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Aux jeunes générations
Comoriennes : Deuxième Hommage, implicite, à ALI SOILIHI Par Ali MLAMALI
29/08/2004 |
AUX JEUNES GENERATIONS COMORIENNES : DEUXIEME
HOMMAGE, implicite, A ALI SOILIHI
Par Ali MLAMALI
Paru dans Comores-infos, rubrique '
LIBRE OPINION ', dimanche 29 août 2004
“ Les choses ne sont pas si douloureuses ni difficiles d'elles-mêmes ;
mais notre faiblesse et lâcheté les fait telles. ”, MONTAIGNE.
Une évolution impossible, sans rupture avec nos pesanteurs obscurantistes et
fatalistes.
Ce deuxième hommage à notre inoubliable Ali SOILIHI vient après celui de
juin-juillet qui synthétisait brièvement les principes de sa pensée sur les
conditions de notre évolution vers une société consciente de ses
responsabilités, les assumant dans un esprit se projetant avec force dans un
avenir débarrassé de nos chaînes les plus chargées d'archaïsme, de nos peurs
les plus dégradantes, de nos appréhensions les plus profondes et. de nos
conduites d'échec.
Celui-ci introduit, par contre, une dimension plus explicite dans l'analyse
critique de nos chaînes socioculturelles dont, on ne peut en douter, certains,
au sein même des plus réfléchis de nos intellectuels, louent les vertus et
sont prêts à lutter pour préserver leur pérennité. Ont-ils tort ? Ce n'est pas
l'essentiel. Le plus important reste la permanence d'un débat qui suscite la
réflexion de tous et amène un jour la décision du plus grand nombre. Tiens !
Toujours la démocratie qui nous préoccupe : “ la décision du plus grand
nombre. ”
“Croyez-vous, vraiment, que des êtres humains se sont posés sur la Lune? C'est
impossible, on vous trompe tous. ” C'était au cours d'une conversation avec un
homme de mon village, il y a de cela 10 ans ; un homme très respecté, réputé
dans le village et bien au-delà pour son éloquence, sa connaissance du
patrimoine culturel et son efficacité à dénouer les situations les plus
compromises à l'intérieur des interrelations conflictuelles entre individus,
groupes villageois et villages voisins. Mais ses connaissances ne lui
permettaient pas de rejeter avec une nette argumentation, fût-elle
théologique, l'exploit scientifique des américains, et même s'il semblait
convaincu de ce qu'il disait, je ne pouvais, même si je suis incapable
d'accéder à la compréhension du savoir scientifique à l'origine de l'aventure
humaine dans l'espace, accepter “ sa vérité ”.
Nous n'avons pas la même culture villageoise, cet homme et moi. Son enfance,
sa vie d'adulte, toute sa vie en somme, il l'a passée dans ce village isolé
par des remparts séculaires, hier protecteurs d'un fief assujetti à un
“ sultan batailleur ”, aujourd'hui symbole d'orgueil et de fierté pour une
communauté villageoise dont, paradoxalement, comme dans tous les autres
villages, l'aspiration première est de partir vers des horizons lointains plus
nourriciers et plus protecteurs des contraintes existentielles.
M.K, l'homme dont je parle, a eu une existence villageoise plus riche, plus
intense, plus alourdie de la symbolique culturelle villageoise que je ne puis
l'être. Mon adhésion à l'aventure spatiale de l'homme et à son arrivée sur la
lune, malgré ma totale ignorance sur tout ce qui a pu conditionner ce “ pas de
géant ” de l'histoire de l'homme, s'oppose à son rejet catégorique, car s'il
reste hermétique aux idées et aux faits qui ont fondamentalement anéanti
l'ignorance et l'obscurantisme des bourreaux de Galilée, j'ai pu, par contre,
m'extraire de l'emprise des fortes et insidieuses pesanteurs de la
socioculture villageoise, non seulement en choisissant une vie “ d'exil ”
mais, surtout, par un constant effort personnel de compréhension de
l'évolution du monde et des bouleversements de tous ordres qu'elle entraîne.
