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Politique
Memorandum du Collectif de la Communauté Anjouanaise à Ngazidja

MEMORANDUM
Contribution du collectif de la communauté anjouanaise à Ngazidja pour une résolution de la crise séparatiste

Moroni le 15 Octobre 1998


AVANT-PROPOS

Depuis le mois de juillet 1997, la République Fédérale Islamique des Comores (RFIC) traverse une crise séparatiste dans l'île d'Anjouan. Cette crise met en péril l'unité nationale et l'intégrité territoriale de la RFIC. La communauté anjouanaise en Grande Comore s'est mobilisée pour contribuer à la recherche d'une solution négociée, équitable et durable à cette crise.

Vers le mois d'octobre 1997, une organisation de la communauté anjouanaise à la Grande Comore a été créée. Elle se dénomme « Nouvelle Génération pour les Intérêts d'Anjouan dans l'Unité Nationale (NGIAU) ». La création de cette organisation sera suivie de celle, en mars 1998, de  « Initiative pour l'Unité Nationale et l'Intégrité Territoriale (IUNITE) ». L'apparition de ces organisations démontre la volonté de nombreux cadres et personnalités politiques anjouanais résidant à la Grande Comore de participer à la recherche d'une solution à la crise séparatiste.
Les deux organisations ont à leur actif de nombreuses actions en faveur de l'unité du pays (conférences, débats télévisés, communiqués, réunions de mobilisation de la communauté anjouanaise en Grande Comore, contacts avec les personnalités politiques nationales, contacts avec les institutions internationales, liaisons avec des organisations poursuivant les mêmes buts dans le pays et à l'étranger).

En juillet dernier, les deux organisations auxquelles il faut ajouter le « Mouvement Pour les Comores (MPC) » ainsi que de hautes personnalités politiques originaires d'Anjouan, ont décidé de créer un collectif de la communauté anjouanaise en Grande Comore dans le but d'oeuvrer à la recherche d'une solution juste et durable garantissant l'unité et l'intégrité territoriale des Comores, en privilégiant la voie pacifique.

Le collectif a aussi entrepris de nombreuses actions de mobilisation et de sensibilisation de la communauté anjouanaise à la Grande Comore, en faveur de la sauvegarde de l'unité et de l'intégrité du pays. Il a élaboré une pétition affirmant son attachement à ces principes et lancé un appel au dialogue. Le collectif a établi des nombreux contacts avec les autorités nationales, les leaders séparatistes, les personnalités politiques nationales, les représentants des organisations internationales notamment de l'Organisation de l'Unité Africaine, et les représentants des missions diplomatiques. Enfin, le collectif a publiquement pris position, à travers les médias, en faveur de l'unité et l'intégrité des Comores.

LA CRISE SEPARATISTE

Les causes économiques

Avec un Produit National Brut (PNB) par habitant, d'environ 420 USD, les Comores font partie du groupe des Pays les Moins Avancés (PMA). Juste après leur accession à l'indépendance le 6 juillet 1975, les Comores ont connu, du fait d'un vaste programme d'investissement en infrastructures, une forte croissance de l'activité économique de l'ordre de 7,5 % par an en termes réels. De 1979 à 1989, cette croissance économique a permis un relèvement notable du revenu par tête d'habitant, de l'ordre de 4,3 % par an. Cependant une récession économique s'est amorcée dès 1984 avec une lente détérioration des indicateurs économiques, notamment le Produit Intérieur Brut (PIB) qui n'a progressé que de 1,4 % par an d'où une baisse du revenu par tête de l'ordre
de 2 %.

Cette récession qui se poursuit, malgré la mise en place d'un programme d'ajustement structurel, a été amplifiée par une forte croissance démographique de l'ordre de 3,2 % par an, en moyenne nationale. Ses effets ont été plus importants dans les îles à plus fort taux de croissance démographique, c'est à dire essentiellement à Anjouan et à Mohéli où ce taux avoisine 4 % par an.

De même, la chute des cours des principaux produits agricoles d'exportation, que sont la vanille, l'ylang et le girofle, a accentué l'effondrement des économies locales à des degrés variables d'une île à l'autre: exemple du girofle, produit à 70 % à Anjouan sur 53 % de ses exploitations agricoles contre 13 % des exploitations de Mohéli et seulement 9 % de la Grande Comore et dont le prix au producteur comorien est passé de 2000 FC au début des années 80 à environ 150 FC actuellement.
La chute des recettes d'exportations a aussi contribué à aggraver la crise financière par la baisse consécutive des impôts du commerce extérieur.

Les finances publiques des Comores ont toujours été déficitaires. A titre indicatif, le déficit était de 25 % du PIB en 1987, de 24 % en 1989, en 1992 il est passé à 6 % du PIB grâce aux mesures d'assainissement. Cette situation s'explique par l'étroitesse de l'assiette fiscale fortement dépendante des impôts indirects du commerce extérieur (environ à 72 %), par la faiblesse des impôts directs (environ 29 %) et pour une part non négligeable par l'importance de l'évasion fiscale.

La dette des Comores s'est fortement accrue passant de 69 millions de $ US en 1982 à environ 197 millions de $ US en 1996. Alors que la dette s'est accrue, l'aide extérieure a été en constante diminution, à titre d'exemple elle est passée de 53, 5 millions de $ US en 1988 à 41, 7 millions de $ US en 1995.

Les dépenses de l'Etat se sont accrues essentiellement à la suite de l'augmentation de la masse salariale. Malgré les mesures, mises en oeuvre dès 1989, visant à maîtriser la masse salariale, (réduction des recrutements à la fonction publique, départs volontaires, suspension des intégrations, suspension des avancements, ponctions diverses....) son poids demeure insupportable pour le budget de l'Etat.

