Les îles « francophones »
de l'océan indien, à l'est du continent africain, sont à leur tour
en ébullition. A Madagascar, un mouvement populaire soutenu par les
Eglises chrétiennes a porté au pouvoir en février dernier le maire
d'Antananarivo, l'homme d'affaires Marc Ravalomanana, en tête au
premier tour de l'élection présidentielle du 16 décembre 2001. De
spectaculaires manifestations presque quotidiennes dans la capitale,
suivies d'une grève générale, puis de l'autoproclamation d'un
nouveau chef de l'Etat et de la formation d'un gouvernement bis, ont
progressivement vidé de son contenu le régime du président Didier
Ratsiraka, au pouvoir depuis vingt-cinq ans (lire « Le Monde
diplomatique » de mars 2002). Cependant, la résistance de ses
partisans, au sein de l'armée comme dans plusieurs provinces, a paru
menacer l'unité même de la Grande Ile. Aux Comores, après deux années
de régime d'exception et l'entrée en dissidence de l'île d'Anjouan,
un processus de réunification a été engagé, dans un cadre fédéraliste,
avec une nouvelle constitution et des consultations électorales. A
l'approche de l'élection présidentielle en France, un Collectif pour
l'unité des Comores soutenu par une dizaine d'organisations de
l'importante diaspora comorienne a remis à MM. Jacques Chirac et
Lionel Jospin, ainsi qu'à l'ensemble des candidats, une lettre
affirmant que « l'instabilité chronique de l'archipel trouve sa
source principale dans la décision prise par les autorités françaises
en 1975 de détacher Mayotte de son ensemble naturel ».
Qui connaît Maoré, devenue Mayotte,
l'une des poussières d'empire français, la plus orientale des
Comores, à l'entrée du canal de Mozambique ? De la Petite à la
Grande Terre, les barges rythment la respiration entre les deux
modestes poumons de l'île, Dzaoudzi l'administrative, et Mamoudzou,
commerciale et populaire. La navette livre en un quart d'heure les prémices
d'une identité. Bleue et verte, parsemée d'îlots, prodigue en
arbres, d'une quiète douceur. Une population noire, peu métissée,
avancée la plus méridionale d'un islam visible sans ostentation dans
la vêture des femmes. Quelques Malgaches, des Indiens, des métropolitains
enfin. Beaucoup d'enfants. Des bateaux de plaisance, des voitures
nombreuses, mais modestes. Rien qui sue la richesse. Mais aucun signe
extérieur du dénuement qui sévit à quelques encablures. Une
nonchalance tout îlienne. La langue française pour l'école et les
services publics, le shocomori sur la barge et
partout ailleurs.
Un million de Comoriens peuplent
l'archipel. Trois îles - Anjouan, Mohéli, Grande Comore - forment la
République tardivement indépendante des Comores ; la quatrième,
Mayotte, est un département français. Ou presque. Une « collectivité
départementale » ayant vocation à le devenir. L'exception, en
France, accouche toujours d'une catégorie. Le référendum de juillet
2001 en a décidé ainsi. Pour dix ans. Le temps de la mise aux normes
sociales, juridiques ou scolaires françaises, dans un pays de
tradition orale et de droit coranique.
Au moment où la France y injecte plus
de 160 millions d'euros par an, Mayotte en tant que département détient
un quadruple record : une fécondité africaine (la moitié de la
population a moins de seize ans) ; une scolarisation presque
achevée, avec un analphabétisme encore important ; une économie
entièrement dépendante (l'île importe cinquante fois plus qu'elle
n'exporte) ; enfin, la première place en France, devant la
Guyane, pour le nombre d'expulsions d'étrangers - ce sont pour
l'essentiel des Comoriens, venus surtout de l'île d'Anjouan.
Destin par défaut
Ces records, Mayotte les hérite de son
histoire et de sa géographie. En 1974, les Comores se prononcent pour
l'indépendance. Massivement. Les Mahorais, probablement les plus déshérités
de l'archipel, la refusent, poussés par leurs notables, surtout désireux
d'éviter la domination de Moroni et de l'île capitale. La France
conserve donc un territoire d'outre-mer, pauvre, sans enjeu commercial
ou stratégique. Pas de bourgeoisie blanche de type béké, rien à
voir avec les anciennes îles à sucre.
Qu'en faire ? Pendant longtemps,
rien. Ou très peu. Un développement minimum. L'espoir que Mayotte
rejoigne la République islamique des Comores ? Une association
confédérale à inventer ? Une volonté politique aurait été nécessaire.
