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Politique

L'INFLUENCE DES EMIGRES SUR LA VIE POLITIQUE DES COMORES

        En milieu comorien, toutes catégories socioprofessionnelles et toutes classes d'ages confondues, la politique est un véritable sport national qui passionne hommes et femmes, notables et adolescents. au point qu'aujourd'hui, tout opposant au pouvoir politique en place aux Comores se doit de disposer d'une antenne en France. L'intérêt pour les pouvoir publics et leur représentation reste un des thèmes majeurs de palabre sur les places publiques: haut lieu de l'exercice de l'éloquence à la comorienne, la porte d'Aix, à Marseille, n'échappe pas à cette règle.

par Mohamed Soihili        journaliste écrivain

     L'approche historique paraît la mieux indiquée pour mesurer  l'implication des immigrés sur l'évolution politique des Comores.

    En effet, aborder la problématique politique dans la communauté comorienne suppose de délimiter au préalable le champ ainsi exploré, à savoir la structuration et l'influence de la dite communauté, en relation avec la vie politique du pays d'origine. Ceci n'exclut pas de jeter un regard sur l'attitude des Comoriens à l'égard de l'évolution politique du pays d'accueil, même si, pensée comme une parenthèse, l'immigration comorienne en France reste tournée vers l'idéal du retour. Cette vision a d'autant plus perdurée qu'elle fut véhiculée de manière radicale par la couche intellectuelle des migrants, mieux à même de s'insérer dans la société d'accueil.

LA MONTEE EN PUISSANCE DU SYNDICALISME ETUDIANT......

        Créée au début des années 60, l'Association des stagiaires et étudiants des Comores (Asec) va vite adhérer à une approche révolutionnaire du changement politique.

        En effet, le début de l'année 68 est marqué, aux Comores, par une grève prolongée des lycéens en révolte contre l'ordre colonial. Les bacheliers de cette promotion trouvent, dans la France "soixante-huitarde", le prolongement de leur engagement militant et s'appuient sur l'engouement des jeunesses maoïstes pour transformer une organisation étudiante corporatiste en un syndicat révolutionnaire. Témoin de cette radicalisation, Trait d'union, le journal de l'Asec, devient, Jeunesse patriotique, puis Usoni ! (en avant !). Dès le début des années 70, cette presse étudiante popularise le mot d'ordre d'indépendance immédiate, en accord avec le Parti socialiste des Comores, le Pasoco, électoralement très minoritaire, mais doté d'une grande capacité d'agitation et de propagande. Il bénéficie par ailleurs d'un autre relais extérieur : le Molinaco, le Mouvement de libération nationale des Comores, exilé en Tanzanie.

    L'indépendance acquise en 1975, l'Asec accentue davantage sa radicalisation et rompt ses alliances avec le Pasoco et le Molinaco, qui soutiennent l'expérience révolutionnaire du jeune Etat comorien, sous l'égide du président Ali Soilih. Elle définit trois orientations : .

  • le rejet de la nationalité française proposée aux Comoriens installés en France
  • la revendication de l'île de Mayotte, maintenue sous administration française
  • la dénonciation du nouveau régime comorien, considéré comme "socialfasciste".

L'Asec contribue largement à mobiliser la communauté comorienne en France et les organisations de gauche contre" la révolution soihiliste", au risque d'un retour au pouvoir, en 1978, de la féodalité et des grands commerçants de l'import-export. Mais la preuve est de nouveau faite que la prise du pouvoir aux Comores suppose une maîtrise préalable des ressources humaines et financières de l'émigration - terminologie de l'Asec, qui se refuse à l'idée d'immigration, tout en célébrant, le 21 février de chaque année, la résistance et le martyr des Francs-tireurs et partisans face à l'occupation nazie en France. Durant cette période révolutionnaire, la correspondance des Comoriens en France est d'ailleurs soumise à un contrôle systématique, ce qui vaut bien des déboires aux proches restés au pays. ...