Il découle de cette situation une accumulation dramatique des arriérés de remboursement de la dette vis à vis des bailleurs de fonds internationaux ainsi que des créanciers internes de l'Etat sans oublier les salaires des fonctionnaires.
Les répercussions de cette crise financière et économique ont été dramatiques sur l'île d'Anjouan où une bonne partie de la population vit dans une situation de précarité. Elles se sont aggravées par une quasi-démission de l'Etat des services sociaux (santé et éducation) et de son rôle de modérateur des misères. Le non paiement des salaires des enseignants et des agents de santé ainsi que l'absence de crédits pour le fonctionnement des écoles et des structures sanitaires a complètement perturbé ces services publics. Depuis bientôt une décennie, les années blanches ou incomplètes se sont succédées et les hôpitaux fonctionnent au ralenti.

La crise financière et économique est le fondement de la crise politique actuelle même si ces facteurs financiers et économiques n'expliquent pas tout.


Les causes socio-politiques

Une décolonisation inachevée est une des causes principales de l'instabilité chronique des Comores depuis leur accession à l'indépendance. En effet, en divisant les Comores la décolonisation inachevée a introduit un déséquilibre social, économique et politique dans l'archipel. Dès les premiers mois de l'indépendance, le traitement de la question de Mayotte a divisé la classe politique comorienne et porté les germes de l'instabilité politique. Cette même question de Mayotte a fermé la voie à l'accompagnement économique par l'ancienne puissance tutrice; on sait dans quelles conditions s'est effectuée la rupture de l'assistance française, fin 1975. Sans oublier que pour éviter la balkanisation du pays, l'Etat comorien naissant a dû immédiatement investir ses faibles ressources dans la diplomatie pour obtenir le soutien de la communauté internationale; autant de moyens et d'énergie qui auraient pu être consacrés au développement du jeune Etat.

A ce déséquilibre politique s'ajoutent le social et l'économique. Mayotte avec les aides de toutes sortes, avec l'abondante assistance financière venues de « métropole » ne pouvait que constituer un attrait irrésistible pour les populations des trois autres îles qui se débattent dans les difficultés d'un Etat en construction. Ce facteur est fondamental dans la genèse de la crise séparatiste anjouanaise.

L'accession des Comores à l'indépendance a été le fruit de grands partis bien implantés dans les masses populaires comoriennes (MOLINACO, PASOCO, OUDZIMA). L'action de ces partis sur le terrain avait permis de créer une sorte de consensus national autour du projet d'indépendance et de souveraineté. L'indépendance une fois acquise, la volonté des régimes a toujours été d'imposer des partis uniques (ou dits de la majorité présidentielle ), sacrifiant l'éducation et l'information de la masse au profit d'une gestion partisane du pouvoir.

La conséquence de cette politique a été l'absence d'implantation populaire des partis avec pour corollaire un relâchement du civisme, du patriotisme et de la cohésion nationale. La libéralisation des formations politiques en fin 1989, a abouti à un éclatement du paysage politique national avec 24 partis déclarés. La dissolution par la constitution de 1996 de tous les partis non représentés par au moins deux députés à l'Assemblée Fédérale et le boycott des élections législatives par les partis d'opposition ont eu pour conséquence de rendre illégale une grande partie des ces formations politiques. Dans la situation actuelle, le pays vit le paradoxe d'une opposition sans existence légale mais vers qui le pouvoir se tourne pour sauver l'unité nationale.

Cette expérience a montré que les valeurs fondamentales de cohésion nationale et de patriotisme ne peuvent être valablement défendues que dans un cadre démocratique où les forces de progrès sont libres de se constituer et de s'exprimer.
La faible implantation des partis traditionnels sur le terrain, notamment en dehors de la capitale, a favorisé l'éclatement de la crise séparatiste et eu pour conséquence:
-l'occupation du terrain par les forces anti-nationales;
-une prise de conscience tardive, par les hommes politiques nationaux, de l'ampleur de l'écho populaire des idées simplistes véhiculées par ces forces;
-la difficulté d'organiser une mobilisation politique contradictoire;
-la défection de certains militants des partis nationaux qui ont rejoint les rangs des séparatistes.

Avant même l'accession à l'indépendance, la prise de conscience des particularismes insulaires a orienté le choix du statut constitutionnel du pays vers le fédéralisme. La constitution de 1978 avait jeté les bases d'une autonomie politique et financière des îles. Cependant, par la suite les dispositions les plus fondamentales de cette constitution ayant été abandonnées (élections des gouverneurs au suffrage universel de chaque île, décentralisation des finances publiques...), le fédéralisme comorien s'est très peu traduit dans les faits. Les lois fondamentales de 1990 et de 1996 ont fini de « gommer » les dispositions fédérales de l'organisation institutionnelle de l'Etat.

Certains aspects du centralisme à outrance ont également contribué à l'avènement de la crise, tels que :
-la centralisation de l'administration: les directions régionales n'ont aucune autonomie de conception ou de décision et attendent tout de Moroni;
-la centralisation des finances de l'Etat: les recettes et dépenses sont centralisées;
-la centralisation des décisions politiques: le gouverneur de l'île est un fonctionnaire qui attend les instructions de l'Etat central. Le conseil de l'île, prévu par la constitution, n'a quasiment pas vu le jour etc...

Plus grave que ce centralisme institutionnel, les pratiques politiques ont distillé des sentiments d'abandon et d'injustice dans la population. Aucun régime, depuis l'accession des Comores à l'indépendance, n'a échappé, à des degrés divers, à l'accaparement régionaliste (voir villageois et familial) du pouvoir. On ne peut manquer de faire remarquer que certains ténors du séparatisme anjouanais ont en d'autres temps bénéficié des largesses des pouvoirs successifs. Alors que les difficultés de la vie quotidienne s'accumulent pour le comorien moyen, aucun projet de société, aucune perspective de développement ne lui est offerte. La mauvaise gouvernance a permis l'émergence d'une petite bourgeoisie qui s'est elle même octroyée des privilèges inaccessibles à la grande majorité de la population. Cette dernière se trouve ainsi livrée aux sirènes des extrémismes de tout bord.