La réponse vient donc des Comores. Le
nouvel Etat revendique Mayotte. Mais Etat y rime avec coups d'Etat.
Plus ou moins sanglants. Le premier président comorien, Ahmed
Abdallah, ne dure que quelques mois, mais revient en 1978, avec l'aide
des mercenaires de M. Bob Denard qui exécutent son prédécesseur,
Ali Soilih. Ils se débarrasseront de leur commanditaire quelques années
plus tard, en 1989. Mohamed Taki est élu en 1996 - démocratiquement,
dit l'ONU - après une nouvelle vague mercenaire, suivie d'une seconde
intervention militaire française. En 1999, le dernier coup d'Etat en
date installe M. Azali Assoumani. Il sera le seul chef d'Etat
privé de brevet de respectabilité, donc exclu du dernier sommet
franco-africain, en 2001.
Ce rappel, pas du tout exhaustif,
n'exclut pas les rivalités entre les îles, face à la domination de
la Grande Comore et son accaparement des (modestes) flux financiers.
Quand la stabilité politique n'évite pas au Sénégal l'entrée dans
le club trop ouvert des pays les moins avancés (PMA), on devine
comment évolue un pays politiquement instable et aux matières premières
peu rémunératrices. La baisse du produit intérieur brut (PIB) par
habitant atteint 2,3 % dans les années 1990. Malgré
l'apport d'une diaspora de plus en plus nombreuse, mais avec un taux
de croissance de la population proche de 3 % (1). Une densité de
population qui frôle les 600 habitants par kilomètre carré à
Anjouan, dépasse les 400 à Mayotte.
Le destin de Mayotte se fixe par
défaut. Que diable irait-elle faire dans cette galère
comorienne ? Vingt-cinq ans après, le ministère de l'outre-mer,
cette machine à fabriquer des oasis au milieu du dénuement, propose
un référendum.
Le flux financier de la métropole
augmente avant le scrutin de 2001. Les vieilles maisons en pisé et en
tôle de Mamoudzou sont masquées par des banques, des boutiques
récentes, des bâtiments des services publics. La chambre de commerce
le dispute à l'hôpital flambant neuf. Une superposition sans goût
qui relègue à la périphérie les bidonvilles de l'immigration.
Poussent aussi des collèges, des dispensaires, des antennes
paraboliques ou autres.
La presse locale - le bihebdomadaire Kwézi
- rend compte de la venue des célébrités nationales, mais aussi de
problèmes qui ressemblent à ceux de la métropole : les grèves
des employés de la société des hydrocarbures, la concurrence entre
le petit commerce et les supermarchés (venus de la Réunion...), le
smic qui devra rattraper le niveau métropolitain...
De ces records initiaux, Mayotte se
débarrassera avec le temps. Le rectorat devra faire face à la
pénurie, mais surtout à un niveau scolaire faible, dans un système
qui ignore la langue vernaculaire. L'investissement dans l'éducation
est indiscutable, collèges et lycées étant provisoirement aux mains
des métropolitains. Mais, quand retentit à 5 heures le premier appel
du muezzin, trop d'enfants se dirigent vers les madrasas, et arrivent
épuisés trois heures plus tard à l'école laïque et obligatoire.
Autrement incertaine : la
création de richesses exportables. Qu'ajouter à la vanille et au
ylang-ylang ? Sans doute quelques touristes moins esseulés
qu'aujourd'hui dans « l'île au lagon ». Le système
d'assistance, moteur unique, est déjà dans les têtes. N'étaient
les normes phytosanitaires, on importerait d'Anjouan des produits
maraîchers. L'agriculture, qui ne connaît guère les intrants, ne
nourrit pas. Les premiers diplômés se voient d'autant plus
fonctionnaires qu'il n'a jamais existé ici de classe d'entrepreneurs.
Plus aléatoire encore :
l'immigration. Condamnée dans les discours, mais tellement pratique
dans la réalité quotidienne ! Celle des petites entreprises ou
de la nouvelle classe moyenne. On vous le ressasse : les
Anjouanais profitent des infrastructures sanitaires, payées par
« nos » impôts (mais les budgets locaux sont dotés à
90 % par l'Etat français). On vous le chuchote : les
Mahorais, paresseux, recherchent une domesticité dont la précarité
fait la servilité, les petites entreprises utilisent maçons et
manutentionnaires si bon marché, quand le bâtiment va si fort
Les liens familiaux et culturels sont
étroits entre les familles des deux îles. Ne sont-ils pas des
parents, des frères, ceux qui, avec 200 euros par mois, gagnent le
triple de ce qu'ils pourraient espérer s'ils trouvaient chez eux un
emploi ? Pour le préfet, en revanche, Mayotte n'a pas besoin de
main-d'oeuvre étrangère. Former la sienne suffit à pourvoir aux
besoins du développement.
