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Politique
Caricatures : liberté d’expression ou diffamation ? mise à jour 28/05/2006

Communiqué de Presse
Caricatures : liberté d’expression ou diffamation ?

par Thoueybat  SAID OMAR -
Ambassadeur des COMORES

C’était à Ur, en Mésopotamie, dans les jardins d’Abraham. Cela aurait pu advenir à Megara, Rome ou ailleurs mais les religions monothéistes sont nées là-bas sur les bords du Tigre.

Et l’on a tout d’abord décidé de brûler les idoles, puis d’écrire des règles qui se sont affinées avec le temps et sont devenues des croyances culturelles identitaires  et dès lors exigeantes d’élévation et de respect.

L’Islam est une grande religion monothéiste pratiquée par plus d’un milliard et demi de fidèles qui pour leur grande majorité vivent leur foi dans un esprit de concorde, de paix et de tolérance, et cette majorité malgré tout subit de façon quotidienne des critiques injustifiées et blessantes.

L’on écrit tous les jours que l’Islam veut réduire les femmes à l’état d’humains de deuxième classe. Je suis moi même femme et musulmane et je représente un pays musulman, les Comores, en tant qu’ambassadeur accréditée auprès de l’UNESCO. A ce titre et à deux reprises, en 2001 d’abord et 2005 ensuite, j’ai assumé les fonctions de Vice Présidente de la Conférence Générale. Je ne suis pas un exemple isolé, et la promotion de la condition féminine, en terre d’islam comme partout, demeure un combat contre les mêmes intolérances. Il est plus voyant car ces ravages explosent en terre de pauvreté lorsque les injustices s’accumulent contre tous, mais de grâce cessons  de diaboliser une religion qui n’en a pas les monopoles.

Car l’Islam ajoute-t-on véhicule la violence. Il est vrai qu’il y a des dérapages de fanatiques et nous les condamnons catégoriquement, d’où qu’ils viennent. Mais nous devons aussi observer que les plus grandes expressions de violences récentes et meurtrières sont le fait de chrétiens, comme en témoignent les massacres des deux guerres mondiales du XXème siècle. L’usage de l’arme atomique reste à ce jour occidental, ce n’est pas un acte musulman et puisque l’on ne peut pas nous le reprocher dans les faits, l’on nous accuse d’en avoir l’intention. L’idée éventuelle qui nous est prêtée porte la marque de Caïn.

De la même façon que l’homme bien portant de Knock est un malade qui s’ignore, le musulman sincère voit son état d’homme tranquille muter en celui de suspect. L’état d’homme traqué est lourd à vivre au quotidien, surtout quand il est le fait  d’un milliard et demi  d’individus pris globalement dans cette même appartenance.

Ceci explique aussi hélas que de temps à autre certains craquent. La somme des épreuves va plus loin que l’arithmétique des nombres. L’ensemble devient insupportable pour quelques uns qui s’identifient dans une douleur dont l’extrême deviendra à leurs yeux rédempteur. Heureusement ce sont alors des actes individuels, mais hélas interprétés comme des signifiants d’un collectif.

Et parce que les musulmans sont aussi des êtres sensibles, ils réagissent aussi devant des agressions et l’on en vient à cette méprisable affaire des caricatures. Je respecte la liberté d’expression, l’exposé objectif des contradictions, l’esprit critique et l’inquiétude qui nourrisse le progrès, mais l’insulte gratuite est inacceptable, c’est une faute qui donne du grain à moudre aux fanatiques de tout genre.

Chacun doit voir clair. Le fait religieux parce qu’il est intime et conviction est un trésor personnel et sensible. Parce qu’il est vivant il est fragile et respectable. Le musulman n’aurait pas le droit de réagir et de crier sa blessure ? Non, il a le droit de vivre sa foi comme chacun. Les excès de toute sorte sont condamnables, d’où qu’ils viennent. L’Islam d’ailleurs là encore n’en a pas les monopoles loin de là. Devons nous rappeler quelques intolérances, les bûchers de l’Inquisition et les Sorcières de Salem ou de façon plus universelle le procès de Galilée et les exactions toujours liées à l’ignorance.

L’intolérance est d’abord le fait de celui qui juge sans savoir et diabolise.

Dans les années soixante, en France, l’on emprisonnait encore des journalistes pour leurs idées. Le Bris et Le Dantec en sont les derniers exemples. Ailleurs on laissait Bobby Sands mourir de faim, et l’on utilisait du napalm contre des innocents. La conclusion est claire : si l’on faisait un inventaire récent de l’atroce de l’Histoire, il ne formerait pas un monopole islamique, bien au contraire. Ceci d’ailleurs est diachronique.

Je respecte les dogmes des autres religions. La communion des Saints ne m’est pas étrangère. Ma famille, musulmane, dans un pays musulman avait tenu à ce que j’étudie les textes chrétiens pour comprendre et vivre dans la concorde universelle ma vie de femme. C’était à Moroni voici plus de quarante ans une marque visionnaire de modernité. Alors aujourd’hui je suis autorisée à écrire que ces caricatures me blessent. Elles ne véhiculent aucun talent et expriment la haine et le mépris.

En 2006 en France, la liberté de la presse est totale et la censure n’existe heureusement pas. Mais lorsqu’il y a offense il y a délit et ce doit être clair. Le pouvoir politique ne peut certes pas être tenu responsable d’actes individuels et c’est le devoir de chaque musulman de le faire savoir et comprendre à tous. Ce sera aussi aux cercles de pouvoir et à la justice d’exprimer clairement les frontières de la diffamation, méprisable quand elle se veut inutilement provocante. Une grande réflexion d’ailleurs pourrait utilement être organisée à l’UNESCO en y associant le spectre le plus large des sensibilités et des compétences. Ceci s’inscrit dans le droit fil de la culture du dialogue qui nous est si chère. «  Celui qui distribue les injustices est toujours à blâmer et c’est une grande cruauté envers les hommes que la pitié envers les méchants. »  Tirées de Socrate et de Pascal ces deux observations pourraient utilement être méditées aujourd’hui et pas forcément par les musulmans.

Signé

Thoueybat  SAID OMAR
Ambassadeur des COMORES
Maison de l’UNESCO
1, rue de Miollis
75 015 Paris.

Février 2006