Depuis l'indépendance peu de choses ont été faites pour consolider l'idéal de nation, au contraire. Le civisme n'est pas enseigné dans les écoles, les internats brassant les futurs cadres originaires des trois îles ont disparu. Les fonctionnaires travaillent tous dans la capitale, ou alors ils restent dans leur île d'origine, réduisant ainsi à néant la mobilité unificatrice des agents de l'Etat sur l'ensemble du territoire national.

Genèse du mouvement séparatiste

L'idée de rattachement à la France est évidemment une conséquence directe de la décolonisation inachevée abordée plus haut. Dès le lendemain de l'indépendance, les avantages sociaux et les emplois de Mayotte ont attiré de nombreux Comoriens des trois autres îles. Les candidats à « l'immigration » vers Mayotte sont le plus souvent des Anjouanais plutôt que des Grands comoriens ou des Mohéliens. Les Grands comoriens ont une tradition d'émigration vers la France, de plus Mayotte se trouve à quelques heures de bateau d'Anjouan.

La grave crise économique et financière que traversent les Comores depuis la seconde moitié des années 80 a accéléré ce mouvement. A Anjouan, des régions entières, pour ne pas dire la totalité de l'île vivent, tournées vers Mayotte. Dans les régions de Bambao et Domoni (bastions du mouvement rattachiste) on écoute radio Mayotte et non radio Comores, et on capte RFO la télévision de Mayotte, les orchestres locaux vont régulièrement se produire à Mayotte. Ceux qui ont eu la « chance » d'aller travailler à Mayotte reviennent avec quelques économies. Malgré les nombreux naufrages, l'exploitation par le travail au noir, les brutales expulsions des « clandestins », les Anjouanais continuent de tenter leur « chance ». Cette situation combinée aux facteurs socio-économique et politiques évoqués plus haut a préparé le lit du mouvement rattachiste.

En mars 1997, tous les ingrédients sont réunis pour l'éclatement: les écoles sont fermées, les hôpitaux fonctionnent au ralenti, les fonctionnaires accusent des mois d'arriérés de salaires impayés et il y a une pénurie de riz. Le 4 mars 1997, les élèves des lycées et collèges d'Anjouan font une marche pacifique dans les rues de Mutsamudu. Les barrages et les premiers drapeaux de «Mawana» apparaissent vers le 11 mars 1997. Les barrages s'intensifient et dans les jours qui suivent des renforts militaires sont envoyés dans l'île. Le 14 mars ils répriment avec brutalité le mouvement. Le calme revient, mais seulement en apparence, car aussitôt après est lancée, la propagande pour le rattachement de l'île à la France.

A la faveur du mouvement de protestation des élèves et des syndicalistes et de la répression qui a suivi, le mouvement rattachiste apparaît au grand jour au début juillet 1997. Le mouvement fait boycotter la fête de l'indépendance du 6 juillet 97 qui, au lieu d'être organisée à la place de Mroni comme d'habitude, se réfugie devant la préfecture de Missiri. Les rattachistes tentent de célébrer la fête nationale française du 14 juillet à la Place de Mroni, les forces de l'ordre interviennent: l'affrontement se solde par deux morts. Le 18 juillet 1997, M. Abdallah Ibrahim, Président du « Mouvement du Peuple d'Anjouan », écrit au Président de la République de « l'Etat de Moroni » et lui dit entre autres:
«Les Anjouanais n'oublieront jamais les événements tragiques du 14 mars et du 14 juillet 1997. Nous vous rappelons une dernière fois que l'île d'Anjouan appartient à la population anjouanaise rattachée officiellement à la République Française depuis le 14 juillet 1997».
Les événements se précipitent; le 20 juillet le mouvement rattachiste fait descendre dans la rue des milliers de personnes brandissant des drapeaux français et des portraits du Président français.

On connaît la suite des événements; MM. Charikane Ahamed et Abdallah Ibrahim sont arrêtés le 21 juillet 1997, conduits à Moroni, puis relâchés quelques jours plus tard. Ils retournent à Anjouan où ils sont accueillis en héros. Les forces comoriennes envoyées en renfort à Anjouan sont évacuées de l'île.
Ces mesures de relaxation des leaders rattachistes et d'évacuation des forces visaient à apaiser les esprits. Elles vont en réalité contribuer à achever la destruction de l'appareil de l'Etat dans l'île. Le Gouverneur de l'île, menacé de mort, est contraint de démissionner.

Les rattachistes tablaient sur un soutien officiel de la France. Des rumeurs font état d'assurances qui leur auraient été données; quand ?, par qui ?, et de quel ordre ?. En tout cas, la France officielle condamne le mouvement à ses premières heures. Dans une interview accordée à Al-Watwan fin juillet 97, l'Ambassadeur de France à Moroni M. Gaston Le PAUDERT déclare: «D'abord, la France, d'un point de vue humain, déplore les graves incidents qui ont eu lieu à Anjouan et qui ont fait plusieurs victimes. Elle exprime ses sincères condoléances aux familles éprouvées. Ensuite, d'un point de vue politique, la France considère que le mouvement séparatiste fait fausse route car l'histoire ne peut revenir en arrière»

L'Organisation Pour l'Indépendance d'Anjouan (l'OPIA), est une organisation que l'on a pu croire folklorique à ses débuts. En effet, si la propagande pour le rattachement à la France a eu un écho dans les campagnes pauvres d'Anjouan, les convictions indépendantistes sont surtout citadines. Les vieux réflexes d'antagonismes ville-campagne, longtemps exploités par certains politiciens, y sont pour quelque chose. En effet, indépendance veut aussi dire pouvoir local, qui jusqu'alors n'a été que celui des gens instruits, donc des gens de la ville ou de quelques privilégiés de la campagne. Cependant une alliance tactique est conclue entre les deux mouvements et la réaction négative de la France officielle aux avances des rattachistes donne du crédit aux indépendantistes. La suite des événements montrera que cette alliance est fragile et contre nature. En effet, le 11 juillet 1998, le leader du mouvement rattachiste M. Chamassi tente de renverser Abdallah Ibrahim et d'imposer, comme Président, le Commandant Ahamed Mohamed, rattachiste de la première heure. Les deux tendances sont «à deux doigts » de l'affrontement armé, finalement un compromis est trouvé pour momentanément sauver l'essentiel. D'autres crises ne sont pas à exclure à l'avenir.