Pas plus l'instauration d'un visa en
1994 que le renforcement des moyens en radars et garde-côtes n'a
ralenti le flux comorien. Mayotte est passée de 42 000 habitants
en 1975 à... 120 000 ? 150 000 ? Le recensement
de 2002 nous le dira-t-il ? Combien de clandestins ? Un
quart ? Davantage ? Près de la moitié des accouchées de
l'hôpital de Mamoutzou sont étrangères, Anjouanaises donc. Pour 200
expulsés chaque semaine, combien de primo-arrivants, de récidivistes
prêts à tous les risques ?
Peu d'arraisonnements en pleine mer,
plutôt des rafles dans les quartiers pauvres ou parmi les revendeurs
à la sauvette. La répression, la rétention et les soins aux
étrangers coûtent dix fois l'aide française, publique ou privée,
dévolue au reste de l'archipel. Une somme qui augmentera en 2002.
Plus vite que le budget consacré à la coopération avec
« l'environnement géographique », pourtant concept-clé
de tous les discours des ministres. « Nos DOM doivent
s'intégrer à leur région », ressasse la voix officielle de la
France. La « collectivité départementale » toute neuve
dispose pour cela de 500 000 euros annuels. Le prix d'un
collège, un seul.
Le Tratringa mène
en huit heures à Moutsamoudou. Une cohue d'hommes, de femmes et
d'objets hétéroclites. Tout ce qui peut se porter : bouteilles
de gaz, chaises de jardin, matelas, postes de télé, valises et
balluchons géants. Dès 7 heures, c'est la foire d'empoigne à bord,
autour du bosco.
A 9 heures, tous hors du boutre,
parqués sur le seul terre-plein sans arbre de Dzaoudzi ! Chaleur
écrasante ; clients exclusivement anjouanais. La police locale
inspecte l'équipage, fait semblant de croire que les treize matelots
requis par les normes françaises sont bien matelots. Elle prend, à
l'ombre du poste, une heure trente pour égrener la liste des
passagers. On embarque enfin. On va larguer les amarres. Non ! Un
ballet de fourgons de police apporte une quarantaine de passagers de
la dernière minute : des hommes, tous jeunes. Les expulsés
anjouanais complètent la cargaison. Beaucoup reviendront, tout aussi
clandestins.
Moutsamoudou. Le quai mène au marché.
Des vieilles Peugeot brinquebalantes dégagent force carbone. L'odeur
du clou de girofle tient tête aux gaz d'échappement. Peut-être
parce qu'allié à la vanille et au ylang-ylang, celui-ci forme
l'essentiel des exportations de l'île.
La médina abrite la bourgeoisie
marchande, qui négocie épices, essences et objets manufacturés.
Dans les venelles virevoltent les chiromani des
femmes, vastes châles rouges, imprimés de damiers, de fleurs et
d'arabesques blanches. Des masques de beauté, mélange d'écorces
parfumées et de corail, protègent d'un soleil généreux.
La capitale est une bourgade qui
s'étend le long de la mer et part paisiblement à l'assaut des
collines. La présidence y trône modestement. Depuis quatre ans,
l'île est indépendante. Du moins a-t-elle proclamé unilatéralement
sa séparation de la République une et si divisible des Comores.
Après l'indépendance comorienne,
Anjouan fournissait à l'archipel une grande partie des cadres et
continuait même à scolariser des lycéens mahorais. Avec la fin des
années 1990, l'île régresse. Inéluctablement. Le cours erratique
des matières premières n'explique pas tout. La centralisation
forcenée, au profit de Moroni, s'alourdit, épicée par une
succession de coups d'Etat - plus de 25 tentatives en vingt-cinq ans,
le 26e en vain le 17 décembre 2001 sur l'île de Mohéli. Pas plus
d'initiatives économiques que de tourisme. Plages garanties vierges.
Malgré une mortalité infantile
élevée, la natalité atteint des records, même en regard du
continent : plus de six enfants par femme. La population double
tous les vingt ans. Dans le Nioumakélé (littéralement :
l'« arrière-pays » ou le « pays des
arriérés ») des cohortes d'enfants souvent chétifs, des
champs où s'agitent des centaines de bras, des collines à la
calvitie avancée, des cohues colorées de femmes autour des marchés,
tour à tour acheteuses et vendeuses.
