La langue comorienne
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La Langue Comorienne

La langue comorienne : histoire et évolution

par Mohamed Ahmed-Chamanga

Le comorien appartient à la famille des langues < bantu >. Contrairement à ce que beaucoup croient (ou voudraient nous faire croire) ce groupe < bantu > n’est pas une catégorie ethnique, encore moins raciale, mais le résultat d’une classification des langues africaines d’après leurs origines. La plupart des langues parlées dans la moitié sud de l’Afrique appartiennent à cette famille (au sud d’une ligne qui court à travers le continent du sud du Cameroun sur la côte atlantique jusqu’au sud de la Somalie sur le côte de l’Océan Indien - et avec l’exception de quelques zones plus petites où sont parlées des langues d’autres familles, comme les langues < khoisan > du Kalahari en Afrique du sud).

Les langues < bantu > (on écrit aussi parfois en français "bantoues") partagent des caractères communs, dus au fait qu’elles se sont différenciées il y a de nombreux siècles à partir d’une langue source hypothétique que les linguistes ont essayé reconstituer, bien qu’il n’en reste aucun témoignage direct. Ces caractères comportent des traits de grammaire, dont le principal est : la répartition des noms en un grand nombre de "classes", analogues aux "genres" masculin et féminin du français, mais répartis selon d’autres critères n’ayant rien à voir avec le sexe (par exemple une classe des noms d’humains / une classe des noms d’arbres / une classe des noms de liquides, etc., en simplifiant). Les langues < bantu > ont aussi un grand stock de vocabulaire originel commun, qui prend bien sûr des formes différentes selon les langues, mais dont les spécialistes reconnaissent facilement la filiation à partir de la langue source originelle. Par exemple, précisément, le mot qui a été choisi pour désigner toute la famille est le pluriel du nom signifiant "homme"; il comporte un préfixe caractéristique du pluriel des noms d’humains, qui est : < ba > et un radical, qui est < ntu >; le mot s’articule effectivement < bantu > en lingala et en kikongo (langues parlées en Afrique centrale), il est devenu < watu > en swahili (langue parlée notamment en Tanzanie et au Kenya, Afrique de l’est), et il est devenu en comorien < wandru > ou < wantru > ou encore < watru > selon les dialectes. Ainsi le dialecte de la Grande Comore (qui s’appelle le shingazidja) prononce le mot "les hommes" : wandru; celui d’Anjouan (qui s’appelle shindzuani) le prononce : wantru, tandis que celui de Mayotte (qui s’appelle shimaore) le prononce : watru. Le dialecte de la quatrième "le des Comores, Mohéli, s’appelle shimwali; pour ce mot, comme pour beaucoup d’autres, il emploie la même forme que le shingazidja : wandru.

    Selon certaines affinités, les langues bantu forment des sous-familles. Le comorien appartient à la sous-famille du bantu oriental qui comprend également le swahili. Avec ce dernier, le comorien partage une ancêtre commune que le linguiste qui a étudié la question a baptisée de l’abréviation "sabaki". Le foyer originel des langues de la sous-famille "sabaki" serait situé quelque part au Kenya, le long de la rivière Tana. Les deux langues (le comorien et le swahili) se serait différenciées des le XI siècle. Par la suite, chacune d’elles évolue normalement à sa manière et au gré des vents migratoires des populations qui composent les deux rives. Les contacts entre les Comores et la côte est africaine ont été, malgré tout, suivis et réguliers, même si on peut noter un certain ralentissement depuis la colonisation française. C’est sans doute ce qui explique pourquoi nos deux langues demeurent encore très proches.

Cette proximité linguistique s’explique aussi par le partage de la civilisation arabo/islamo bantu, commune dans toutes les "les des Comores et celles de la côte est africaine (Zanzibar, Lamu, Pate, Pembae) et sur la bande côtière de Tanganyika et de Kenya (d’ou est tiré le nom de swahili : le mot < soihil > dont le pluriel est < sawoihil > signifie "la côte" en arabe). Tout en restant des langues bantu par leurs structures grammaticales respectives, le swahili et le comorien ont intégré un nombre important de mots d’origine arabe (environ 40 % du vocabulaire). Pendant longtemps, le comorien avait été d’ailleurs considéré comme un dialecte swahili. Mais des linguistes, comme Sacleux à la fin du siècle dernier et au début de ce siècle et d’autres, dans les années soixante-dix, ont noté une nette distinction entre les deux langues. La confusion ancienne serait venue du fait qu’avant la colonisation le swahili (qu’on avait déjà l’habitude d’écrire - à l’aide de l’alphabet arabe) était employé comme langue du commerce et langue de communication internationale par les pays riverains du Canal de Mozambique, et qu’il était donc employé dans une certaine mesure aussi aux Comores, en plus de la langue locale comorienne.

Aujourd’hui, la langue comorienne, qui est parlée par toute la population, reste confinée presque uniquement à l’usage oral. Avant et pendant la période coloniale, aucun statut, aucune reconnaissance officielle ne lui avaient été accordés. Les pouvoirs politiques (les sultans) et l’enseignement, avant la colonisation française, utilisaient l’arabe, langue de la religion, et en partie comme on vient de le voir le swahili, langue du commerce. Avec la colonisation, l’administration et l’enseignement sont passés au français. Les moindres actes (actes de vente, actes juridiques) continuent à se faire dans une langue non connue par au moins 80 % de la population. Par exemple, toute demande d’embauche, même à un poste de gardiennage doit se faire actuellement en français. Il n’est pas non plus normal que pour de simples calculs arithmétiques, il faille passer par le français, ce qui a pour conséquence d’exclure une bonne partie des adultes comoriens. Ainsi, après la colonisation, la population comorienne continue à se priver de sa propre identité, à nier l’existence d’un élément essentiel de sa culture et, par conséquent, à s’autodétruire. Pourtant, comme l’avait démontré le Président Ali Soilihi (qui gouverna de 1975 à 1978), la langue comorienne est capable de devenir un bel instrument de travail, un instrument d’éducation au même titre que l’arabe ou le français. Qu’on se comprenne bien : il ne s’agit pas de remplacer le français, mais de prendre en compte ce qui fait notre spécificité. Sans cette prise en compte, les Comores connaîtront pour longtemps encore des crises identitaires qui vont hypothéquer durablement tout développement socioculturel voire économique.

Il est donc essentiel que les politiques prennent enfin conscience que notre pays est indépendant et qu’on ne peut, par conséquent, mener la même politique éducative comme au temps de la colonisation. Une autre politique est donc possible. Et cette autre politique doit nécessairement prendre en compte la langue parlée par l’enfant comorien. Cela sera, non seulement bénéfique à l’enfant lui-même qui pourra ainsi mieux s’approprier sa langue maternelle et mieux s’extérioriser, mais aussi à l’état qui pourra ainsi communiquer avec plus d’efficacité sa politique sanitaire et socio-éducative. Autrement dit, il faut introduire la langue comorienne dans le système éducatif, avec hardiesse mais avec mesure. Cela est possible. C’est ce que nous tenterons de démontrer dans un prochain article.