M.K n'est pas isolé dans son attitude ; il incarne parfaitement cette nature
qui nous caractérise et qui nous prédispose à n'accepter que ce qui s'accorde
avec notre entendement. Mais l'exemple choisi, celui de la conquête de
l'espace et de l'arrivée de l'homme sur la lune, demeure l'exceptionnel, par
excellence. En cela, il introduit une dimension relevant d'un radicalisme figé
qui intègre la perception de l'espace planétaire dans une sorte de mystique où
toute interprétation rationaliste est bannie. Nous touchons là à une exiguïté
extrême de l'esprit qui dénie à l'homme, “ triste mortel ”, les capacités de
pénétrer certains des aspects ou domaines qui, il y a quelques siècles,
représentaient, par excellence, l'Inaccessible. Par un processus
d'identification aux seuls modèles que pérennisent l'insularité et le repli
des villages sur eux-mêmes, de tels groupes d'individus ou de telles sociétés
parviennent assez facilement à se construire un système unique de pensée où
cohabitent, avec force, obscurantisme et fatalisme, conditionnant ainsi un
raisonnement reposant essentiellement sur l'incapacité de l'être à pouvoir
prévenir ou éviter les événements et les faits qu'il vit. On a, là, toutes
les conditions parfaites d'une socioculture de l'immobilisme, d'un immobilisme
inébranlable, car spécifiquement culturel, alourdi d'atavismes d'origines
diverses, dont la dimension prépondérante africaine et animiste nourrit la
propension profane.
Dans cette culture, la cohabitation du divin et du profane, du fait d'un
savoir religieux limité et très insuffisamment intériorisé, a conditionné une
structuration socioculturelle à deux visages : une population, très
minoritaire, jeune, essentiellement urbaine, ayant voyagé ou vécu à
l'extérieur, détentrice d'un savoir acquis dans les universités occidentales,
africaines, ou d'un enseignement dispensé dans les instituts religieux de la
péninsule arabique et des Emirats. Cette population devrait constituer,
aujourd'hui et plus encore pour demain, le stimulateur d'une saine perception
de nos problèmes, et essentiellement opérer la nécessaire promotion d'une
pensée débarrassée de ses influences fatalistes et profanes pour nous sortir
des profondeurs de l'ignorance et de la misère qui prospèrent infailliblement
là où les mécanismes politiques et socio-économiques, pourtant constamment
soumis aujourd'hui à des mutations mondiales globalisantes, s'accommodent à
l'obscurantisme culturel des masses populaires. L'autre visage de notre
réalité socioculturelle, ce sont ces populations rurales et semi-rurales,
totalement immergées dans la nuit des temps, qui se complaisent dans leur état
de dénuement et de dépendance de la diaspora, et dont le changement qui
améliorerait leurs conditions, ainsi pensent-elles, ne peut venir que de la
Volonté Suprême, celle qu'on ne peut susciter, celle qui ne peut que survenir,
sans la volonté humaine.
Dans son architecture et au sein de ses groupes les plus imposants, la société
comorienne ne connaît donc aucun changement significatif, ni dans la prise en
compte des problématiques spécifiques à son cas, ni dans la détermination des
enjeux, qui ne sont plus seulement, aujourd'hui, ceux d'un pays qui se
construit isolément son propre avenir, mais davantage les cartes à maîtriser
dans le jeu impitoyable de cette mondialisation libérale imposée par les
grandes puissances, et à l'intérieur de laquelle la sujétion des incapables
provoquera, à terme, un affaissement susceptible d'entraîner la dilution de
leur identité par des phénomènes d'émiettement comparables à ceux auxquels a
abouti notre crise séparatiste, tempérée par des institutions singulières qui
ne sont en fait que des mesures palliatives de circonstance en raison des
imperfections qui menacent leur pérennité.
