Poésie

KARO LE PAS 

Said Ahmed SAID YASSINE

NOFUMU MMIDJINZE 

K.A.
 

Ahmed ABOUDOU 

Sadani 

Mara 

Reno 

MAB Elhad 

Kassim MOHAMED SOYIR
 
Ali Mroivili (NAPALO)
 

Nassuf DJAILANI
 
Rolande GALAZZO
 
ANSSOUFOUDDINE Mohamed
 
Mlozi KARIBAHARI
 
Hassane MSAIDIE

Mahamoud M'SAIDIE
 
Adjmaël HALIDI
 

Saniati ZENABOU

Ben Said Issouf EL FAROUK
 
Hadji Mbaé Madi
 
Soulé Abdou Oumouri

Abdoul Aziz Fadhuili

Abdelfatah Nadjloudine

Balwan

Fred Dharma

René Joomun

Daoud Djalim

Abdou Djohar

Hassani Soulé

La poésie dans la presse
 

La Poésie Comorienne

Reno

 

L'Auteur
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Avertissement :

« Et les poètes ! Ce sont eux que suivent ceux qui sont égarés ! » 

( Sourate 26 v. 224 )

Souviens-toi mon enfant, l’autrefois j’ai rigolé.

Le sage a dit : L’appétit vient en mangeant ! … Tu m’as regardé en baragouinant, autoritaire, indignée, taquine, heureuse ; imitant le sage, tu as rajouté… et l’amour en voyageant !

Chaque fois que tu m’apostrophes, mon estomac se noue mais mon esprit s’éclaire. J’ai promis souvent de te raconter le pays de maman, qui est aussi le tien, qui est aussi le mien.

Tu es née dans un pays de rêve, un pays de croyants. Tu brûles comme un soleil de kashkasi, mais tu as le rire de la lune dans un dessin romantique. Tu as le parfum de la brise sur une après-midi de Ramadan.

Tu veux que je dise ce pays ? Nous l’avons quitté depuis peu, nous n’y sommes pas restés longtemps. Comme toi il étincelle de passions. Et moi, je suis éclaboussé, je ne peux pas être objectif, mes sentiments se contredisent. Je ressens toujours le même fouillis, la confiance et aussitôt la révolte.

Ecoute plutôt ce songe, j’y croisai un ancêtre.
1ère Nuit

Salamalecum !

- Malecum Salam…

Tami et moi gambadions en rêve sur les flancs d’une colline qui nous était familière.

En croisant le vieillard, assis sur un caillou au pied d’un grand manguier, nous l’avions salué distraitement, mais sa voix caverneuse attira notre attention.

On rencontre tellement de gens étranges, nous aurions dû continuer notre chemin, mais nous nous installâmes à son invitation.

- Où cours-tu si vite moustique ?

Pour quel avenir insensé,

Ta donzelle et toi, quelle mouche vous pique ?

Moi je cause du passé.

Ecoutez donc ce conte des temps anciens, ainsi s’écrit l’histoire de Mwezini !

Apprends les années noires

Et les années tranquilles

Celles de ton histoire

Même les plus difficiles

Car c’est sans doute là

Matière à réfléchir

Comme disait Abdallah

L’amour est à venir.

- C’est qui Abdallah ? coupa Tahamida.

- Ne m’interromps pas quand je compose, maugréa le vieillard ! Et puis sers moi un verre d’eau, vouloir expliquer des choses aussi essentielles à des chèvres de votre espèce me donne soif !

Ecoutez donc ce conte des temps anciens, Soulaïmane visita Mwesini !

Un conte est un mensonge

Vous croiserez des hommes

Profitez de ce songe

Pour battre leurs fantômes.

Tami leva le doigt  en riant : c’est qui Soulaïmane ?

Le vieillard nous dévisagea, visiblement surpris, puis il interrogea furieux : Qui ne connaît Soulaïmane le prophète ?! Soulaïmane qui vivait, en des temps reculés, dans un pays lointain par-delà l’océan.

Soulaïmane pour qui les oiseaux chantent encore :

            Soulaïmane, sous nos ailes,

            Viens t’abriter.

Tu es seul, Grand Prophète,

A comprendre nos chants.

Enfants du Tout Puissant,

Nous sommes là pour te protéger.

De la pluie, du soleil,

N’ai nulle crainte,

Car tu es le messager de Dieu.

Louanges à Dieu qui t’a béni.

Notre conteur marqua une pause puis il reprit…

Quand la huppe, revenu des îles Mwezini, révéla à Soulaïmane l’existence de la merveilleuse princesse, son sang ne fit qu’un tour.

Certains oiseaux tentèrent de le mettre en garde contre un voyage dangereux, mais il les ignora.

Etait-ce l’aimable figure décrite par la huppe ou son instinct de prophète qui lui commandait d’aller prêcher la bonne parole en ces terres inconnues ? Dieu seul le sait, il avait choisi de partir.

Le rossignol, pour l’occasion, siffla mélodieusement ces vers :

            Soulaïmane tu pars

Par delà les mers,

Entouré de tes proches

Vers le pays des djinns.