ET SA RADICALISATION

         A la chute du régime soilihiste, l'Asec prône le retour aux Comores de ses dirigeants et de tous ceux qui ont fini leurs études, appelant les autres à devenir "rouges et experts au service du peuple comorien". Concrétement cela consiste, pour les militants, à consacrer leur temps aux "dimanches révolutionaires", à la diffusion du journal Usoni dans les cités à forte concentration de Comoriens, tandis que les vacances scolaires et universitaires offrent l'occasion de séminaires idéologico-politiques, de manifestations culturelles et de tournois sportifs inspirés de la Révolution culturelle chinoise. La tenue régulière de meetings politiques ou syndicaux, la diffusion de Usoni, d'affiches et de badges, l'édition d'un recueil de nouvelles littéraires et d'un bulletin interne, l'organisation de bals pour la collecte de fonds, ainsi que la production de disques et de tee-shirts quadrillent l'ensemble du champ d'expression de la jeunesse comorienne en France-

        La seule activité non comorienne consiste à participer au même type de manifestations, en partenariat avec les associations étudiantes dites"anti-impérialistes"des Dom- Tom et d'Afrique francophone.

        Ni espace ni temps ne sont laissés à une éventuelle réflexion pouvant déboucher sur une quelconque intégration à la société française. Dans ce contexte, la concurrence face à cette hégémonie politico-culturelle de l'Asec ne vient que des militants soilihistes, regroupés dans l'Organisation de la jeunesse Comorienne (OJC), fondée, à partir de l'Algérie, en 1979, au sein du Conseil national pour un parti alternatif aux Comores (CNPAC). Divergentes et complémentaires, ces deux organisations ne développent qu'une surenchère dans la dénonciation de la politique française aux Comores, tout en s'efforçant de se démarquer de l'Asec, considérée comme un groupement de 'petit bourgeois" ayant préparé l'opinion à la chute et à l'assassinat de leur leader :le président AIi Soilih.

       En 1981, l'Asec et l'0JC accueillent positivement l'arrivée de la gauche au pouvoir en France, dans l'espoir d'un changement de la politique africaine, avec l'exigence du respect des droits de l'Homme affirmé par le ministre de la Coopération, Jean-Pierre Cot, et avec la promesse d'un renouveau du dialogue Nord-sud, exprimée lors du fameux discours du président Mitterrand à Cancun. Dans la pratique, ces deux organisations profitent surtout de l'avènement des radios libres pour lancer - dans les deux langues du pays : l'arabe et le français - des émissions à contenu politique très prononcé.

      Dès 1982, à la faveur d'élections législatives anticipées aux Comores, l'Asec soutient sans réserve l'initiative de ses anciens dirigeants, appelant à la constitution d'un Front démocratique (FD) contre le système 'féodalo-mercenaire" installé par le président Ahmed Abdallah et le mercenaire français Bob Denard.

       Trois ans plus tard, dans des circonstances mal élucidées, cette intelligentsia révolutionnaire sera traduite, avec des soldats de la garde présidentielle, devant un tribunal d'exception sous les chefs d'accusation de "communisme" et de "complot contre l'Etat". I'Asec, qui vient de fêter ses vingt ans d'existence, ne s'en relèvera pas.

LE SUCCÈS RELATIF DES RÉSEAUX TRADITIONNELS

    Depuis 1981, l'expérience militante "Asec-FD-Soilihistes" se généralise au sein de l'émigration comorienne en France. Tout opposant au pouvoir politique aux Comores se doit de disposer d'une antenne partisane en France, pour le relais d'informations, comme pour la manne financière. Une floraison de partis politiques s'est donc installée à Lyon, Dunkerque, Bordeaux, et surtout à Paris et Marseille, où aucun prétendant à la magistrature suprême des Comores ne saurait se dispenser de tenir meeting. Ces partis évoluent dans un jeu d'alliances et de contre-alliances, au gré de la formation des équipes gouvernementales à Moroni et des liens, réels ou présumés, avec les responsables de la politique africaine de la France.

