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Politique
Marseille, première ville des Comores

Extrait du journal l'Humanité paru le 19 juin 1999
retransmis sur notre forum de discussion le 12/03/2004

Comoriens de Marseille ou... Marseillais des Comores ?

Marseille cosmopolite, c'est connu. Mais sait-on qu'elle est la première ville comorienne devant Moroni.

L'écrivain Salim Hatubou nous parle des comportements différents entre la première et la deuxième génération et du traumatisme occasionné par l'assassinat du jeune Ibrahim Ali par des colleurs d'affiches du FN.

De tout le territoire français, Marseille, par son ancienne vie portuaire et son climat, devient un lieu privilégié d'une grande partie de la diaspora comorienne. Aujourd'hui, on évalue les Comoriens de Marseille à 50000 personnes (ce qui fait penser que Marseille est la première ville comorienne puisque Moroni, la capitale, compterait moins de personnes). Mais ce chiffre reste à confirmer dans la mesure où aucune étude officielle n'a jamais été réalisée.

L'histoire de cette communauté est vraisemblablement liée à celle de la diaspora comorienne. En effet, il semblerait que les premiers migrants soient des navigateurs ou des ouvriers qui se sont installés dans la ville phocéenne. D'abord célibataires, ces hommes feront venir leurs familles et continueront à vivre dans les petits appartements du centre-ville. À la construction massive des HLM, ils se déplaceront pour vivre dans les quartiers Nord (Plan-d'Aou, la Savine, la Solidarité...), où, au fur et à mesure du flux migratoire et des naissances, ils formeront une véritable communauté. Ce qui ne leur déplaît pas, bien au contraire.

Quand les Comores accèdent à l'indépendance en 1975, c'est tout naturellement que ces hommes et femmes gardent leur nationalité française, bien qu'ils se sentent avant tout comoriens. Malgré leur distinction vestimentaire (long boubou et bonnet blanc pour les hommes lors des fêtes religieuses et les prières communes, châles multicolores pour les femmes dans la vie quotidienne...), les Comoriens de Marseille formaient une communauté discrète, repliée sur elle-même. Il aura fallu la mort tragique du jeune Ibrahim Ali, assassiné par les colleurs d'affiches du Front national en février 1995, et les manifestations pacifiques qui ont suivi pour que les Marseillais et les médias locaux découvrent véritablement ces hommes et ces femmes.

Que ce soit à Marseille, Dunkerque, Paris, la Réunion, Madagascar... les ressortissants comoriens issus du même village ou région s'organisent en association loi 1901 dont les objectifs principaux restent toujours l'entraide ici (enterrement ou rapatriement de compatriotes décédés, aides juridiques...) et surtout le développement de là-bas : en effet, dans un archipel où les pouvoirs publics sont démissionnaires et où le taux du chômage bat tous les records, la diaspora comorienne est contrainte d'entretenir les familles restées dans l'archipel, financer la construction des routes, des dispensaires ou des écoles, l'électrification, la mise en place du réseau téléphonique, l'adduction d'eau... Bref, le développement de chaque région.

Ces associations réalisent leurs projets grâce aux cotisations des adhérents et les recettes de soirées dansantes organisées pratiquement tous les samedis à Marseille. Ainsi, les Comoriens de l'étranger en général et ceux de Marseille en particulier deviennent les premiers bailleurs de fonds de la République fédérale islamique des Comores. Avec des revenus mensuels parfois plus bas que le SMIC, les Comoriens veulent tout faire (cotisation, économie pour le mariage traditionnel là-bas, construction de la maison au pays...) et, très souvent, au détriment des enfants nés ou grandis à Marseille, qui ne comprennent pas forcément un tel comportement.