Aux îles Mwezini

Visite les démons,

Dis-leur que Dieu les veille

Et apaise leurs âmes,

Méfie toi de leur Belle

Et de ses jambes fines,

A sa bouche de nacre

Ne perds pas ton chemin.

Tu es seul Grand Prophète

A comprendre nos chants,

Dieu bénit ton voyage,

Louanges à Dieu qui te bénit.

Sitôt sa décision prise, le prophète ne s’attarda pas. Il commanda que l‘on prépare ses bagages et choisit parmi ses plus fidèles et plus sages amis emplumés ceux qui devaient l’accompagner. Ce furent aussi les plus vaillants car il se suspendit, à tour de rôle, à leurs pattes, pour franchir les océans. C’était une route fort longue - vers le pays des djinns !, avait répété le dindon.

Le survol de l’océan dura cent quatorze fois le temps que la Lune soit ronde.

L’aigle royal et le pigeon voyageur se chamaillaient souvent quant à la bonne direction. Alors Soulaïmane grondait : Cessez vos caquetages ! En une telle entreprise la  boussole n’est pas de mise, l’esprit de Dieu nous guide.

Le vieillard s’interrompit, nous observa de son regard plissé de sagesse et conclu, sans paraître se soucier de l’intérêt qu’il avait suscité : Revenez la nuit prochaine je vous conterai son voyage.

2ème Nuit

Le lendemain au moment de s’endormir Tami m’adressa un clin d’œil et lança « à toud’suite ! ».

Très vite nous nous rendîmes sous le manguier. Le vieux était toujours là. Sa mine se renfrogna quand il nous aperçut : Vous êtes en retard ! Que faisiez-vous donc ?

Avec un sourire aux lèvres, Maman baissa la tête, je me grattai l’oreille.

-         Hum, je vois…Ecoutez bien cette histoire, car il semble que vous devrez tantôt la raconter à d’autres. Ecoutez bien l’histoire de l’un des nombreux voyages du prophète Soulaïmane.

Au terme de la traversée, les volatiles se posèrent sur une terre fumante. L’intrépide troupe, que les pattes chauffaient, s’affola :

-         C’est un piège des djinns, sire, fuyons, cacarda l’oie sauvage.

-         Trêve de pépiements, tonna Soulaïmane, placez-vous donc au dessus de ma tête, gardez-moi du soleil. Quittons cette coulée de lave et partons à la rencontre des hommes qui peuplent cette terre.

Insensible aux brûlures, il s’avança tout droit, survolé par ses amis. Quittant la lave, ils traversèrent un bois où s’étaient réfugiés de nombreux animaux fuyant les caprices du volcan.

Le moineau demanda alors au colibri :

-         Sommes-nous à Mwezini mon brave ?

-         Bien sûr, où voulez vous être ? Qu’est-ce qui vous amène étrangers ?

-         Le grand prophète Soulaïmane, que voici, s’en vient prêcher la bonne parole de Dieu le Créateur, siffla le moineau…

-         Où sont les hommes qui peuplent Mwezini ? coupa Soulé (ainsi l’appelaient quelques-uns uns de ses amis intimes).

Le colibri, s’inclina, reconnaissant le prophète, et s’empressa de répondre : Suivez la côte Sire, vous croiserez les hommes dans leur grande détresse.

-         Quels sont donc les malheurs qui pèsent sur leurs épaules ?

-         Moi, je n’en sais rien, mais l’araignée m’a dit qu’ils sont mal conseillés par de mauvais démons. Sans cesse ils se chamaillent, s’opposent leurs fortunes. Quand l’un offre dix bœufs aux convives de son mariage, l’autre veut en rôtir vingt.

Quand le village tient conseil, qui croyez-vous que l’on consulte ? Une assemblée de sages ? Certes non ! Seulement l’assemblée des mâles qui auront accompli un certain rituel, fort dispendieux. Si fait que chacun ne voyant que ses pieds, sans soucis du voisin, concourt de son plein gré à ce triste spectacle, pour amasser, de force, le trésor nécessaire.

Leurs seigneurs, qui ne sont pas meilleurs, et d’habiles conteurs, usent avec bonheur du malheur de ces gens. Les femmes sont plus à plaindre, sans parler des enfants.

-         Quelles curieuses façons ! s’exclama Soulaïmane, quelle est la tribu de Dieu suffisamment aveugle et suffisamment sourde pour être insensible aux plaintes des enfants ?

-         Doucement Seigneur, car le cafard, grand voyageur, raconte que leurs mœurs sont de loin, admirables, quand on les compares à celles d’autres peuples. Pour exemple, les femmes possèdent les maisons, et, tous les ans, pour une pieuse fête, tout de neuf ils habillent les enfants.

-         Suffit, j’en sais assez, interrompit Soulaïmane, fort d’une impolitesse toute seigneuriale, allons voir ça de près.

Le Colibri se joignit au groupe, guidant les voyageurs. Il arrivèrent bientôt aux abords d’un village. Non loin des premières cases, ils croisèrent une vielle femme pliée sous le poids de son fagot. Soulaïmane s’approcha pour la délester.

-         Bonjour, vielle femme, laisse-moi t’aider et présente moi en retour les gens de ton village.