Les usuels indiquent que l'obscurantisme relève d'un état d'esprit
réfractaire à la raison et au progrès ; il caractérise aussi “ le système de
ceux qui ne veulent pas voir l'instruction pénétrer dans la masse du peuple ”,
Larousse. Dans son acception actuelle, l'obscurantisme ne se limite pas à ce
refus d'accéder ou de faire accéder à la raison, à cette volonté de s'opposer
au progrès ; on s'accorde à admettre qu'en raison des méfaits qu'il engendre,
cette tare socioculturelle s'assimile à un contexte moyenâgeux, avec ses
“ seigneurs et ses serfs ”. Quand un élan de rupture, comme ce fut le cas de
1975 à 1978, avec Ali SOILIHI et la jeunesse lycéenne, s'attaque à un tel
contexte, il y a obligatoirement une réaction qui peut être violente. La
situation ainsi créée débouche soit sur une révolte généralisée pouvant
aboutir à un contrôle des pôles du Pouvoir par les victimes de
l'obscurantisme, soit amène à un retour à l'état antérieur, celui de
“ l'hostilité aux lumières ” ; c'est ce qui s'est produit chez nous.
Le traumatisme consécutif à l'élimination d'Ali SOILIHI, dont la dimension
tragique pour le pays semble être mieux perçue aujourd'hui en raison de notre
état de déliquescence socio-économique et institutionnelle comparé aux
perspectives de développement socio-économique, d'émancipation et de
consolidation du socle national suscitées par l'élan de Mongozi*, aujourd'hui
totalement abandonnées, fait naître parfois chez les moins jeunes un sentiment
de culpabilité et chez les plus jeunes le regret de ne pas avoir été présents
ou de ne pas avoir eu l'âge d'être acteurs des événements. Mais n'est-ce pas
là, comme c'est souvent le cas, l'expression d'attitudes de confort moral, qui
ne se seraient sans doute pas manifestées chez les plus jeunes qui s'expriment
ainsi, en raison de l'emprise énorme et assimilatrice, à l'époque, de la
culture obscurantiste ? En vérité, les Comores profondes, celles des villages
éternellement dépendants, pour un mieux vivre, de la symbolique villageoise et
de la diaspora, des milieux ruraux sans ouverture, où l'essentiel se réduit à
la nécessité d'une culture vivrière répondant aux seuls besoins familiaux, en
raison d'un outillage préhistorique et d'une absence totale de formation
n'ont, en quoi que ce soit, depuis 30ans, amélioré la conception de
l'organisation de leur vie et du rôle de l'homme dans sa société.
Si l'évolution du monde s'est faite et se fait conséquemment à la volonté de
sortir des routines, à la ténacité et au sacrifice des plus éclairés ou à des
bouleversements socioculturels qui entraînent des changements inattendus, il
serait extrêmement imprudent, en ce qui nous concerne, de manifester un
quelconque optimisme pour notre avenir. Des obstacles structurels, qui se
bonifient à chaque génération, s'y opposent. Il en est ainsi des élites,
jeunes sortis des universités des quatre continents, techniciens hautement
qualifiés et stagiaires ayant bénéficié d'une remise à niveau dans la maîtrise
de leur savoir-faire, qui ne peuvent exercer un métier qu'à la faveur d'une
cooptation justifiée soit par une intervention du village natal de
l'intéressé, soit par une relation proche du pouvoir, soit encore par une
volonté de ce même pouvoir de se rapprocher d'un milieu culturellement
influent ou d'une famille dont les moyens peuvent être déterminants dans les
conjonctures électorales. Dans une telle culture sociopolitique de la
complaisance vis-à-vis des détenteurs des rouages sociopolitiques, rares, très
rares même, sont ceux qui se déterminent en fonction de leurs idéaux. Toute
attitude de rejet de la socioculture admise apparaît comme une forfaiture ; la
marginalisation, la perte de l'emploi, le bannissement et même parfois
l'emprisonnement suivent en cas de non expression d'un regret ou de
renouvellement d'allégeance. De telles pratiques se perpétuent et se
banalisent, passant presque inaperçues; ceux qui ont une compétence à faire
valoir s'en accommodent, l'explication étant toute simple : en raison de
l'absence d'un secteur privé, seule la fonction publique offre des emplois ;
les quelques offres venues du “ privé ”, sous tutelle de l'état, subissent la
même logique politico-culturelle.
