aucune industrialisation et cela en 75 après les ravages qui étaient déjà
largement connus en Afrique. On est d'ailleurs étonné de cette bévue, de
l'absence de lucidité critique , de distance théorique sur la voie suivie ,
le silence sur ses méfaits , ses injustices, la privation des libertés
publiques, en somme la transformation de ces socialismes tropicalisés en
dictature politique. La mort inattendue du Prince Said Ibrahim fin 75
sonnera comme un coup de tonnerre. Cette mort va bouleverser l'organigramme
d'Ali Soilih , son agenda , le rythme de mise en œuvre de ses projets . Elle
l'aura privé d'un appui capital dont il aurait pendant un certain temps
besoin pour faire face aux résistances des comoriens et particulièrement les
féodalités coutumières, politico-religieuses installées à la grande Comores
.
Début Janvier 76 Ali est totalement seul. Pris de cours il doit remanier son
projet dans le sens de la radicalisation , seule alternative pour que les
événements n'aient pas raison sur lui. C'est ainsi qu'il devint Chef de
l'Etat en ce mois de Janvier 76 et commence immédiatement à dérouler son
plan .La mort du Prince , le socialisme dans un pays agraire, sans industrie
et attardé , le caractère minoritaire de son régime, ces trois
contradictions vont marquer profondément cette courte et tragique
présidence. Elles expliquent sans doute l'intelligence aigüe des
circonstances , la paranoïa croissante , la délation généralisée et surtout
elles caractérisent le style volontariste , effréné de l'homme et
l'accélération des mesures qu'il prenait .
Comme tous les régimes qui portent les germes du totalitarisme, la volonté
de faire table rase, d'un retour à l'an zéro en créant partout l'amnésie
collective : " Citoyens , nous étions fixé une période transitoire de cinq
semaines c'est à dire de trente cinq jours depuis l'abolition de la fonction
publique , ce grand legs du colonialisme français, handicap important dans
la vie des travailleurs comoriens " (2). Suivra un acte symbolique de grande
portée culturelle, c'est l'incendie des archives nationales et d'autres
moins glorieux, les arrestations massives et arbitraires pour des coups
d'Etats qui au fil du temps seront pour la plupart imaginaires. Nous ne
passerons pas sous silence des réformes économiques , l'accès du plus grand
nombre à l'enseignement de base et notamment les femmes massivement
alphabétisées et qui accèdent à des responsabilités mais ces acquis seront
vite occultés parce que ce socialisme là, manquant singulièrement de cadres,
va se rabattre sur un personnel de plus en plus jeune, non averti. Le projet
socialiste porté par un groupuscule minoritaire , le parti mranda , version
gauchiste de l'umma, n'ayant aucune base populaire mais obligé de chercher
des alliés de fortune, ce projet était condamné à l'échec. La fuite en avant
théorique et pratique était donc fixé à l'avance : -volonté d'éduquer,
d'éradiquer jusque dans les détails les préjugés, les atavismes ancrés dans
la mémoire collective que les sorciers et les marabouts exploitent souvent.
Le Politique, le Mongozi, maître des foules, était toujours convaincu que ce
sont les autres qui ne comprennent pas sans jamais se remettre en cause soi
même, se demander s'il n'était pas en train de se fourvoyer lui même sur
toute la ligne avec de vieilles recettes théoriques . Dans le même temps,
les écoles étaient fermées afin de faire de la société à la fois une école
sans murs et des prisons chargées de prisonniers bien gardés par les
commandos.
- Conviction d'un marxisme européocentriste que la culture comorienne est
dans son fondement incompatible avec le progrès par la révolution et qu'il
fallait à tout prix la réformer de manière radicale. La volonté de faire
table rase était intimement liée à la nature irréversible du projet
révolutionnaire. Ali Soilih parlait de "point de non retour ", de pays mûr
pour la révolution ', ,qui a les moyens de concrétiser les quatre
révolutions'', de nation démocratique ''….. Mensonge , délire verbal ou
démagogie.. ? Et si c'était seulement le romantisme révolutionnaire que
sécrétait la guerre froide ?