-         Grand merci, Sire, assieds-toi donc au seuil de ma maison. Nani, ma fille, va préparer ce riz. Mange et repose toi, je vais chercher les autres.

Le prophète, ne pu contenir son admiration à la vue de la jeune fille qui souleva alors le rideau de la case.

Ses compagnons furent plus circonspects : Elle est pas mal pour une humaine, croula la bécasse ,

-         Comme tu es belle Nani, sans doute es-tu la reine en ce pays ?

-         Sire, au pays Mwezini, il n’est qu’une seule reine, répondit-elle, c’est la reine des djinns !

-         Sornettes ! rétorqua puissamment Soulaïmane, lui qui ne croyait qu’en Dieu, le Miséricordieux, n’avait jamais admis l’existence des djinns.

La fille disparut quand les gens du village, rameutés par la vieille, entourèrent le prophète. Celui-ci commença par s’informer de leur existence quotidienne.

-         la vie est trop dure, pleura un premier,

-         nous avons si peu d’eau, se lamenta un deuxième,

-         les djinns du grand Karthal nous harcèlent chaque nuit,…

-         et font pleuvoir sur nous les entrailles de la terre…

-         Face à leurs mauvais tours et leur esprit malin, ajouta un vieux, notre attitude est pleutre, insensée pour certain. Nous bavardons sans cesse, nous ne savons nous taire. Il faut que nous parlions, que nous nous disputions. Nos champs ne donnent rien mais nous avons à dire, sur le moindre caillou au milieu du chemin.

Encore ces djinns, pensa Soulaïmane. Il savait que tout problème trouve sa réponse dans la parole de Dieu. Il le leur expliqua.

Les habitants l’écoutèrent, ravis de trouver dans ses propos un nouveau sujet de discussions.

Il leur parla de Dieu, de ses commandements.

Il leur parla du livre, de ses enseignements.

Tard dans la nuit, les habitants le quittèrent, s’éloignant par petits groupes, sans cesser de débattre.

Quand Soulaïmane s’apprêta pour le coucher, Nani le rejoignit.

-         Prophète, tu es un saint homme, finissons ensemble cette belle nuit.

Elle l’attira sur sa natte et…

-         Et quoi ?

-         Dois je te faire un dessin Tahamida ? Revenez la nuit prochaine et vous saurez la suite.

La parole du vieil homme était sans appel. Nous quittâmes à regret l’ombre du manguier pour finir notre nuit, nous aussi.

3ème Nuit

Les journées commençaient à nous paraître longues, nous étions séparés, vacant chacun de notre côté à nos occupations et nous attendions impatiemment l’heure du coucher pour retourner entendre la suite de cette curieuse histoire.

Cette nuit-là, le vieillard poursuivit ainsi :

Pour Soulaïmane s’étaient accumulées les fatigues du voyage et de ses ébats amoureux avec la belle autochtone. Quand il fût bien reposé, d’une humeur bienveillante pour ce charmant pays et ses braves habitants, il décida de poursuivre sa mission. Il s’étonna cependant de ne point trouver Nani dans les environs de la case. Aucun feu ne brûlait sous la marmite, le lieu d’aisance était désert et personne ne pu le renseigner. Il aurait voulu dire au revoir à la belle et peut-être convenir d’un autre rendez-vous.

Habitué à l’obéissance et à la disponibilité de ses sujets, le monarque commençait à s’impatienter. Déjà son opinion sur les habitants de Mwezini était moins favorable.

D’un pas rapide il parcourut le village, houspillant ça et là les oiseaux qui comme lui s’éveillaient à peine.

Au détour de la place publique il croisa une fourmi.

-         Dis-moi fourmi où se trouve la plus belle fille du village ?

-         Sire, au pays Mwezini toutes les filles sont belles.

Agacé par la réponse il songea alors à écrabouiller l’insolente. Mais une autre fourmi apparut, puis une autre, et une autre encore. Bientôt le bangwé fut couvert d’insectes. Furieux Soulaïmane eut l’idée de les faire toutes picorer par le pivert mais, attirés par le vacarme, les villageois commençaient à se rassembler pour discuter du phénomène. Jugeant cet accès de colère indigne de son rang, le prophète consentit à écouter le porte-parole des fourmis.

-         Nous regrettons, Seigneur, d’avoir provoqué ton courroux, expliqua celle-ci, mais tu dois entendre la triste histoire qui est la nôtre. Bien avant l’arrivée de l’homme nous peuplions les montagnes, les plaines et les vallons. Nous étions fort nombreuses. Seules habitantes de ces îles, nous n’avions pas de maître et nous étions fort aise de clamer, sans entrave, nos maximes, nos vers et nos proverbes.

-         Tiens donc… les fourmis sont savantes de la rime et du verbe ? questionna Soulaïmane, du ton moqueur qui sied à l’érudit pesant de vanité.

-         Certes, Seigneur, nous chérissons les mots les phrases et paragraphes, et dès le plus jeune âge, nous jouons de grammaire et de vocabulaire.

-         J’entends bien, quel est donc le problème ?