Et, comme la plupart des immigrés, une grande partie des Comoriens continuent à garder leurs "valises dans la tête". La perspective de retourner aux Comores reste toujours d'actualité. Les uns ont franchi le pas, mais sont retournés à Marseille. D'autres reportent l'échéance et deviennent entre-temps grands-parents. Alors, ils regardent tous leurs compatriotes rentrer aux Comores dans un cercueil ou vont prier pour ceux qui reposent au cimetière de Saint-Pierre. Mais ils croient au mythe du retour et quand on essaie de les convaincre qu'ils sont chez eux ici, répondent : "A Zanzibar, on nous a dit ça, on nous a massacrés. A Madagascar, on nous a dit la même chose, on nous a massacrés. Ce qui s'est produit ailleurs peut très bien se produire ici ! Et puis regarde le Kosovo..."

Mais tout cela appartient à la première génération. La seconde, elle, se sent plus française avant d'être comorienne (peut-être même plus marseillaise que française). Les uns connaissent l'archipel des Comores par les médias (à cause des aventures du mercenaire Bob Denard) et parce que les parents en parlent sans cesse, les autres parce qu'ils y ont passé les vacances, s'empresseront-ils d'ajouter.

Marseille reste leur terre natale ou d'enfance (pour ceux qui y sont venus très jeunes) et revendiquent leur "marseillisité". Quand on fait allusion à une installation définitive aux Comores, trois groupes se distinguent. D'abord, ceux qui pensent que cet archipel est juste le pays des parents, même s'ils ne renient pas leurs racines. Rien de plus. D'ailleurs, ils ne comprennent pas toujours qu'on leur pose la question. "Pourquoi ne demande-t-on jamais à un Marseillais de parents italiens s'il compte s'en aller vivre en Italie. C'est comme l'intégration, je suis français et je n'ai pas à m'intégrer. Nous sommes intégrés le jour de notre naissance !" martèle le jeune Saïd. Ensuite, ceux qui veulent partir pour les Comores pour contribuer au changement, mais les derniers événements politiques (la balkanisation de l'archipel, le dernier coup d'État...) les découragent et ils ne veulent pas croire qu'une partie de ceux qui nuisent aux Comores aujourd'hui sont les partisans du slogan "Retourner pour changer" à Marseille et à l'étranger dans les années soixante, soixante-dix et quatre-vingt.

Enfin, les jeunes qui voudraient être ici et là-bas sans savoir comment faire. Mais tous ces jeunes, aujourd'hui, sont d'accord pour ne pas subir ce que leurs parents ont subi (exploitation dans le travail, refus non fondés de certains organismes HLM à octroyer des appartements aux Comoriens...). Ils se considèrent comme citoyens français, sans aucune ambiguïté. Ils s'inscrivent massivement sur les listes électorales et militent activement contre le racisme. Ils remettent également en cause les traditions lourdes et l'autarcie de la première génération. Mais ce nouveau discours dérange d'ores et déjà une partie de la communauté comorienne qui, pour avoir la paix, veut continuer à vivre silencieusement et entre soi.

À Marseille, bien qu'on ne le dise pas assez, ces jeunes gens d'origine comorienne commencent à s'illustrer dans plusieurs domaines : sport, littérature, dessin, musique... et, contrairement au "socialement correct" de certains Comoriens, la délinquance touche aussi cette jeunesse, mais apparemment le silence reste à l'ordre du jour.

Mais qu'ils soient artistes, sportifs, chômeurs, mauvais garçons... ils considèrent tous que leurs parents ont été jusqu'ici un enjeu électoral. Voilà pourquoi ils s'imposent comme interlocuteurs pour l'intérêt collectif. Et quand les politiciens ouvriront les yeux sur cette réalité, alors les choses auront changé. Pour les uns et les autres.

Salim HATUBOU

Écrivain d'origine comorienne, grandi à la Solidarité, quartier Nord de Marseille. A publié entre autres le Sang de l'obéissance (roman sur les traditions comoriennes) et l'Odeur du béton (roman sur Marseille) aux éditions L'Harmattan"

L'Humanité