Mais la cooptation, pratique inique des pays sous le joug d'un parti
monolithique, est courante sous des formes moins rigides, qui tiennent compte
de la singularité positive des individus, dans les démocraties où, par le jeu
des alternances, les hommes au pouvoir se renouvellent sans heurt. Les postes
de haute responsabilité, où l'efficacité et la confidentialité priment,
répondent régulièrement à ce choix d'attribution. Mais il est inconcevable que
la cooptation, comme cela se passe depuis des décennies chez nous, devienne le
mode exclusif de recrutement, notamment au niveau de tous les postes
rémunérateurs de l'administration. Certains éléments, souvent les plus
qualifiés, frappés de discrimination pour des motifs futiles, en deviennent
les victimes. C'est un lourd préjudice pour le pays ; c'est aussi un autre
facteur d'instabilité permanente, devenue culturelle, qui pousse les villages
à entretenir des sentiments de haine réciproques et à susciter des attitudes
de versatilité qui ont toujours caractérisé nos dirigeants dans la pratique de
leurs prérogatives, les amenant à privilégier, en fonction des circonstances,
des intérêts d'individus ou de groupes, au détriment de ceux de la
collectivité nationale.
Il faut comprendre qu'une telle culture qui opère et entretient une sélection
de l'obédience ne peut concevoir l'avènement d'une réelle démocratie ni
admettre l'instauration d'une justice de l'équité: elle s'autodétruirait en
légalisant les moyens de contestation et de mise à nu de ses perversions ;
elle permettrait à la justice de s'exercer dans un esprit de discernement et
de respect des règles intangibles qui devraient la caractériser, ce qui
minerait les remparts qui la protègent et assécherait les sources qui la
régénèrent.
Les villages et le milieu rural où l'existence n'est conditionnée que par les
manifestations d'ostentation qui aujourd'hui n'existent que grâce aux apports
substantiels des “ je viens ”, -cette diaspora dont une représentante de
l'élite comorienne dit qu'elle ne revient que par attachement à la Symbolique
villageoise du Anda-, demeurent aujourd'hui comme hier, totalement
indifférents à l'archaïsme et à l'obscurantisme dans lesquels ils vivent et
dont ils sont les victimes mais aussi le terreau vivifiant. Leurs seules
préoccupations se limitent ponctuellement à des interventions pour réclamer
l'intégration dans la fonction publique d'un jeune du village, pour une
démarche sollicitant l'installation d'une cabine téléphonique, ou pour
l'installation de quelques poteaux électriques en prévision d'une
électrification qui ne viendra peut être jamais. Ces attitudes villageoises
dénotent une insertion parfaite dans cette culture de l'obscurantisme ; elles
traduisent tout autant les comportements fatalistes qui freinent toute autre
démarche permettant d'aboutir à la concrétisation des doléances exprimées. Le
fatalisme est ici, aussi, traduction d'une résignation. Une résignation qui
résulte des attentes et des espoirs chaque fois enfouis.
Ainsi s'élabore un défaitisme irrémédiable chez les populations les moins
bénéficiaires des miettes de la corruption, donc les plus nombreuses, et, dès
lors, tout espoir d'amélioration de leur triste sort relève, ainsi le
pensent-elles, de la seule et hypothétique Providence : autant dire que la
culture du fatalisme renforce son enracinement et prédispose les jeunes
populations, de génération en génération, soit à un improbable sursaut de
rejet, soit à une commode assimilation. La fonction publique, même si les
salaires ne sont versés que quatre à six mois sur douze, la notabilité
villageoise, proche du pouvoir et bénéficiant de faveurs qui satisfont
certains de ses besoins, les politiciens et certains hauts fonctionnaires,
demeurent les relais infaillibles de la pérennité de notre système “ socio-politico-culturel ”
entre le Pouvoir et ces villages. Ils conditionnent ce statu quo de
l'obscurantisme par leur largesse corruptrice, leurs promesses, rarement
tenues, et par leur soutien à l'enivrante culture du paraître qui fait tout
oublier, accapare l'individu toute sa vie, le rendant totalement dépendant du
village natal qui l'enserre dans son insignifiante et sombre destinée ; ils
portent, historiquement, l'entière responsabilité de notre tragique destin.
