Article du journal
du 21/02/2004 par Rodolphe Geisler
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Mayotte malade de ses clandestins
Alors que Mayotte est confrontée à un afflux
migratoire sans précédent, Brigitte Girardin, ministre de l'Outre-Mer, en
tournée dans l'océan Indien le mois dernier, vient de présenter une batterie
de mesures destinées à maîtriser l'immigration clandestine en provenance des
Comores. Des mesures qui, selon elle, se démarquent de la politique «de la
période antérieure, caractérisée par une mobilisation timide des autorités,
alliant une sous-estimation des problèmes à une réponse très insuffisante».
Outre des effectifs de la police aux frontières (PAF) supplémentaires (+ 51%)
et une réorganisation de la gendarmerie en groupement autonome, ou encore la
construction d'un nouveau commissariat, le ministre a annoncé l'implantation
de deux radars et la mise en service de vedettes supplémentaires à la
disposition des services impliqués dans la traque des embarcations
clandestines. Pour les élus locaux, toutes étiquettes politiques confondues,
il y avait urgence. Une étude de l'Insee, publiée fin décembre, recense 55 000
clandestins sur les 160 000 habitants que compte cette collectivité
départementale d'outre-mer, laissant apparaître qu'un habitant sur trois de
Mayotte ne possède pas de papiers (nos éditions du 3janvier).
Mamoudzou : de notre envoyé spécial Rodolphe Geisler
[21 février 2004]
Président du conseil général (MPM, Mouvement populaire
mahorais), Younoussa Bamana, qui avait été condamné à mort par les Comores
dans les années 70 parce qu'il s'était battu pour que Mayotte reste française,
ne cesse de le répéter depuis des mois : «Si on ne coupe pas maintenant le
robinet [de l'immigration], Mayotte va sombrer. Et pas, comme certains
l'avancent, en 2015. Mais dès 2005 !» Le «vieux sage», comme on l'appelle ici,
poursuit : «Ici, l'immigration clandestine est dangereuse, car permissive.
Mayotte est une petite île. Nous sommes pris à la gorge et notre enveloppe
sanitaire a complètement éclaté. Nous possédons, par exemple, une dizaine de
dispensaires où il n'y a pas une seule Mahoraise. La coopération régionale
avec les Comores : oui. L'invasion : non !»
Des projections réalisées par les autorités montrent qu'il faudrait construire
une centaine de classes par an pour accueillir les enfants de clandestins. Ce
qui fait dire au député UMP Mansour Kamardine : «L'ensemble des services
publics sont saturés et ne répondent plus à l'attente légitime de nos
compatriotes». En termes de logements, des bidonvilles, en périphérie des deux
villes principales, Mamoudzou et Koungou, ont, du fait de cette pression
migratoire, fait leur réapparition.
Rappelant que les Mahorais sont français depuis 1841, «soit bien avant les
Alsaciens», Younoussa Bamana, qui prendra sa retraite politique dans quelques
semaines l'a redit devant Brigitte Girardin : «Tant que ce problème n'aura pas
été réglé, ce n'est pas la peine de nous envoyer des crédits supplémentaires.
Autant les envoyer directement dans le lagon !» En résumé : Mayotte se doit
d'être moins attractive pour les clandestins. Pour cela, Bamana estime que la
gratuité des soins à l'égard des étrangers doit être remise en cause.
Dans ce souci de rendre Mayotte moins attractive aux yeux des clandestins,
Girardin a répondu à Bamana que la loi Sarkozy de novembre 2003, relative à
l'immigration, allait être prochainement étendue par ordonnance à Mayotte. Les
attestations d'accueil d'un étranger devront alors être justifiées et validées
par le maire de la commune de résidence, tandis que la durée de rétention
administrative devrait être portée de dix à trente-deux jours.
De plus, les sanctions pénales à l'égard des passeurs pourront atteindre dix
ans d'emprisonnement et 750 000 euros d'amende. Les employeurs de clandestins
seront plus durement sanctionnés et leurs biens confisqués. Brigitte Girardin
a encore proposé que la délivrance de la première carte de résident soit
«subordonnée à la preuve d'une intégration dans la société française,
appréciée en particulier au regard de la connaissance de la langue française».
Actuellement, 38 000 clandestins ne parleraient pas français.
Pour Jean-Jacques Brot, préfet de Mayotte, «cette immigration massive est un
déni de démocratie. On prive les Mahorais de la liberté de rester français
qu'ils ont exprimée à trois reprises, en 1974, 1976 et 2000. C'est la raison
pour laquelle nous nous devons de marquer un coup d'arrêt à ce phénomène, bien
évidemment avec humanité. Nous avons affaire à des situations douloureuses
qu'il convient de traiter au cas par cas. C'est la racine du mal, c'est-à-
dire les filières de passeurs ou d'employeurs de clandestins, que nous devons
attaquer en priorité».
A titre d'exemple, si le nombre de reconduites à la frontière a quasiment
doublé en 2003, passant de 3 795 à 6 241, le nombre de passeurs écroués s'est
accru de 150%, passant de 16 à 40. De même, le nombre de barques interceptées,
les fameuses «kwassas-kwassas», sortes de petites embarcations utilisées par
les pêcheurs, a augmenté de 200%, passant de 7 à 21.
François Semur, procureur de la République, ne dit pas autre chose : «A la
fermeté des services de l'État doit répondre le respect de la dignité et des
droits de l'homme.» «Nous ne sommes tout de même pas en guerre, ce sont avant
tout des êtres humains», dit-il en parlant des clandestins. Reste que, sans
l'affluence massive d'immigrés sur l'île, la délinquance aurait baissé en
2003. Le rôle de la cour criminelle est ainsi passé de 6 affaires en 2000 à 24
en 2003, dont 19 concernaient des étrangers en situation irrégulière. De même,
la moitié des infractions constatées sont du fait des clandestins, qui
constituent 75% de la population carcérale.
Jean-Jacques Brot l'assure : «Je suis convaincu que tous les efforts de
développement que nous pouvons fournir pour cette collectivité sont menacés
par ces populations qui ne partagent pas nos valeurs. Parmi ces valeurs
menacées, le droit des femmes, les libertés individuelles ou encore la
laïcité.» Alors que les députés ont confirmé l'été dernier l'interdiction
progressive, à compter du 1er janvier 2005, de la polygamie, ainsi que la
répudiation des femmes par leurs maris dans une île où 95% des habitants sont
de confession musulmane, de nombreuses Mahoraises accusent, par exemple, les
Anjouanaises de «polygamie clandestine» avec leurs époux.
Maintenant, l'immigration comorienne ne frappe pas uniquement Mayotte. Située
de l'autre côté de Madagascar, la Réunion doit, elle aussi, faire face à ce
phénomène. Auprès de la préfecture de Saint- Denis, on estime entre 10 000 et
15 000 le nombre d'Anjouanais et de Comoriens ayant transité par Mayotte. Ce
qui, là encore, ne va pas sans poser d'innombrables difficultés. «Souvent,
raconte-t-on à la préfecture, nous avons affaire à des couples non mariés.
Elle mahoraise, donc française. Lui, anjouanais, sans papiers. L'intérêt pour
eux est alors que la femme se déclare mère célibataire, tandis que lui
travaille au noir. Il faut savoir que l'allocation parent isolé est plus forte
à la Réunion qu'à Mayotte...»