- Et surtout sa vision politique relevait d'une lecture binaire , réductrice
et manichéiste de la dialectique marxiste dont les effets politiques vont
être catastrophiques. Nous voulons pour preuve citer la fameuse phrase qui
résume l'essentiel de la ''philosophie politique '' d'Ali soilihi : "Le
responsable qui a la conviction sans faille que son seul juge c'est
l'Histoire et qui sait aussi que deux leaders qui ne s'accordent pas sur la
voie de la révolution ne peuvent avoir raison tous les deux à la fois , il y
en a un qui peut avoir raison, l'autre doit s'écarter. Deux hommes ne
peuvent avoir raison en même temps …. La politique révolutionnaire ne
fonctionne pas comme ça. Celui qui a raison a raison sur toute la ligne,
celui qui a tort a tort de bout en bout , il doit s'écarter" (3 ). Ce texte
qu'il faudrait expliquer dans les détails à cause de sa densité révèle des
aspects importants de la pensée politique d'Ali soilihi , la croyance que
l'histoire dans son processus immanent garde un sens qui se révèlera un jour
aux hommes afin de séparer le vrai du faux , ce qui met en arrière plan la
volonté des hommes, la part contingente et imprévisible de la liberté des
citoyens. Et surtout l'idée qu'il n'y a qu'une seule vérité, qu'un seul
individu peut détenir en un moment donné, ce qui conduit l'autre à se
soumettre ou à être écarté. Cette conception est le propre de la pensée
unique, d'une pensée de l'exclusion. Or, toute la réflexion sur le
fonctionnement des sociétés humaines montre que ce n'est pas le monisme d'un
seul point de vue mais le pluralisme des opinions qui fait la valeur des
communautés humaines et permet leur progrès. Seul ce pluralisme politique
fonde la dignité des citoyens et le respect des droits de l'autre homme.
C'est très étonnant de la part d'un marxiste de ne pas reconnaître dans le
processus dialectique l'élaboration collective de la vérité. Un grand homme
politique disait un jour que sur dix erreurs en politique , il y en a neuf
qui consistent à croire encore vrai ce qui a cessé de l'être.
Donc, l'analyse critique du régime qui est sorti du coup d'Etat du coup du 3
Août doit selon nous , au delà de l'estime ou du rejet de la personne,
reposer sur deux éléments centraux dans la pensée d'Ali soilih .C'est
d'abord un ensemble d'erreurs d'appréciation théorique sur les contraintes
objectives et les conditions de possibilité d'introduction du socialisme
dans un pays insulaire, agraire et musulman . Et ensuite, la conviction
politique qu'une minorité très déterminée peut changer radicalement les
fondements économiques et culturels d'une société .Mais cela a été l'air du
temps. Même un mouvement aussi important que celui des étudiants comoriens
en France braqué sur la division en 3 mondes, version chinoise de la guerre
froide, continuait malgré les démentis de l'expérience à vénérer les vieux
totems maléfiques de la révolution prolétarienne, les Polpot et les Enver
Hoxha , écoutait Radio Tirana et lisait Pékin Information… Les qualités
d'homme du Mongozi ne sont pas en cause ici .Elles sont indéniables. Il
suffit de se rappeler comment il a su gérer deux des dossiers très
difficiles de son régime : le départ de l'assistance française et
l'évacuation de 17OOO comoriens après les assassinats de Majunga .Nous
retiendrons aussi comme des acquis définitifs solides la vertu de l'homme
qui repose sur la rénovation de la langue et du discours politique et bien
sûr une éthique rigoureuse face au bien public qui s'interdit tout
enrichissement personnel , bannissant loin de sa personne toute forme de
corruption. De Gaulle disait que le chef est toujours seul en face du
mauvais destin. En 1975, l'idée de révolution était loin d'être mûre pour le
Mongozi. .Elle s'est imposée comme nécessité politique sous la pression des
circonstances difficiles qu'il devait affronter ou disparaître. La Guerre
froide et les révolutions déclarées partout comme la seule voie du tiers
monde pour rattraper son immense retard ont rendu le discours
révolutionnaire acceptable et la violation des droits de l'homme tolérables,
trouvant des émules partout. Dans ce contexte global de déni démocratique ,
Ali Soilih allait expérimenter à son tour sa petite théorie du socialisme
tropicalisé , transformant les Comores en laboratoire idéologique et son
peuple en instrument au service d'un idéal très lointain qu'il ne comprenait
pas.
Finalement ce n'est pas seulement l'élan d'Ali Soilih qui a été brisé par un
assassinat lâche et inexcusable mais aussi et surtout l'élan des Comores
démocratiques et rassemblés autour de l'indépendance et qui, conservé,
aurait permis d'éviter la descente aux enfers et sans doute de régler de
nombreux problèmes y compris celui de Mayotte. Trente ans après, les Comores
se trouvent à la croisée des chemins, face à une équation historique unique
et redoutable qui se résume ainsi. Il s'agit de mettre fin simultanément au
démantèlement programmé de l'Etat unitaire et des partis politiques qui
laissent le peuple comorien dans un état de déshérence absolue. Refonder
l'Etat républicain et susciter l'émergence de nouveaux interlocuteurs
politiques nationaux non communautaristes. Telle est la vraie question ,
celle du renouveau républicain et démocratique, loin des tables rase
totalitaires des socialismes liberticides.
1 Le Manifeste conjoint
2 Ali Solihi : Paroles et Discours édition Inalco P56