« Culs-terreux » contre
bourgeoisie.
Jusqu'en 1995, le trop-plein disposait
d'un déversoir naturel : Mayotte. Partis pour une cérémonie,
une opération commerciale, un problème de santé, un travail
temporaire, les Anjouanais, dans leur grande majorité, revenaient.
L'obligation du visa casse, légalement, toute relation dans
l'archipel.
Des jeunes en mal d'identité, relayés
par des politiciens ou des aventuriers qui se voient roitelets,
proclament l'indépendance d'Anjouan en 1997. Revendication très
populaire, qui éloigne de Moroni, suzerain sans pitié, et rapproche
de Mayotte, la France qu'on rêve généreuse. La naïveté des
« rattachistes », qui chassent l'armée comorienne, se
nourrit des précédentes interventions françaises. Même si chacun
parle ici le même dérivé du swahili, la langue de l'école et de
tous les textes, c'est le français.
Un référendum ratifie à 99 %
l'indépendance. On en appelle aux m'zoungou, les
étrangers. La France refuse toute médiation, laisse l'Organisation
de l'unité africaine (OUA) décréter un embargo qui déstabilise une
économie en perdition. Une épidémie de choléra ajoute à la
désolation. Les antagonismes sous-jacents apparaissent, en même
temps que les armes et les milices : les matsaha,
les culs-terreux, se rebellent contre la bourgeoisie métissée
d'arabes des villes, avant de rejoindre les embargos.
Ainsi se nomment les différentes milices indépendantistes qui
défient l'embargo et amorcent même en 1999 une véritable guerre
civile. Une ligne de front sépare Moutsamoudou de Mirontsi !
Les cerveaux s'enfuient. Le recrutement
de fonctionnaires remplace les milices qui s'étiolent. L'Etat, de
toute façon, ne paie plus. Vingt-huit mois d'arriérés de salaire
pour les instituteurs ! La dictature du colonel Saïd Abeid, un
ancien officier de l'armée française, quatre tentatives de
pronunciamiento dans la seule année 2001, l'arbitraire et la
corruption engendrent dans la population une grande lassitude. La
gendarmerie, à son tour, prend le pouvoir. Et le tient toujours,
négociant avec Moroni un laborieux retour au bercail.
Morts sans visa
Pas la moindre information
indépendante ici. Peu de vie politique, si ce n'est clandestine. La
Bouquinerie de Moutsamoudou, seul point de vente d'Anjouan, propose
des magazines français bien pensants et vieux de trois mois, à
côté de quelques romans. Le désert culturel, mais dans une
étonnante dignité. Le marché seul résonne d'un patchwork de
musiques africaines, arabes et européennes.
La moitié de la population du
Nioumakélé vit dans une grande pauvreté. Avec un revenu dérisoire,
même si les cours des épices sont à la hausse depuis un an.
Pourtant, point de mendiants. La solidarité villageoise ou familiale
a longtemps pallié les inégalités. Pourtant, les politiques
conjuguées de Paris, via Mayotte, de Moroni et des apprentis sorciers
anjouanais mènent depuis 1995 à l'impasse. Visa ou pas, la sortie,
c'est l'exode vers Mayotte, distante de 80 kilomètres, visible par
temps clair de la corniche de Domoni.
On refoule de Mayotte 10 000
migrants chaque année, sans compter quelques « départs
volontaires ». Il en revient 30 000. Partis de tous les
points de l'île. Plaque tournante : Domoni, l'ancienne capitale
des sultans, médina au fond et villas décaties sur les hauteurs. De
part et d'autre de l'autoroute Abdallah, un large ruban de bitume que
le dictateur imagina pour relier sa résidence au centre-ville. On
commença par le terre-plein central éclairé de lampadaires (la
moitié de la population ne connaît pas l'électricité, l'autre
subit les coupures). L'assassinat du despote arrêta là le chantier.
Le soir, des grappes de lycéens y trouvent la lumière indispensable
pour apprendre leurs leçons.
Une trentaine d'agences organisent les
départs de kwassa kwassa, depuis la côte
orientale de l'île. Des canots à fond plat, munis d'un ou de deux
moteurs hors-bord, très bas sur l'eau, qui partent sans publicité.
La police locale n'y trouve rien à redire. Tout au plus exige-t-elle
parfois quelque m'karakara, le bakchich local.