-         C’est que nous sommes minuscules Seigneur, alors quand les hommes sont las de nous entendre, ils nous écrasent du talon ! A ce jour, nous ne sommes que six mille deux cent seize survivantes.

-         Avez-vous, pour le moins, de subtiles pensées ?

-         Oui et non…

-         Toi, par exemple, la petite rouge, que dis-tu ?

-         N’habillez pas la vérité avec la fausseté, répondit l’intéressée,

-         Et ne cachez pas la vérité quand vous la connaissez, renchérit sa voisine,

-         Quiconque commet un pêché, ne l’a commis que contre lui-même, ajouta une troisième,

-         Dieu le sait, il est sage, prévint Soulaïmane,

-         La vie du monde n’est qu’un jeu, un divertissement, lança une noire,

-         Mais certainement, le séjour de l’autre vie est meilleur pour ceux qui croient en Dieu, confirma le prophète,

-         O fourmis, rentrez dans vos demeures, de peur que Soulaïmane et ses armées ne vous écrasent sans s’en apercevoir !

A ces mots, Soulaïmane consentit un large sourire, il remercia Dieu pour les paroles sages et celles qui sont plaisantes, puis s’adressa au peuple fourmi :

-         Dorénavant, vous serez mes compagnes et j’égorgerai quiconque vous nuira. J’interdis en l’occurrence que l’on vous écrabouille, que l’on fasse de vous de la soupe et aussi que l’on vous pisse dessus !

Fort de ce décret, le Prophète décida de poursuivre sa route.

Alors qu’il s’éloignait avec sa cour, on entendit perçants, les pleurs d’un nouveau né, ce qui n’émut personne… qui s’en inquièterait ?

-         A demain mes enfants, termina le vieux,

-         Ça tombe bien, j’ai envie de faire pipi, répondit Tahamida… je ferai attention aux fourmis, ajouta-t-elle en s’éloignant.

4ème Nuit

La quatrième nuit, lorsque nous arrivâmes sous le manguier, le vieux ne s’y trouvait pas. Il nous semblait impossible qu’il eut oublié notre rendez-vous. Nous avions patienté toute la journée et notre déception fut grande. Tandis que, désemparés, nous nous apprêtions à rejoindre, sans entrain, d’autres rêves, un petit lézard escalada le rocher sur lequel le vieillard avait l’habitude de s’asseoir.

« Halte-là ! jeunesse écervelée,

Oyez le message, pas de panique !

C’est le sorcier échevelé

Des promenades oniriques

Qui m’envoie prévenir

Le drôle et sa drôlesse ;

Songez à l’avenir

A louer sa sagesse.

L’ancêtre est retenu,

Il vous convie demain à la table de Lune

Ici-même au menu

L’histoire de Soulaïmane, ses peines et fortunes.

L’air de rien Tami me chuchota :  C’est peut-être vrai, en tout cas il se connaissent et ils ont le même professeur de poésie.

Je contenais mon envie rire.

-         Mais que lui arrive-t’il, demandais-je  ?

-         Une urgence !… une coco malade, une veillée en panne… à demain, soyez à l’heure !

Rassurés nous jouâmes le restant de la nuit à lancer le mbouda. Et celui qui atteignait la mangue devait l’offrir à l’autre.

5ème nuit

Le lendemain nous étions en avance. Le vieillard arriva peu après, un sourire moqueur vissé au coin des lèvres. Il s’installa comme à l’accoutumée, jambes croisés sur son rocher.

-         Mon histoire commence à vous plaire il me semble ?

-         Nous ne partirons d’ici que tu ne nous ais dit la suite et nous reviendrons autant de nuits qu’il faudra pour connaître la fin.

-         Sauf si nous avons une urgence nous aussi, ajouta Tami.

Satisfait notre conteur poursuivit son récit.

A l’issue de ses premières rencontres et de ses premiers prêches, Soulaïmane oublia peu à peu la belle aux yeux de jade. Peu à peu, mais jamais tout à fait, et tantôt un soupir ponctuait son voyage.

Chemin faisant il croisa un pêcheur tirant ses lignes dans les eaux limpides d’un somptueux lagon.

-         Bonjour mon ami, je viens en ce pays offrir les textes sacrés. Conduis-moi chez les tiens.

-         Karibu, Noble Voyageur, sois le bienvenu sur ma pirogue. Je vais te conduire au village, nous fêterons ton arrivée comme tu le mérites.

Quand ils abordèrent, la pie et la roussette, aussi commères l’une que l’autre se lièrent aussitôt d’amitié.

-         Ici on ne s’ennuie pas expliqua la roussette, les djinns bien inspirés organisent sans cesse des fêtes et des voulés. Ainsi les hommes s’amusent-ils, nuit et jour, tous les prétextes sont bons et nous en profitons. Mais tandis que fusent les rires et les chants les djinns tranquillement dévorent les récoltes. Mangues, bananes, manioc, chèvres et vaches, tout y passe !

Soulaïmane écoutait d’une oreille distraite  (« encore ces histoires absurdes, ces croyances idolâtres ! ») mais il eut tôt fait de comprendre ce dont il était question.

En arrivant au village il voulut expliquer la raison de sa présence aux badauds réjouis, mais…

-         Plus tard, les danses vont commencer !