La culture du paraître de la Symbolique villageoise, nettement moins
somptuaire à Anjouan et à Mohéli, où elle remplit un rôle moindre dans le
confinement des familles aux seules préoccupations de l'honneur villageois,
par rapport à la Grande-Comore, est l'un des pôles d'inspiration de cette
réflexion. Elle singularise la Grande-Comore et lui confère une énorme
responsabilité dans notre immobilisme, il faudrait dire notre déliquescence,
dans la mesure où notre statut d'île abritant la capitale, plus peuplée et
bénéficiant amplement de plus d'ouverture avec l'extérieur, devrait, a priori,
jouer un rôle d'avant-garde dans l'incarnation des idées novatrices, porteuses
de dispositions positives et d'une volonté propice aux valeurs fondatrices des
sociétés éprises de justice, de structures démocratiques, de solidarité, et
convaincues de la primauté de l'intérêt collectif tant dans les objectifs
immédiats que dans ceux relevant du long terme. Ce rôle, N'GAZIDJA
(Grande-Comore), ne l'a pas joué, du moins jusqu'à ce jour, et les
conséquences ont surgi; elles ont réussi à provoquer en nous de profonds
troubles en raison de la négation de notre identité commune. Au sein de la
Grande-Comore elle-même, des voix maléfiques, guidées sans doute par l'idée de
se singulariser ou par tout autre vil motif, à bannir, ont essayé sans succès,
heureusement, de ressusciter les anciennes divisions inhérentes aux pouvoirs
des “ Sultans batailleurs ” ; d'autres, plus dangereux dans leur déraison, ont
tenté aussi de tout “ embraser ” en se réclamant séparatistes à l'instar de
ceux d'Anjouan. Mohéli moins médiatisée, plus discrète dans sa désespérance,
n'étouffa pas totalement ses pleurs et se contenta de réclamer “ le
parapluie ” O.N.U par la voix de l'un des anciens hauts-fonctionnaires
originaires de là-bas.
La folie séparatiste, dont les braises sont encore incandescentes et sans
doute prêtes à raviver l'incendie, est la conséquence ultime de nos
comportements et de l'archaïsme révoltant de certaines de nos valeurs. Une
triste réalité caractérise les données de notre architecture sociale et
économique, avec d'un côté un poids énorme d'illettrisme, de rétrécissement de
civisme, d'ignorance absolue des spécificités et des responsabilités d'un
Etat, des conditions constitutives d'une Nation, du rôle indispensable de
l'individu dans sa société, et de l'autre, une minorité réfugiée dans
l'Administration et dans les sphères politiques, lucide, capable de comprendre
les causes de notre descente aux enfers, mais rétive à inverser radicalement
une situation qui les protège dans sa pérennité. Si l'on considère qu'il
existe des contextes sociaux où l'émergence d'un pouvoir nationaliste résout
les problèmes avec autorité, et d'autres contextes démocratiques, avec leurs
très forts contre-pouvoirs, qui orientent, par leur action, le peuple à agir
pour d'autres choix de gouvernement dans le cadre des alternances, il a été et
il est toujours par contre difficile dans notre pays, après Ali SOILIHI, le
nationaliste, de nous inscrire dans un de ces deux cadres institutionnels.
Aujourd'hui, avec l'embellie qui neutralise le séparatisme, nos dirigeants,
qu'ils soient politiques ou qu'ils relèvent de l'Administration, ont
l'obligation, s'ils veulent réellement sauver les Comores, de ne pas ignorer
qu'aucune société ne peut évoluer, la nôtre comprise, sans qu'elle ne s'engage
dans une voie socioculturelle d'émancipation. L'adhésion à des valeurs
d'incitation à la compréhension de l'intérêt national, à la nécessité du
respect des compétences de l'état et de celles des collectivités, à la
distinction entre l'intérêt national et l'intérêt villageois qu'on a toujours
privilégié, alors qu'aucun avenir durable et enviable d'aucun village n'est
possible si le développement n'est pas global, le contraire relevant de
l'anachronisme, donc inadapté, en un mot, tout ce qui aiderait à nous
transcender dans une démarche collective de construction nationale demeure une
priorité qui doit précéder le développement économique ou, tout au moins,
l'accompagner.