Ils sont ce jour-là deux douzaines qui
attendent en bord de mer la cargaison du dernier taxi-brousse qui
vient d'Adda-Douéni, dans l'arrière-pays. On palabre. Ni inquiétude
ni précipitation. Beaucoup de paysans, venus de l'intérieur et
ignorant la mer. Les voilà maintenant qui pataugent dans un
encorbellement de rochers basaltiques. Mer d'huile. Les hommes ont
choisi les vêtements du dimanche, les jeunes des jeans et des
tee-shirts propres. Les femmes s'enveloppent de leur chiromani,
le même qu'en face. Polygamie aidant, leurs chances d'intégrer
définitivement Mayotte sont plus grandes. Réputées dociles, elles
peuvent espérer trouver mari.
Un petit bagage chacun. Sac à main,
sac plastique ou attaché-case : de quoi ressembler à un vrai
Mahorais. Quelques litres d'eau. Deux cents litres de carburant,
parfois une boussole, mais aucun moyen de définir sa position. Nulle
trousse à outils. Pas de gilet de sauvetage, sauf parfois pour les
pilotes. L'embarcation - à l'origine, une sorte de doris armé pour
la pêche et emportant deux ou trois personnes - est surchargée. On
distingue, dans un halo de brume, la terre promise.
Les agences kwassa ?
Ce sont les entreprises les plus florissantes de l'île. Pas des
services publics. Fortunes plus vite bâties qu'à pêcher la bonite
et la langouste pour un marché étroit et peu solvable, mais
traversée à hauts risques ! Pour les passagers. Et pour les
pilotes.
Six voyages suffisent à amortir la
mise de fonds, d'autant que les moteurs sont souvent volés à Mayotte
par des gangs locaux. Ports de plaisance obligent. Une traversée
rapporte près de 1 500 euros. A Bambao, le propriétaire pilote,
fonctionnaire par ailleurs, construit sa septième maison. Il a été
pris et sanctionné par la police mahoraise au soixantième voyage. Le
secteur kwassa emploie des centaines de
gens : pilotes, rabatteurs, fournisseurs, constructeurs,
mécaniciens, même si la maintenance est incertaine...
Kwassa kwassa
signifie « ça secoue ». Il suffit en effet d'une houle
mal évaluée, d'un grain, d'une nappe de brouillard, d'un récif
corallien autour de Mayotte ou de l'irruption des gendarmes français
pour que les secousses se transforment en dérive ou en naufrage. Des
milliers de disparus depuis l'indépendance ! Pire que la
malaria, l'endémie la plus ravageuse du pays : 181 morts en
seize mois, si on en croit les relevés de l'Observatoire de
l'émigration clandestine anjouanaise (OECA) (2).
Faute de visas, pas question
d'emprunter les solides boutres qui accostent à Dzaoudzi. Les
Anjouanais s'en remettent aux agences. Elles ne sont soumises à
aucune réglementation. Pas d'autre assurance que la qualité des
pilotes... ou leur volonté de survivre. Bien payés, certains
souhaitent se débarrasser au plus vite de leur cargaison. Quitte à
l'abandonner sur des récifs coralliens. Ne pas rebrousser chemin et,
surtout, ne pas être pris ! Il en coûte six mois de prison et
la destruction du kwassa.
Mais l'OECA pourrait bien changer
d'acronyme, quitte à en emprunter un déjà déposé : OMC,
Observatoire des migrations comoriennes. Le succès des kwassa
est tel que, des autres îles de l'archipel, arrivent par boutre
à Anjouan de nouveaux candidats. Aux déshérités des premiers
départs s'ajoutent des représentants d'autres classes sociales. Avec
l'espoir d'« aller au paradis sans mourir avant
d'arriver », comme dit un adage local tout neuf.
Les bâtiments officiels épars entre
des terrains vagues, à l'allure inachevée, des navires incapables
d'accoster faute d'un port en eau profonde : Moroni paraît avoir
enfilé une djellaba trop grande pour elle. La capitale de l'archipel
ressemble à la grenouille de La Fontaine. En noir, cernée par les
laves vomies par le Karthala, seigneur imprévisible et inamovible de
l'île.
Au moins la Grande Comore
bruisse-t-elle du retour des médias. On vit moins mal, grâce à
l'énorme apport de la diaspora du sud-est de la France (3). On parle.
