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Par Benoît Hopquin LE MONDE du 18/08/2006 Les bidonvilles de Mayotte dorment mal. Une nuit de clandestin ne peut être sereine. Elle est peuplée de rêves contrariés, de terres que l'on voit mais qu'on ne peut atteindre. A Cavani, le réveil s'effectue à 3 heures. Les yeux embués, hommes et femmes quittent alors leur taudis et se dispersent dans la forêt, sur les hauteurs. La police encercle le quartier avant le lever du jour et mieux vaut avoir quitté la nasse avant qu'elle ne se referme. A Cavani, seuls les enfants ont leur compte de sommeil. "On les laisse couchés, les policiers ne les prennent pas." Les forces de l'ordre interviennent généralement à 6 heures. Elles grimpent au pas de course les ruelles pentues au milieu desquelles s'écoulent les eaux usées, investissent les baraques de tôle et de bois insalubres, sans eau ni électricité, poussent jusque dans la forêt. Il y a trois jours, lors de leur dernier passage, elles ont ainsi embarqué sans ménagement un homme qui s'était caché derrière un bananier. Les policiers repartent rarement bredouilles : dans ce quartier misérable s'entassent plusieurs centaines d'exilés venus de l'île d'Anjouan, presque tous en situation illégale. A 7 heures, l'alerte passée, les habitants redescendent et se répandent dans la ville ou dans les champs, à la recherche d'un travail. Abdou, 32 ans, est vendeur à la sauvette sur la jetée de Mamoudzou. "J'emprunte de l'argent pour acheter des articles et j'essaye de les revendre avec un petit bénéfice." Ils sont des dizaines à proposer bimbeloterie en plastique, lunettes de star ou parfums frelatés. Hélas, la jetée n'est pas plus sûre. Les descentes sont fréquentes, provoquant chaque fois une envolée stressée vers la mangrove. "Une seule solution, courir, avec le risque de perdre la marchandise." La veille, un ami n'a pas couru assez vite. Depuis quelque temps, Abdou ne peut plus aller travailler. Il doit s'occuper de ses trois enfants, âgés de 1 an à 5 ans. Sa femme a été expulsée. Elle a tenté de revenir en kwassa-kwassa, ces barques où l'on s'entasse à vingt jusqu'à raser les flots et parfois couler. Elle a été rattrapée en mer et reconduite une nouvelle fois à Anjouan. Dès qu'elle retrouvera un peu d'argent, elle réessayera. En attendant, Abdou doit acheter du lait pour son plus jeune enfant, brutalement sevré des seins maternels. Le nourrisson est malade, une vilaine toux, mais plus question de se rendre au dispensaire : les policiers qui, il y a un an encore, respectaient ce sanctuaire, y mènent des contrôles réguliers. De toute façon, les clandestins doivent désormais payer les soins, et le père n'a plus d'argent, que des dettes. "Alors je lui mets de l'eau sur la tête en espérant que cela fasse baisser la fièvre." "Même un chien n'a pas cette vie", se lamente Abdou. En 1999, il avait bravé l'océan Indien entre Anjouan et Mayotte, 80 kilomètres sous les étoiles. "J'étais venu chercher un avenir meilleur." Aujourd'hui, il est dans l'impasse, presque vaincu. D'abord craintifs, un voisin puis un autre viennent se joindre à la discussion. Ils sont bientôt une vingtaine, hommes, femmes, adolescents, à vouloir livrer leur témoignage. La cacophonie devient chant à l'unisson d'une commune misère. Zali, 40 ans, a été expulsée sans ses sept enfants et est revenue dix jours plus tard les retrouver, au risque de sa vie. Baraka, 17 ans, qui tient à la main une tour Eiffel en porte-clés, raconte le harcèlement sexuel d'un formateur qui lui a finalement refusé son diplôme. Ahmed Saïd, 17 ans, est fatigué d'être traité de "sale Anjouanais" à longueur de journée. La veille au soir, à Kaweni, autre lieu d'échouage des clandestins à Mayotte, cela avait été le même lamento à la lueur blafarde d'une bougie. Une demi-douzaine d'hommes, âgés de 27 à 32 ans, qui ouvrier agricole, qui manoeuvre, qui carreleur, qui tailleur, avaient raconté leur vie, ou plutôt sa parodie. Leur rêve de France s'était faisandé entre quatre planches pourries. Abdoullah, les cheveux blancs à 33 ans, en voulait à ce pays qui leur imposait tant de vexations : "Quand tu laisses quelqu'un souffrir sans rien faire, c'est que tu n'es pas bon." Youssouf, 27 ans, en voulait aux Mahorais : "Ils se disent nos frères et nous traitent comme leurs esclaves." Mohammed, 33 ans, en voulait aux gouvernants comoriens : "Eux, ils ont la double nationalité. Ils viennent ici quand ils le souhaitent, investissent dans des terrains, des maisons qu'ils se payent avec l'argent qu'ils ont volé." Ils en voulaient à tout le monde, sauf à Dieu, de leur échec et de la fatalité d'être pauvre. DURCISSEMENT Les clandestins expliquent que la traque s'est terriblement durcie depuis un an. La politique d'immigration est un thème électoral majeur, à Mayotte plus encore qu'à Paris.C'est à qui montrera le plus de fermeté. Ici, pas ou peu de débat, de cas de conscience, de détresses exposées, comme en métropole. La population approuve dans son immense majorité le durcissement dans l'application de la loi. Pour le gouvernement, l'île est le lieu idéal pour faire du chiffre. Sur un territoire de seulement 360 kilomètres carrés, ils seraient 55 000 clandestins, pour 160 000 habitants officiels. Le ministère de l'intérieur a demandé 12 000 expulsions pour 2006. Le centre de rétention administrative, à Dzaoudzi, déborde. Les malades, les femmes enceintes, celles dont les enfants sont scolarisés, les personnes âgées sont relâchés. Les autres sont expulsés. Dans les camionnettes qui font constamment la navette vers l'aéroport s'entassent, debout, des hommes et des femmes au regard résigné. Tant pis si "chacun sait que le robinet est aux Comores, pas à Mayotte", comme l'explique l'avocat Thani Mohamed, 34 ans, qui connaît bien le dossier pour être régulièrement commis d'office dans des procès de passeurs. Le lieutenant-colonel Patrick Guillemot, commandant de la gendarmerie, ne disait pas autre chose dans un entretien à Mayotte-Hebdo, le 16 juin : "Rien ne dissuadera complètement des gens qui meurent de faim chez eux de sauver leur vie. (...) Nous mettons tout en oeuvre pour conduire au mieux notre mission, mais inévitablement, un autre travail devra être réalisé depuis leur pays d'origine." Benoît Hopquin CHRONOLOGIE DE MAYOTTE 8 000 kilomètres de Paris, 376 km2, 160 000 habitants. 1843 :Protectorat français 1912 :Colonie française. FÉVRIER 1976 :Mayotte se prononce contre l'indépendance et devient collectivité territoriale. 2000 : Adoption après référendum d'un projet de départementalisation qui doit conférer ce statut à l'île en 2010. |