Quand il prononça le nom de Dieu et loua sa grandeur…

-         Attends ! Les taureaux sont lâchés !

Alors le prophète perdit patience et d’une voix assourdissante fit taire les tambours

-         Pauvres fous !

L’assemblée se figea.

-         Imaginez-vous que Dieu manifeste sa clémence à une bande de poètes insouciants ?

Le débat s’engagea.

Petit à petit, plus ou moins convaincus, mais pénétrés par l’autorité prophétique, tous se rangèrent à l’avis de Soulaïmane.

Lorsque la chose fut bien admise, que le bonheur de l’homme droit n’est point en ce bas monde, et que chacun se fut promis de se présenter juste au jour du jugement, on se félicita.

Les villageois, pour fêter l’événement, organisèrent alors un pique-nique sur la plage et l’on grilla quelques poulets et morceaux de manioc ; ce que les djinns avaient voulu laisser.

Soulaïmane, que l’exubérance des villageois fatiguait, s’écarta un peu du groupe. A cette époque, la mode était à une danse endiablée où garçons et filles se frôlant aiguisaient leurs désirs. Le prophète, habitué à de plus chastes tempos fut d’autant plus surpris lorsqu’une merveilleuse enfant, souple comme une liane, fraîche et sucrée comme un letchi, vint onduler contre lui. A n’en pas douter il reconnaissait Nani, croisée lors de la précédente escale !

-         Allons, allons Grand Prophète, t’égares-tu ? Comment aurais-je pu, simple femme, voler plus vite que toi ?

-         C’est en effet impensable…

Elle ne lui laissa pas de temps de s’interroger plus avant et l’attira à l’abri des rochers.

Quand Soulaïmane, rassuré des intentions des villageois décida l’heure du départ sonnée, tous se rassemblèrent pour lui souhaiter bon voyage. Les cris d’un nouveau-né au fond d’une case isolée n’éveillèrent aucune curiosité. Seules Roussette et Pie émirent un avis, mais personne ne voulut les entendre… qui s’en inquièterait ?

Avant de quitter les lieux, le prophète ajouta : Dieu fait germer le riz et les lentilles, mûrir les bananes et le manioc et toutes sortes de fruits. En vérité, il y a en cela un signe pour les gens qui réfléchissent. Il vous a soumis la nuit et le jour ; le soleil, la lune et les étoiles sont soumis à ses ordres. En vérité, il y a en cela des signes pour les gens qui ont de l’intelligence.

-         Mais c’est quoi ces bébés ?

-         C’est une bonne question, Tahamida !

Pose-la aux pierres du chemin,

Ou bien aux crabes de mangrove,

Ma bouche est close jusqu’à demain,

Il est bien l’heure que je me sauve !

Et le vieillard disparut dans les brumes du réveil.

6ème Nuit

Toute la journée cette histoire de bébé nous avait intrigués. Le mystère de ces naissances avait piqué notre curiosité, plus que le reste, car, somme toute, que faisait Soulaïmane dans ce pays, si ce n’est son boulot de prophète ? Il est vrai que les habitants de Mwezini semblaient en avoir bien besoin. Une autre question était celle des djinns. Le peuple de Mwezini souffrait de leurs maléfices, pourquoi Soulé ne voulait pas le croire ? Nous savons bien, nous, que les djinns existent.

-         Barza massihu Grand-père,

-         Djéma, prenez place, oubliez vos questions, les réponses viendront, écoutez plutôt :

Soulaïmane poursuivait sa mission.

Chemin faisant, il aperçut, par-dessus une clôture, une pauvre femme affairée entre les pieds de manioc de son jardin. Maugréant, elle se grattait le menton. De toute évidence, elle avait perdu quelque chose.

-         Que cherches-tu brave femme, demanda le prophète ?

-         Ma louche, seigneur, ma louche. Comment touiller ma soupe sans ma louche ?

-         Mais que faisais-tu donc avec ta louche dans le jardin ? Es-tu sûre de l’avoir laissée ici ?

-         Certes non, seigneur, ma louche est sans doute auprès de sa marmite.

-         C’est absurde ! Tu cherches là où tu sais n’avoir rien à trouver !

-         Absurde ?… Je ne sais pas seigneur, tout le monde fait cela à Mwezini. Regarde autour de toi : celui-là a perdu la foi dans les affres de la misère, il la cherche dans l’ivresse ou parfois le sommeil.

Celui-ci a perdu la raison. Comme il n’a rien trouvé chez lui, il se promène gaiement dans la rue. Mais il fait semblant de chercher, ajouta-t-elle à voix basse.

Cet autre a perdu l’amour de sa fille quand il l’a forcée à se marier avec Mzé Bourra… et il le cherche dans les poches de tous les vauriens du village.

Elle a perdu sa jeunesse, courbée sur son ménage, elle cherche dans l’avenir de ses enfants.