Le colonel Azali, proclamé président, cherche un brevet de
légitimité. La communauté internationale pousse à l'impunité. Le
concept de réconciliation nationale fait fureur, à grand renfort de
consensus de circonstance et d'émergence de société civile, assorti
de menaces ou de promesses financières (on oublie volontiers, chez
les dirigeants politiques, que l'argent frais de la Banque mondiale
signifie accessoirement dettes nouvelles).
Une nouvelle Constitution, très
fédérale, devrait réconcilier tout le monde. Et déboucher, après
le référendum positif (76 %) du 23 décembre 2001, sur l'Union
des Comores. Chaque île finira par avoir son président et l'Union le
sien. Malgré un processus chaotique : la grande Comore a rejeté
le 17 mars 2002 sa propre constitution. Les militaires, ceux de
Moutsamoudou et ceux de Moroni, conserveront pourtant leurs
prébendes. Les Comoriens ont déjà usé, parfois sans s'en servir,
plusieurs Constitutions. La dernière n'a duré que trois ans.
Désarmera-t-on les forces centrifuges
en décernant aux seigneurs autoproclamés un brevet
d'honorabilité ? Dans un pays sans tradition démocratique, les
partis ne se différencient jamais par des programmes, mais par des
liens familiaux ou claniques. Les séances du « comité de suivi
de l'accord-cadre pour la réconciliation des Comores » augurent
mal du respect des citoyens.
Les militants engagés dans la
transformation de la société existent pourtant, hors des partis
politiques. Ils se sont bien gardés d'engager leur crédit dans un
processus incertain. La sortie du tunnel n'est pas essentiellement
affaire de Constitution, mais de projets et d'actes. Tels ceux de
M. Ali Hamadi : il fédère les sandouk,
ces caisses d'épargne qui rassemblent des milliers d'adhérents et
injectent des millions, sous forme de petits prêts accessibles à
tous. Ou M. Achirafi Ahamed et l'Ascodef qui développent le
planning familial et engagent les établissements scolaires à aborder
l'éducation sexuelle, l'Etat à promouvoir enfin un code de la
famille. Ou encore Mme Zahara Toyb et ses amies du Réseau
femmes, qui, sans aucun personnel permanent, rassemblent cent
cinquante associations. Leurs buts : l'alphabétisation, la
santé, l'initiation économique, les droits des femmes...
Ceux-là se battent sans le soutien de
l'Etat. Mais identifient parfaitement leurs adversaires : la
corruption si ordinaire et le terreau qu'elle fournit au
fondamentalisme.
Quand la France refuse d'accueillir les
bacheliers comoriens, qui n'ont pas chez eux d'université, ils vont
ailleurs. En Libye, en Egypte, au Soudan, par le biais d'organisations
non gouvernementales financées par l'Arabie saoudite. Chacun peut
mesurer dans quel état d'esprit certains reviennent.
Il existe à la Réunion un
établissement baptisé Université de l'océan Indien. Quasi fermé
aux boursiers comoriens. Tous le répètent, les politiciens et les
militants : la France et la francophonie n'ont-ils tiré aucun
enseignement du 11 septembre 2001 ?
La réponse est non. Même à
l'ambassade, on se sait démuni. La mode n'est plus à l'Afrique. Les
moyens sont dérisoires. Mille enseignants métropolitains à Mayotte,
deux ou trois à venir à Anjouan, si tout va bien...
« Comment peut-on
envisager le codéveloppement sans échanges humains ? C'est une
contradiction. » Ainsi
s'exclame M. Paul Vergès, président de la région Réunion (4).
Avec ou sans Constitution nouvelle, les Comores ne s'en sortiront pas
seules. Les handicaps cumulés s'alourdissent de l'égoïsme mahorais,
inutile aimant, facteur de frustrations et d'explosions. La politique
du visa n'est pas seulement bête et méchante. Engendrant une
immigration croissante et incontrôlée, elle est contre-productive.
Tout pour Mayotte. Après le port, le
centre hospitalier et les établissements techniques, l'aéroport
international ? Le reste promis à la friche et à la
déshérence. Pas le moindre partage. La France s'est souvent
manifestée aux Comores à coups de mercenaires, prêtés, tolérés
ou chassés, selon les circonstances. Elle pourrait, depuis Mayotte et
la Réunion, faire ce qu'elle dit : exporter savoirs et
savoir-faire, rénover les équipements, encourager investissements et
partenariats. Echanger. Coopérer. Donner aux Anjouanais de bonnes
raisons de rester au pays. L'ancienne métropole préfère voler ce
qui reste de matière grise, livrer les étudiants aux universités
islamistes et les autres à d'incertains esquifs.
CHRISTOPHE WARGNY.
|