        A ce propos, l'expérience la plus réussie en termes d'efficacité organisationnelle pour la conquête du pou-voir reste, sans doute, celle de l'actuel président de la République fédérale islamique des Comores. Ancien président de l'Assemblée fédérale, entré en dissidence, en 1985, contre le président Ahmed Abdallah, Taki Abdulkarim choisit de s'exiler en France- II y créé une véritable machine électorale à son service, l'Union nationale pour la démocratie aux Comores (UNDC), sans y adhérer formellement. Développant une attitude mystique, il se consacre davantage à la constitution de réseaux de fidélité au sein des associations communautaires à base villageoise, en vue d'alliances souterraines. Ces dernières regroupent, dans l'immigration, les originaires d'une même région ou d'un même clan, issus des lignées traditionnelles, qui oeuvrent à la collecte régulière de fonds pour le financement de l'action politique, à la construction d'alliances partisanes par le truchement de l'UNDC, et à la mobilisation de centaines d'immigrés se rendant directement au pays en période électorale.

    En 1995, Taki Abdulkarim est élu président de la République avec plus de 60 % des suffrages exprimés. Paradoxalement, aucun pouvoir politique comorien n'a jamais jugé utile de disposer, en France, d'une quelconque antenne officielle, partisane, associative ou syndicale, en dehors des services de l'ambassade installée à Paris, laissant [archipel sans représentation consulaire dans les villes à forte concentration de Comoriens.

Dans cette même optique, il convient de noter que les Comoriens de France disposent en théorie -depuis les années 90- du droit constitutionnel d'élire leurs représentants à l'Assemblée fédérale. Mais nul ne semble se préoccuper outre mesure de l'absence de ces parlementaires, dont l'élection n~a jamais été organisée.

L'HORIZON 2002 ET LES NOUVELLES GÉNÉRATIONS

        Inséré dans un ensemble de structures associatives, le Comorien de France s'intéresse moins à l'idée d'être représenté par un parlementaire ou un consul, qui la nécessité de mieux maîtriser la politique commerciale des compagnies aériennes, des agences de voyage et des sociétés de transit maritime.

        En fait, la communauté comorienne tend de plus en plus à se positionner vis-à-vis des institutions politiques françaises. Dans leur culture "légitimiste et notabilière", les Franco-Comoriens de la première génération n~ont guère de problèmes de conviction idéologique à l'égard des partis politiques français. A titre d'exemple, à Marseille, ils sont à la fuis gaullistes au niveau national et Defferistes au niveau municipal et départemental. Les élections régionales n'ont pas de prise réelle sur cette composante de l'immigration comorienne. Cependant, l'irruption du politique dans le quotidien à travers le Front national et l'assassinat du jeune lbrahim Ali, en 1995, ont sorti plus d'une famille comorienne de son indolence politique.

     Toutefois, malgré les signes d'une nouvelle tendance, une certaine incohérence prédomine au sein de la communauté : elle demeure sans projet politique précis, globalement encore repliée sur elle-même, à travers la multiplicité et la complexité de son réseau associatif. Les nouvelles générations, quant à elles,se positionnent surtout sur les registres du folklore identitaire, du sport et de [humanitaire et se méfient des allégeances vis-à-vis des partis et des personnalités politiques, poursuivant leur quête inassouvie d'une double citoyenneté à laquelle elles s'attachent, sans toujours se reconnaître. Lors des élections municipales de 1995, pratiquement toutes les listes politiques présentées à Marseille comportaient un originaire des Comores.

     De même, les élus municipaux ou d'arrondissement apparaissent ici et là, à Paris, Dunkerque et Marseille, où l'on évoque la nécessité de créer un Conseil des Comoriens de France ayant une approche globale de l'intégration, par delà celle de la Fédération comorienne de Marseille (Fecom) et le tissu associatif. Cet ensemble de données va prendre forme à l'horizon 2002, car le hasard des calendriers veut que des élections présidentielles se déroulent aussi bien en France qu'aux Comores. L'Occasion sera sans doute à la hauteur des enjeux et permettra de mieux connaître l'opinion des Comoriens de France à l'endroit de la chose publique. on pourra également mesurer leur degré d'attachement politique aux deux pays, à l'idéal de l'intégration et à l'idée du retour. Mais encore faut-il qu'une stabilité politique comorienne permette le respect des échéances...