Cet autre encore a perdu l’honneur dans son bureau de ministre et il cherche dans la prunelle de ses voisins…

Soulaïmane n’écoutait plus la ménagère, son regard s’était fait vague. Plus loin, sur le chemin, des jeunes filles chargeaient leurs paniers sur la tête pour se rendre au marché, la femme continua :

-         Celle-ci a perdu sa virginité, mais s’en inquiète fort peu,… je crois que tu lui plais seigneur… Eh bien ! Il semble que toi aussi tu ais perdu quelque chose ?

-         C’est le fil de mes pensées maman, je vais aller voir par là, répondit le saint homme en désignant les jeunes filles, mais déjà elles avaient disparu au détour du chemin.

Le prophète et sa suite ne purent rattraper le groupe de marchandes. Ils marchèrent et volèrent, guidés parfois par les dauphins. Abordant une plage, le corbeau interpela le pique-bœuf :

-         Mes respects honorable piqueur, Soulaïmane, que voici, grand prophète devant l’Eternel, souhaite rencontrer les hommes, indique-nous la direction pour les joindre au plus vite.

Le pique-bœuf leva des yeux cernés pour répondre :

-         N’est ce point l’âne que j’aperçois la-bas, il connaît bien les hommes et vous y mènera.

-         Holà, sire prophète, le pique-bœuf dit vrai et j’aurai grand plaisir à vous servir de guide, confirma l’âne.

-         Nous t’en remercions l’âne, tu parais plus alerte que ce pauvre volatile. En lui-même il se fit la remarque : En vérité, la plus désagréable des voix est bien celle des ânes !

-         C’est que je suis heureux seigneur et je te connais bien. T’en souvient-il, je comptais parmi tes plus fidèles serviteurs car je savais voler. Un beau jour cependant, visitant Mwezini, j’ai rencontré la poule et j’ai sympathisé. Appréciant le climat, je me suis installé, posant là mes bagages, n’en suis plus reparti. Si fait que n’ayant plus besoin d’ailes pour voler, elles se sont transformées et voici mes oreilles.

Je porte et je broute, cela me convient bien, si ce n’est la déroute de mes concitoyens.

-         Je me souviens de toi, c’est une étrange affaire, quelle est donc la misère qui accable les tiens ?

-         C’est le malheur des hommes, seigneur. Nous t’attendions et nous espérons que ta sagesse aidera ces humains à supporter la dure vie que leur mènent les djinns.

-         Encore ! s’exclama Soulaïmane .

-         Hélas, les démons, pour ne plus les entendre, et piller à loisir leurs richesses bien maigres, composent leur pitance de fatigue et de rêves. Un drôle sachant railler appelle ce menu « sieste des tendres aux lassitudes de saison ». Délaissant leurs ouvrages, les hommes dorment nuit et jour, et ils ne se réveillent que pour conter leurs songes.

Ah ! Voici ma maîtresse, nous sommes encore loin du village, allons-y sans tarder.

 

En voyant s’approcher celle que l’âne avait désigné, Soulaïmane ne put cacher sa surprise, cette croupe ondulante, ces yeux comme des œufs, ces lèvres hospitalières, et ces mamelles arrogantes,… sans aucun doute, c’était Nani.

-         Seigneur, n’accorde point de crédit aux imbéciles qui affirment que le fourbe porte la foi comme l’âne des livres. L’âne est bien meilleur et apprécie sa charge. Suis moi !

Plus tard, alors que la troupe faisait une pause en bordure du chemin, le prophète envoya tout son monde chercher de l’eau. Il souhaitait être seul avec Nani pour la questionner sur sa présence tout au long de son voyage. Mais la belle nia :

-         Comment se pourrait-il seigneur, c’est la première fois que tu t’en viens visiter mon village, et j’apprécie fort peu d’avoir à subir une comparaison, suis moi sous ces feuillages pour constater la différence !

Quand les oiseaux revinrent avec l’eau commandée, ils trouvèrent, se rajustant, la belle et le prophète qui se désaltérèrent de longues gorgées d’eau fraîche.

Au village un lourd silence les accueillit, entrecoupé ça et là de ronflements, de grognements, et de gémissements.

Soulaïmane eut beau crier, hurler, commander à son armée de piailler sur tous les toits les villageois semblaient morts mais ils ne l’étaient pas.

Lorsqu’enfin un homme sorti de sa torpeur, le prophète l’appela : Homme ! Viens donc entendre le message de Dieu le Formateur.

L’homme approcha mais, dès les premières phrases, se rendormit à ses pieds.

Soulaïmane compris qu’il lui faudrait faire preuve de  beaucoup de patiente. Durant les jours qui suivirent il aborda tous ceux que la faim ou une envie pressante faisaient se tenir debout l’espace d’un instant. Il pénétrait au besoin et sans ménagement dans les cases d’où filtrait le moindre son de veille.

Son prêche dura jusqu’à ce que la lune soit pleine. Peu à peu les habitants l’écoutèrent avec plus d’attention. Dans leurs rêves se glissaient les paroles du sage et des questions en nombre naissaient à leur réveil. Bientôt ils venaient à heures fixe et ne rataient jamais les leçons du prophète.

Un jour Soulaïmane expliqua : C’est Dieu qui a étendu la terre et qui y a placé les montagnes et les rivières. C’est lui qui a fait que la nuit recouvre le jour. En vérité en tout cela il y a des signes pour ceux qui réfléchissent.