Le rattachement devenant de moins en moins probable, « l'indépendance » devient l'alternative sur laquelle on se rabat avec plus ou moins de conviction. Le 3 août 1997, la coordination Politico-administrative déclare «l'indépendance» d'Anjouan. Dans certaines campagnes anjouanaises, une partie de la population se sent abusée: «l'indépendance on connaît déjà, nous ce qu'on veut c'est la France !». La même réaction peut être observée après la nomination d'Abdallah Ibrahim comme Président de «l'Etat» d'Anjouan le 5 août 1997: «nous ne voulons pas d'un président comorien, surtout pas de la ville, notre président c'est Chirac !».

Cependant l'idée de sécession poursuit son chemin à Anjouan, renforcée par les événements qui vont suivre. En attendant pour faire patienter les réticents, on précise que c'est une indépendance-association avec la France.

Une constante et un point commun des mouvements rattachiste et indépendantiste est un chauvinisme primaire anti-Grand comorien. La Grande Comore serait responsable de tous les maux d'Anjouan. Pour la propagande rattachiste et indépendantiste la Grande Comore aurait privé Anjouan de ses droits et avantages. En tout cas, le message passe facilement dans une population à qui on fournit «la raison» de tous ses malheurs.

Le mouvement séparatiste est passéiste

Tous les historiens savent que l'histoire n'est pas une ligne rectiligne, mais une courbe sinueuse qui souvent passe par des retours en arrière. En effet, alors que globalement l'évolution historique des Comores converge vers la consolidation d'une nation, la crise séparatiste apparaît comme le retour vers un passé révolu; celui «des sultans batailleurs». L'apparition du drapeau de «Mawana» est à ce titre révélateur.

Contrairement à ce qu'on a pu entendre, la nation comorienne n'est pas une simple vue de l'esprit: nul ne peut nier la communauté de langue, de culture, de religion, ainsi que les nombreux liens familiaux des comoriens à travers les quatre îles. Peu de pays dans le monde regroupent en leur sein des communautés aussi homogènes. Aux Comores, il n'y a ni ethnies, ni castes, ni races différentes. Les quelques différences de faciès dus au métissage sont réparties dans les quatre îles.

En outre, les quatre îles des Comores constituent un ensemble géographique, socio-historique et politique parfaitement cohérent. Il est normal que cet ensemble évolue vers un destin commun. En effet, comment comprendre qu'à l'époque de la constitution des grands ensembles économiques et politiques sur tous les continents et de la mondialisation, le minuscule Etat comorien puisse viablement se scinder en quatre micro-états.

L'étroitesse du marché national est un des handicaps majeurs à la viabilité économique des entreprises dans les états insulaires. Malgré les vicissitudes de notre économie, au fil des années, un réseau économique d'échange se met spontanément en place entre les îles de l'archipel. C'est pourquoi la mise en place de barrières douanières et de taxes à l'entrée des îles, dans le cadre d'un ensemble de micro-états, serait un non sens qui ne peut que retarder le décollage économique de l'ensemble.

Les séparatistes anjouanais, faisant fi de l'unité du peuple comorien, évoquent le statut féodal des îles avant la colonisation, pour entrer en contradiction flagrante avec le principe du droit international de l'intangibilité des frontières héritées de la colonisation.

Les réactions de l'opinion publique nationale

Comme les autorités politiques, l'opinion publique dans la capitale n'a réagi vraiment que très peu et tardivement; notamment entre la mi-mars et fin juin 97 il y a très peu de réactions à part quelques articles dans Al-Watwan. Les premières réactions se manifestent début août à la suite de la déclaration «d'indépendance» d'Anjouan.

Des tracts plutôt chauvins circulent dans Moroni; s'adressant à Abdallah Ibrahim, ils déclarent sur un ton moqueur «soutenir la recolonisation d'Anjouan», et lui demandent de ne pas oublier de rapatrier ses «compatriotes résidants à la Grande Comore», suit une liste de cadres anjouanais indésirables. Les réactions et les attitudes chauvines, récurrentes, ont d'ailleurs eu tendance à prendre une certaine ampleur. On sait qu'il existe depuis fort longtemps un chauvinisme anti-anjouanais, chez certains cadres grands comoriens qui considèrent leurs collègues anjouanais comme des concurrents gênant.

Les notables de la Grande Comore tentent une médiation. Une réunion regroupant des cadres et personnalités politiques anjouanais résidant à la Grande Comore et des notables de la Grande Comore est convoquée au palais du peuple. En substance les notables demandent aux Anjouanais résidant à la Grande Comore de servir de médiation pour rechercher une conciliation. A la suite de cette rencontre, des délégations de cadres et de personnalités politiques anjouanais résidant à la Grande Comore se rendent à Anjouan; certains d'entre-eux faillirent être lynchés. La tentative tourne court.

Des jeunes de Moroni créent un club de réflexion nationaliste nommé «Club de réflexion Bangwe», plusieurs réunions et conférences de presse sont organisées. Le club sort des déclarations, une charte et un journal. On ne peut pas dire que cette initiative louable ait drainé des foules, quelques intellectuels (environ une trentaine) participent à la conférence-débat du 22 août 1997. Le caractère chauvin des mouvements anjouanais est très certainement pour quelque chose dans la faiblesse des réactions nationalistes dans les milieux intellectuels de la capitale.