C’est lui qui fait descendre du ciel l’eau d’où vous avez votre boisson et qui fait pousser les plantes dont vous nourrissez vos troupeaux. En vérité, il y a en cela des signes pour ceux qui ont de l’intelligence.

Reprenant leurs travaux les hommes alors réapprenaient la vie mais n’oubliaient jamais la sieste après midi.

Soulaïmane considéra sa mission accomplie et décida de poursuivre plus loin. Pendant ce séjour Nani avait grossi. A l’aube du départ un enfant tout juste accouché jouait devant sa case et il parlait déjà. Personne ne le remarqua… qui s’en inquièterait ?

-         Grand-père ! Tu nous caches quelque chose ! Qui est Nani ?

-         Renaud, des Nani, il peut y en avoir partout, mais celle-là, c’est vrai, elle est un peu bizarre…

Le vieux éclata de rire.

-         Calmez-vous mes enfants… l’impatience est un travers de votre âge, mais vous devez apprendre à ménager le temps. Celui qui sait changer en notes les secondes, et faire des jours qui passent un hymne au quotidien, celui-là, vivra en harmonie. Allez donc réviser vos gammes les gamins, je vous dis : A demain !

7ème Nuit

Nous bâclions nos tâches quotidiennes. Nos journées, émaillées de coups d’œil entendus, filaient comme un ruisseau qui rêve de lagon. Nos amis, et les autres, nous croyaient amoureux et ils avaient raison, mais ignoraient le reste.

Le reste, nous avions bien l’intention de l’apprendre de la bouche du vieux.

-         Grand-père ! Qui est Nani ?

-         Comment fait-on un enfant en une demi journée ?

-         Que deviennent les enfants ?

-         Soulaïmane est-il idiot ?

-         C’est vous qui l’êtes ! tonitrua l’ancêtre. Quoique dans cette affaire, le vénérable prophète n’a peut-être pas fait preuve de toute la clairvoyance que l’on lui reconnaît. Asseyez-vous ! marmaille impétueuse ! Pour comprendre, il faut apprendre à écouter, noter, enregistrer ! Ensuite, seulement, on peut analyser. Il faut réfléchir ses questions avant de les poser. Ecoutez donc la suite !

La troupe menée par le prophète poursuivit son périple. A chaque escale s’y joignaientt les âmes en peine et des admirateurs. Gonflée par le succès ce furent des milliers de fidèles, hommes, oiseaux, poissons, mammifères et insectes qui abordèrent cet autre territoire.

Longeant des champs fertiles, ils aperçurent un groupe d’agriculteurs semblant fort agités. La révolte grondait. Les habitants de là étaient fort travailleurs mais la misère seule récompensait l’ardeur.

Le prophète se renseigna.

-         Nous ne chômons pas prophète ! Mais nos compatriotes méprisent ce labeur et sa juste valeur. Nous faisons fructifier les richesses de nos terres mais ce ne sont pas nos enfants qui en profitent. Désormais, nous choisissons le droit d’agir comme il nous semble ! Nous changeons de drapeau et affûtons nos sabres !

A ces mots Soulaïmane s’arma, lui, de sagesse.

-         Il n’y a pas de bêtes sur la terre, ni d’oiseaux qui volent avec leurs deux ailes qui ne forment comme vous, un peuple ! Vous en répondrez tantôt devant Celui Qui Sait. De tous temps, en tous lieux, certains individus, imbus de leur naissance, des richesses d’aïeux, profitant des pouvoirs glanés en forfaitures, s’imaginent ainsi dominer leurs semblables.

En vérité, ce sont là vos ennemis. Ne blâmez pas vos frères qui souffrent autant que vous. Ne buvez pas la haine qui coule à d’autres lèvres

 

Soulaïmane appela un homme :

-         Homme de foi, prends cette brindille et brise la !

L’homme exécuta l’ordre.

-         Homme de foi, prends ce fagot et brise le !

Mais l’homme ne put rompre le fagot.

Alors Soulaïmane expliqua :

-         Hommes de foi ! Vous êtes la brindille, vous êtes fragile. Rassemblez tous vos frères et formez un fagot, vous serez résistants. Demain, mon armée ou une autre voudra prendre vos terres, si vous restez brindille, nous la casserons. J’ai fait le tour de Mwezini en quelques heures, ce pays est petit ! L’envahisseur profitera de vos disputes, l’envahisseur vaincra !

Le prophète dut s’interrompre car une sourde rumeur déconcentrait l’auditoire.

-         C’est la Reine ! La Reine arrive ! Reprenez le travail, la Reine est là, chuchotèrent certains.

Plus loin sur le chemin, un cortège approchait, soulevant la poussière.

L’auguste interrompu molesta un ouvrier lui conseillant de se prosterner : le plus puissant de vos seigneurs me doit sa soumission ! Soulaïmane ne se courbe que devant Dieu lui seul !

Il allait continuer à frapper quand les nouveaux venus s’arrêtèrent à quelques pas.

-         Nani !

-         Tu connais mon nom, fit-elle ingénue ? (C’était bien elle)

-         Mais enfin Nani, l’autre fois chez ta mère et après sur la plage et encore dans les bois, tu ne semblais pas prête d’oublier ma vigueur de prophète…

-         Comment oses-tu ? demanda posément la belle, épouse les souillons où et quand il te chante, mais garde le détail de tes frasques pour les banquets de garnison ! Je suis Reine sur ces îles, Mwezini m’appartient, et s’il me faut satisfaire aux devoirs d’une hôtesse, demain tu partiras, toi et ta basse cour.

Soulaïmane, piqué au vif n’en restait pas moins subjugué par tant d’autorité. Cet aplomb, ce charme,… quelle femme ! Il en oublia sa mission, fit taire les murmures, en plumant la pie pour l’exemple, et s’en alla suivre Nani, la Reine de Mwezini.

Au palais on lui servit à boire et des mets raffinés. Les breuvages sucrés peu à peu l’enivrèrent. Essayant, tant bien que mal, de percer le mystère, Soulaïmane s’abîmait en conjectures vaines. Bientôt il s’endormit, perdu dans les méandres qu’il avait dessinés. Durant ce sommeil obscur et agité, il crut reconnaître un parfum qui l’apaisa un peu. Confusément il sentit sur son corps le poids d’un autre corps, des lèvres et des caresses et des humidités. Vaincu par l’étreinte Soulé se laissa faire et on l’utilisa aux fins qu’on imagine.

Au matin le Saint Homme s’éveilla. Il se sentait gaillard, propre à convertir des armées d’infidèles, mais il avait grand faim. Il lui suffit de s’en faire la remarque pour qu’aussitôt apparaissent de gracieuses servantes. Elles lui présentèrent des volailles rôties et des plantes infusées dont l’arôme emplissait la pièce. Soulaïmane mangea de bon appétit. Plus tard quand la caille, la cane et le perdreau manqueraient à l’appel, il palperait son ventre avec indignation.

Pour l’heure, grassement restauré, il voulut se présenter à la souveraine qu’il avait offusquée. Préparant son discours, peaufinant ses excuses, ajustant son aura, il pensait sans encombre adoucir la rebelle et sonner fiançailles.

Nani se promenait sur les murs fortifiés entourant son palais. Elle portait dans ses bras un enfant nouveau-né qui l’entretenait déjà des sciences politiques.

Quand elle aperçut le prophète, elle ne lui laissa que le temps d’aspirer un peu d’air, mais pas celui de prononcer un mot.

-         Je t’ai offert l’hospitalité, va-t’en maintenant, rentre chez toi et partout où tu passeras, explique bien aux hommes que quiconque voudra asservir mon royaume et, croyant me dompter, s’installer sur mon trône, repartira chez lui en lanières ou en dés.

Impuissant et muet, battu, soumis, sans comprendre vraiment la raison d’obéir, Soulaïmane le prophète obtempéra.

Sur le chemin du retour, le rossignol composa, pour conclure l’aventure :

            Soulaïmane tu as vu

            Le pays Mwezini.

            Tu as prophétisé,

Ils t’ont bien écouté.

Par-delà tous les âges

La parole du Sage

Baignera leur cœur, emplira leur bouche et armera leurs bras.

Tu avais travaillé

Quand tu croisas la belle,

Et le peuple des airs,

Dont seul tu connais les chants,

N’a pas pu prévenir

Ses sorts et sortilèges.

Retrouve ton chemin

Nous sommes à tes côtés

De la pluie, du soleil,

N’aie nulle crainte,

Car tu es le messager de Dieu.

Louanges à Dieu qui t’a béni.

Tenant à son plumage, considérant sans doute que son maître, à l’instant, ne pouvait apprécier, le rossignol se garda de siffler.

-         C’est une étrange fin.

-         La fin d’un conte appelle un autre conte bien plus étrange encore. Quand Soulaïmane fût de retour en son royaume une bien triste surprise l’attendait. En son absence une maligne créature avait volé l’anneau et pris possession du trône. Ce fût là le début d’une bien longue errance, mais c’est une autre histoire…

-         Et les enfants grand-père, que sont ils devenus ?

-         Ils produirent grouillante descendance qui dirigea longtemps le pays Mwezini.

-         Mwezini, Grand-Père, c’était les Comores ?

-         Certains le pensent, si l’incrédule te le demande, dis-lui que tu n’en sais rien et s’il insiste suggère-lui de parcourir, au cœur de la nuit, les pentes du Karthala, du Choungi, du Kibwana, ou du Trindrini, un démon ou un autre tantôt lui répondra. Pour lui et ses semblables l’heure approche et la lune se fend. 

Fin


Pour la route :

Dis : « Je cherche un refuge auprès du Seigneur des hommes,
Le Roi des hommes,
Le Dieu des hommes,
Contre le mal de celui qui suggère et qui se dérobe, Qui suggère les pensées mauvaises dans le cœur des hommes,

Et contre le mal des génies et des hommes ! »

( Sourate 114 )

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Ce conte est inspiré de « La légende de Waké-waké » publiée par Salim Hatubou dans le recueil intitulé « Contes de ma Grand-Mère ». Edition L’Harmattan 1994.

RENO – Août 2002