Les Anjouanais résidant à la Grande Comore sont perplexes, divisés et inquiets. Les positions, vis à vis du séparatisme, varient du soutien à l'hostilité. En tout cas, tous sont surpris devant l'ampleur et la violence des événements. Certains Anjouanais résidant à la Grande Comore sont choqués de la tournure que prennent les événements à Anjouan, mais reculent (à quelques rares exceptions) quand il faut prendre position publiquement, de peur des représailles sur leurs biens et leurs familles à Anjouan. La plupart vit dans la hantise d'un affrontement inter-communautaire. Dans le milieu des cadres anjouanais des groupes de réflexion se constituent; de longues discussions ont lieu mais aucune action ne réussit à influer significativement sur le cours des événements.

Les tentatives nationales de règlement de la crise

Les autorités politiques nationales ont laissé passer sans réagir la période décisive de la mi-mars à début juillet 97. Alors que pendant cette période, le débat sur la sécession est dans la rue à Anjouan, aucune action en vue de désamorcer la crise ne vient de Moroni. Certaines autorités vont jusqu'à qualifier de jeu d'enfant ce qui se prépare.

Ensuite, l'attitude des autorités nationales oscille entre la recherche de la conciliation et l'usage de la force. En vue de rechercher la conciliation les autorités nationales relâchent MM. Charikane et Abdallah Ibrahim fin juillet 1997. Puis elles évacuent d'Anjouan les troupes envoyées en renfort. A la suite de la déclaration «d'indépendance», elles font appel à la médiation de O.U.A. et de la Ligue des Etats Arabes. Mais contre toute attente, alors que le médiateur de l'O.U.A. est à Moroni et une délégation Onusienne sur le terrain à Anjouan, une opération de débarquement est engagée le 3 Septembre 1997.

Le débarquement des troupes nationales à Anjouan le 3 septembre 1997 tourne à la catastrophe: on a pu parler de déroute. En tout cas l'opération échoue, certains militaires sont gravement blessés ou tués, nombreux sont fait prisonniers.
Les conséquences du débarquement sont considérables sur la suite des événements:
-le mouvement indépendantiste sort renforcé de l'épreuve et durcit ses positions;
-l'armée nationale en déroute est humiliée, ses soldats faits prisonniers sont exhibés devant la presse internationale;
-de nombreuses armes et munitions se trouvent introduites dans l'île et distribuées aux jeunes «embargos». C'est le début de l'armement massif des milices;
-le processus de médiation engagé par l'O.U.A. perd une grande part de sa crédibilité;
-enfin, la classe politique nationale est profondément divisée.

Entre septembre 1997 et décembre 1997, la médiation de l'O.U.A. tente de renouer le fil du dialogue; finalement la conférence internationale d'Addis-Abeba aura lieu le 10 décembre 1997, mais, avant cela et malgré l'opposition de toute la communauté internationale, les indépendantistes organisent le 26 octobre 1997, un «référendum d'autodétermination» à Anjouan.

L'opposition nationale a soutenu les manifestations lycéennes et syndicales de mars 97. Certains leaders anjouanais de l'opposition sont d'ailleurs arrêtés début mars. Le Forum organise une conférence de presse à Moroni le 15 mars 1997. Au cours de cette conférence, il condamne la répression du 14 mars, mais ne perçoit pas la gravité de la récupération sécessionniste. Dans les mois qui suivent jusqu'en août 97, les leaders de l'opposition à Anjouan hésitent entre le soutien au mouvement, qui au fond met en cause le pouvoir, et sa condamnation, étant donné son caractère anti-national. En tout cas à Anjouan, l'opposition nationale est affaiblie, une partie de ses militants rejoint les rangs des séparatistes.

Le Forum condamne la déclaration «d'indépendance» du 3 août 97, ainsi que le «référendum» du 26 Octobre 97. A la veille de la conférence d'Addis et lors de la conférence, le Forum tentera, en vain, d'amener les séparatistes à faire front commun contre le pouvoir. Les tentatives des leaders de l'opposition de se rendre à Anjouan au cours de l'année 1998 ont aussi été vaines.
Il est à déplorer qu'à aucun moment les forces et tendances nationales anti-séparatistes ne soient arrivées à s'unir pour rechercher une solution commune à la crise.

La médiation internationale

Les autorités nationales font appel à la médiation internationale à la suite de la « déclaration d'indépendance » d'août 97. L'Organisation de l'Unité Africaine réunit son comité de médiation des conflits à Addis. L'Ambassadeur ivoirien M. Pierre Yere est désigné comme médiateur. Il effectue sa première visite à Anjouan le 11 août 1997. A l'occasion, la coordination polico-administrative, qui veut montrer sa force, fait descendre des centaines de personnes à l'aéroport de Ouani. La foule accompagne le cortège jusqu'à Mutsamudu. Le médiateur tente d'obtenir des indépendantistes la levée des barrages, l'ouverture de l'aéroport et la tenue d'une conférence. Le médiateur tente surtout de faire revenir les indépendantistes sur leurs positions.

Après l'échec du débarquement, l'Ambassadeur, qui n'a pas manqué de clamer tout haut la désapprobation de cette opération, effectue une visite conjointe avec une délégation de la Ligue des Etats Arabes à Anjouan début octobre 1997. Cette fois, il tente d'obtenir la libération des militaires détenus et de dissuader les séparatistes d'organiser le «référendum d'autodétermination» qui pourrait faire échouer la tenue de la conférence d'Addis Abéba. Finalement les séparatistes lui opposent un refus et organisent le «référendum» le 26 octobre 97.

La conférence d'Addis-Abeba s'est tenue du 10 au 13 décembre 1997. La délégation séparatiste refusant de voyager avec des passeports comoriens et de passer par Moroni, des sauf-conduits et un avion spécial leur sont fournis.
Les points saillants de l'accord d'Addis-Abeba sont les suivants:
-mise en place d'une commission d'enquête internationale chargée d'établir les responsabilités et d'évaluer les dégâts causés par les débarquements à Anjouan et Mohéli;
-tenue d'une conférence comorienne inter-îles pour définir le nouveau cadre institutionnel;
-mise en place d'une commission de mise en oeuvre de l'accord.

La Commission de mise en oeuvre et de suivi de la conférence se tient les 27 et 28 janvier 1998 à Mohéli, un communiqué est signé qui stipule notamment que:
les séparatistes s'engagent à:
-faciliter la libre circulation des personnes et des biens entre les îles;
-entreprendre des consultations en vue du déploiement rapide des observateurs militaires à Anjouan;
-libérer les prisonniers militaires détenus à Anjouan.

le gouvernement comorien quant à lui s'engage à:
-payer les salaires du mois de juillet 97 dus aux fonctionnaires en poste à Anjouan ainsi que les pensions des retraités;
-respecter scrupuleusement les libertés individuelles et publiques dans le cadre de la loi.

enfin toutes les parties s'engagent à:
-mettre en place la commission d'enquête internationale prévue dans l'accord d'Addis-Abeba;
-tenir une conférence comorienne inter-îles sur le nouveau cadre institutionnel;
-s'abstenir de toute action ou initiative qui risquerait de compromettre le climat de bonne volonté et de confiance nécessaire à la poursuite du processus de négociations en cours.

Le 25 février 98, les séparatistes organisent « un référendum constitutionnel »; il s'agit du second « référendum ». Lors de sa 67ème session, l'O.U.A. décide l'envoi d'une délégation ministérielle conduite par l'honorable Jakaya Kikwete, ministre des affaires étrangères et de la coopération internationale de Tanzanie. La délégation arrive à Moroni le 18 mars 1998, outre le ministre tanzanien, la délégation est aussi composée des ministres et vice-ministres des affaires étrangères de l'Afrique du Sud, du Mozambique, du Zimbabwe et du Kenya. La délégation comprend aussi le secrétaire d'Etat mauricien aux affaires étrangères, l'ambassadeur du Burkina Faso auprès de l'O.U.A., ainsi que le vice-Premier ministre, ministre des affaires étrangères de Madagascar.

Bien qu'accueillie à l'aéroport d'Ouani par le «ministre des affaires étrangères» du «gouvernement» séparatiste, la mission tourne court. La délégation regagne Moroni sans que des discussions aient pu avoir lieu. Dans un communiqué publié au retour d'Anjouan, le chef de la délégation déclare: «Un certain M. Ali Moumine, membre du mouvement séparatiste a conseillé à la délégation ministérielle de quitter l'île. Auparavant, les représentants du mouvement séparatiste auraient voulu que la délégation ministérielle s 'adressât à un rassemblement public, ce que la délégation n'a pu faire, compte tenu du fait qu'aucune disposition n'avait été arrêtée dans le programme à ce sujet.» Le rapport du Secrétaire Général de l'O.U.A. qui se base sur les conclusions de la délégation ministérielle sera communiqué au 34ème sommet de l'O.U.A. qui se tient à Ouagadougou du 8 au 10 juin 1998.

Ce sommet de Ouagadougou prend d'importantes décisions :
-il «fait siennes les recommandations formulées par la délégation ministérielle, proposant notamment que d'autres options soient envisagées pour trouver une solution à la crise»
-il «propose que la conférence des chefs d'Etat et de Gouvernement désigne un coordonnateur au sein de la région», en la haute personne de M. Nelson Mandela, Président de l'Afrique du Sud.
-il «invite instamment tous les Etats membres et la communauté internationale à prendre immédiatement toutes les mesures nécessaires en vue d'isoler totalement les dirigeants séparatistes anjouanais et, à cet effet, demande au Secrétaire général de saisir les Nations Unies, La ligue des Etats Arabes, l'Organisation de la Conférence Islamique et l'Union Européenne de cette question.»

Le 20 août 1998, une délégation des séparatistes est invitée par les autorités sud africaines à Pretoria. Pour l'essentiel les positions intransigeantes des séparatistes lors de cette rencontre ont freiné l'élan du processus visant à la recherche d'une solution négociée à la crise. En effet, le rapport de l'O.U.A. rapporte les points saillants suivants dans les positions des séparatistes:

«-tout d'abord l'indépendance d'Anjouan est irréversible. Cette indépendance est basée sur les aspirations légitimes de la population anjouanaise et devrait être reconnue par l'O.U.A. et la Communauté internationale;
-suivant l'exemple d'Anjouan, les autres îles devraient déclarer leur indépendance et être reconnues en tant qu'Etats indépendants;
-c'est à ce stade seulement, que la conférence comorienne inter-îles pourrait intervenir. La conférence consacrerait les discussions sur les futures relations entre les Etats indépendants des Comores ».

Le rôle de la France

Dès le début des événements d'Anjouan en juillet 97, la France, officiellement par la voix de l'Ambassadeur de France à Moroni, prend position en faveur de l'unité et l'intégrité territoriale des Comores. L'Ambassadeur déclare alors que les séparatistes font fausse route.

Cette position a été réitérée à plusieurs reprises, par le Quai d'Orsay, notamment lors de la déclaration «d'indépendance» de l'île d'Anjouan et du «référendum d'autodétermination». La France a évidemment déploré les incidents survenus à Anjouan à la mi-juillet 97 et regretté le débarquement du 3 septembre 97. Toutes les déclarations des officiels français, à propos de la crise, appellent au dialogue et à la recherche d'une solution pacifique.

Cependant, la France n'a jamais voulu s'impliquer ouvertement dans cette affaire, prétextant que sa nouvelle politique, en ce qui concerne la gestion des conflits en Afrique, consiste à ne pas jouer de rôle direct de médiation, pour laisser les organisations régionales et les pays voisins régler les conflits. La position de la France ne peut être neutre dans le cas de la crise séparatiste comorienne. Pour plusieurs raisons, la France est forcément partie prenante:
-la décolonisation inachevée des Comores a crée un déséquilibre politique, social et économique dans l'archipel qui le déstabilise constamment;
-c'est au nom d'une volonté de rattachement à la France que les séparatistes ont mobilisé la population anjouanaise;
-les autorités locales de Mayotte jouent un rôle non négligeable de soutien aux séparatistes;
-Mayotte sert de base arrière, voire de poumons aux séparatistes;
-la majorité des leaders rattachistes sont des anciens militaires anjouanais de l'armée française;
-de nombreux cadres franco-anjouanais rattachistes sont des fonctionnaires de l'administration française de Mayotte, de la Réunion ou de France.

En maintenant sa présence sur une partie du territoire comorien, la France a induit un déséquilibre politique, social et économique qui déstabilise constamment l'archipel. Sur le plan politique, le traitement de la question de Mayotte a porté les germes de l'instabilité politique des Comores. Le premier coup d'Etat aux Comores en 1975 a été perpétré avec pour toile de fond la question de Mayotte. Ce premier coup d'Etat a enclenché le cercle vicieux des coups et contre-coups. Le déséquilibre socio-économique, abordé plus haut, est quant à lui évident.

Les séparatistes ont libre accès à Mayotte (notamment leurs leaders) et entretiennent des relations étroites avec certaines autorités de l'île. Du matériel électoral a été acheminé sur Anjouan à partir de Mayotte à l'occasion du «référendum d'autodétermination» du 26 octobre 97. Le cachet de «l'Etat» d'Anjouan apposé sur les passeports des personnes en provenance d'Anjouan est admis par les services d'immigration de Mayotte. Pour finir, la France aurait, selon les séparatistes, proposé d'ouvrir un consulat à Anjouan en pleine crise.

Nul ne peut contester le fait que les franco-anjouanais de Mayotte et de la Réunion utilisent, au vu et au su des autorités françaises, ces îles comme des bases arrières du séparatisme. Des organisations et des périodiques soutenant le séparatisme anjouanais, avec des propos souvent insultants et haineux, sont parfaitement admis (exemple de «VIA» à la Réunion).

Dès le lendemain de l'échec du débarquement du mois de septembre 97, une ONG française nommée «HUMANIS» s'installe à Anjouan, toujours via Mayotte. De même l'ONG française «AGIR» a soutenu l'organisation du Baccalauréat 98 à Anjouan, allant même jusqu'à promettre de délivrer les diplômes. On ignore si «AGIR» est aussi une académie...

La présence clandestine d'ONGs françaises à Anjouan, dans le contexte actuel, ne peut que donner crédit aux thèses rattachistes de soutien tacite de la France. Il ne s'agit pas de contester l'arrivée d'une aide humanitaire à Anjouan, mais la forme et les procédures de cette aide sont, on ne peut plus, contestables.

Il existe un mimétisme évident du Mouvement Populaire Mahorais par le Mouvement Populaire Anjouanais. Les méthodes employées sont les mêmes: embrigadement des jeunes (les «sorodas du MPM»), isolement violent des nationalistes (les «serrélamain»), saccages de leurs biens, menaces et violences sur les personnes, interdictions de séjour, destruction de l'appareil et de l'autorité de l'Etat (cf. les événements de 1975 à Mayotte). Les complicités extérieures sont les mêmes; l'extrême droite française par «Action Française» et les mêmes personnages vus pendant la crise mahoraise de 1974 reviennent (exemple du tristement célèbre Pierre Pujo). Actuellement un citoyen français (un repris de justice) s'est installé à Domoni, pour y investir et devenir député. Protégé par la milice locale, il refuse d'obéir à la décision d'expulsion prise par les «autorités» de l'île.

Le mouvement rattachiste a eu un écho médiatique important sur le plan international; en effet quoi de plus étonnant et de plus spectaculaire qu'une partie d'un Etat africain indépendant qui revendique le retour à l'état de colonie. Les média français, presse écrite et télévision, s'en donnent à coeur joie. De nombreux envoyés spéciaux sont dépêchés sur place via Mayotte durant les mois d'août et septembre 97.

Il est difficile de se faire une opinion sur les intentions réelles de la diplomatie française quant au devenir des Comores; certains avancent qu'une solution « définitive » à la question de Mayotte serait recherchée à travers l'éclatement de la République des Comores. A moins que le mouvement séparatiste ne soit un alibi pour légitimer la présence française à Mayotte, en vue de la prochaine consultation de Mayotte sur son statut définitif, promis pour avant l'an 2000. On connaît l'opposition de la communauté internationale à ce sujet.

La situation actuelle à Anjouan

Avec le séparatisme, la désastreuse situation socio-économique de l'île ne fait qu'empirer.

Sur le plan social, le pouvoir séparatiste n'a pas eu, non plus, beaucoup de succès. La situation sanitaire générale de l'île ne fait que se détériorer. L'hôpital principal de l'île qui avait été remis en état est de nouveau entrain de se dégrader. Un rapport de «HUMANIS» fait état de corruption à tous les niveaux. Il est vrai que le Baccalauréat 98 a été organisé avec l'aide de l'ONG «AGIR» mais il a fallu compter sur la bonne volonté des professeurs qui accusent plusieurs mois d'arriérés de salaires impayés. Le pouvoir séparatiste serait, actuellement, en train de payer le salaire des fonctionnaires du mois de mars 98.

En matière d'approvisionnement, même si des solutions palliatives ont été trouvées, l'île n'est pas à l'abri de nouvelles pénuries de riz et d'hydrocarbures. En effet, aucun système viable et transparent n'a été mis en place. L'approvisionnement de l'île se fait dans la plus grande opacité donnant lieu à toutes sortes de profits illicites; notamment par un système de surfacturation. Le résultat est une inflation du prix des produits de première nécessité, ce qui accroît d'autant les difficultés de la population.

Des repris de justice et des trafiquants de renommée internationale ont élu domicile à Anjouan.

A terme, l'île d'Anjouan risque de devenir la plaque tournante de trafics en tout genre dans la région; comme récemment celui de faux billets de banque.

Aucune procédure transparente n'a été mise en place pour engager les dépenses du trésor public. La gestion des recettes et des dépenses de l'île reste occulte.

La centrale électrique de Ntrénani est de nouveau tombée en panne, les consommateurs sont soumis aux délestages. La ville de Mutsamudu est soumise à des constantes coupures d'eau La ville de Domoni se trouve privée d'électricité depuis plusieurs mois.

Sur le plan global, aucune perspective de développement n'est offerte à la population. Les quelques actions de développement qui existaient dans l'île sont maintenant à l'arrêt.

Les milices «embargos» continuent à terroriser la population et ne se privent pas de se servir dans les caisses de la douane. Le plus grave est que ces milices ont divisé l'île en «territoires» réservés et souvent menacent de s'affronter. La gendarmerie et l'armée sont marginalisées: les milices «embargos» font la loi. Aucune «autorité» de l'île ne les contrôle.

Les libertés sont inexistantes dans l'île: aucune opposition, aucune protestation n'est tolérée.
Les «autorités» engagent l'avenir de l'île sans en informer la population qui est tenue dans l'ignorance la plus absolue de leurs tractations.

Une minorité de cadres anjouanais, qui travaillaient à Moroni, a rejoint le rang des séparatistes pour constituer un «Conseil Technique Principal» autour des «autorités» séparatistes. Ces cadres craignent qu'un règlement de la crise ne les prive de leurs positions actuelles, durcisent le mouvement et s'opposent à tout dialogue.

Globalement, la population à qui on a promis l'eldorado commence à perdre ses illusions et prend conscience qu'elle a été menée dans une voie sans issue. En conséquence, on assiste à de plus en plus de départs d'anjouanais vers les autres îles. Certains éléments des milices ont aussi déserté et sont venus se réfugier à la Grande Comore. La population de l'île d'Anjouan, excédée par les milices, désespérée de ne voir aucune amélioration de son sort, fonde tous ses espoirs sur la communauté internationale.

La situation actuelle dans le règlement de la crise

On est forcé de constater que pratiquement une année après la signature du communiqué de Mohéli peu d'engagements ont été tenus, notamment les observateurs militaires n'ont pas été déployés à Anjouan, la libre circulation des personnes et des biens n'est toujours pas appliquée, les fonctionnaires et les retraités anjouanais n'ont pas été payés, la commission d'enquête internationale n'a pu voir le jour et la conférence comorienne inter-îles ne s'est toujours pas tenue.

Par contre les séparatistes ont entrepris de nombreuses actions qui ont nui au climat de «bonne volonté et de confiance» recherché, notamment en:
-organisant le «référendum constitutionnel» du 25 février 1998;
-refusant de recevoir la délégation ministérielle de l'O.U.A. le 18 mars 1998 ;

En outre, les déclarations de la délégation séparatiste à la rencontre consultative de Pretoria, marquent un net recul dans la recherche d'une solution négociée. On peut s'interroger sur la crédibilité des leaders séparatistes, notamment sur leur capacité à maîtriser un mouvement à la dérive.

L'impression la plus largement partagée est celle d'un enlisement de la crise. Cette stagnation se poursuit au détriment des Comores en général (c'est-à-dire le peuple comorien en général et anjouanais en particulier) et profite aux séparatistes de tout bord. Parallèlement cet enlisement permet aux séparatistes mahorais de préparer calmement leur référendum sur l'avenir de Mayotte au sein de la République française.

Les positions et propositions du collectif de la communauté anjouanaise

Le collectif regrette les positions intransigeantes adoptées par les séparatistes, notamment lors de la rencontre consultative de Pretoria avec l'O.U.A. et les autorités Sud africaines, en juin dernier. Cette prise de position éloigne la perspective du dialogue devant mener à la conférence inter-îles dans les termes de la conférence d'Addis-Abéba et de la rencontre de Mohéli.

Le collectif considère que la présence de milices armées à Anjouan constitue un danger permanent pour la population en même temps qu'un obstacle majeur au dialogue;

A la lumière des événements passés et de la situation actuelle, le collectif de la communauté Anjouanaise:

-lance un appel pressant aux « autorités » actuelles d'Anjouan pour accepter avec sincérité un dialogue devant mener à une solution à la crise;
-appelle à un désarmement urgent des milices pour assurer la paix de la population et garantir les libertés;
-invite le gouvernement comorien à rétablir les liaisons aériennes et maritimes avec Anjouan et permettre ainsi la libre circulation propice au dialogue entre les habitants des îles;
-appelle le gouvernement comorien à combattre résolument le chauvinisme et le séparatisme, quelque soit sa forme et son origine, pour l'empêcher d'infiltrer les rouages de l'Etat;
-appelle enfin le gouvernement comorien à intensifier ses efforts dans l'endiguement de la récession socio-économique qui frappe le pays, notamment par le paiement des arriérés de salaires des fonctionnaires;
-exprime sa reconnaissance à l'O.U.A. pour les efforts multiples qu'elle déploie pour résoudre la crise séparatiste;
-encourage l'O.U.A. à persévérer dans la recherche des solutions adaptées aux difficultés de la situation;
-soutient les résolutions de l'O.U.A., notamment celles adoptées lors du 34ème sommet à Ouagadougou;
-soutient toute solution qui privilégie le dialogue, en particulier la rencontre prévue à Pretoria à l'initiative du Président Nelson Mandela.
-lance un appel à la France pour s'impliquer d'une manière conséquente dans la recherche d'une solution négociée à la crise, pour la sauvegarde de l'unité et l'intégrité de l'archipel des Comores;
-appelle les institutions internationales à soutenir les efforts des Comores dans le redressement économique indispensable à une stabilité politique;
-appelle toutes les forces politiques nationales à un rassemblement pour trouver ensemble les réponses susceptibles de restaurer l'unité et l'intégrité du pays;