Aujourd'hui, comme hier, c'est surtout par absence de formation et
d'incitation à la compréhension par la prééminence de l'exemple que nous nous
laissons aller à des actes dommageables, totalement criminels, comme la
corruption et le détournement de fonds publics qui obèrent gravement les
finances de l'état. Et le civisme n'est jamais présent là où l'exigence de
l'exemplarité, surtout au niveau des hommes publics, fait défaut. De la même
façon, il sera difficile à l'état de ne pas s'attendre à des actes délictueux
au sein du corps de ses fonctionnaires lorsqu'on sait que le “ Soimaha ”
(pardon) qu'impose le village de l'auteur de l'acte incriminé ou le silence
qui le couvre pour d'autres raisons politiques et/ou socioculturels minent
systématiquement toute éthique élaborée pour protéger un bien collectif. En
nous référant à l'entité villageoise, référence suprême du comorien, lieu
exclusif de vie, exutoire pour ses moments difficiles, on conçoit mal un
développement global avec cet attachement viscéral au village natal, qui
occulte tout ce qui n'a pas un rapport direct avec ce lieu “ irremplaçable ”.
De telles mentalités doivent évoluer dans le bon sens, celui de la
considération que tout lieu de vie comorien, en Grande-Comore, à Anjouan comme
à Mohéli mérite le même intérêt que celui du village natal.
Nous sommes-nous interrogés pourquoi les terres sont de moins en moins
cultivées ? Savons-nous qu'en cas d'installation d'une industrie étrangère
chez nous, ce sont des étrangers originaires des îles voisines (Madagascar,
Maurice et Réunion) qui en tireraient le meilleur profit du fait que nous
n'avons pas de main-d'œuvre qualifiée, même pour une manutention exigeant un
apprentissage préalable ? Ali SOILIHI avait compris qu'aucun développement
dans un pays du tiers-monde, comme le nôtre, n'est envisageable sans la mise
en valeur des terres dans une perspective rationnelle d'abandon de la culture
extensive pour une agriculture soumise à des règles dans l'adaptation des
terres aux cultures qui leur conviennent. Ceci pour sortir de l'ère de la
seule culture vivrière qui condamne les ruraux à une vie misérable, et se
projeter, avec les difficultés inévitables à surmonter, vers une industrie
agroalimentaire qui relève non seulement le niveau de vie du milieu rural,
mais constitue la meilleure école psychopédagogique pour l'incitation à
d'autres initiatives de développement par la création de coopératives
(pêche-artisanat.etc) Ainsi naissent l'esprit collectif et individuel
d'entreprise, le besoin de s'organiser, l'interpénétration créatrice de liens
de solidarité et de sentiments de se surpasser entre l'urbain et le rural,
entre nos îles également. Il se crée ainsi, progressivement, une société
d'ouverture qui élargit énormément son champ d'activité économique et les
possibilités de fiscalisation de l'Etat. Il est incontestable que la présence
de l'Etat à toutes ces phases pour aider, conseiller, orienter et,
éventuellement, prendre toutes les mesures souhaitables à l'ouverture de
débouchés, à l'incitation à d'autres investissements soutenus par l'extérieur,
reste fondamental. C'est également par cette voie que les mécanismes
psychopédagogiques d'appréhension et de maîtrise des données délimitant les
frontières entre l'intérêt supérieur d'une Communauté nationale et le
catégoriel s'élaborent. On a, là, l'une des sources indiscutables de
conscientisation et de maturation qui orientent les secteurs d'activité à
s'organiser et à vivre des corrélations enrichissantes. Une telle
structuration socio-économique s'attaquerait à notre archaïsme et garantirait
les fondations d'une vraie démocratie.
Ainsi a été mis en évidence une infime quantité de nos freins ; ainsi, ont été
cités certains des exemples pour conjurer la chronicité de notre instabilité.
Rien ne pourra se faire, sérieusement, en foulant au pied l'esprit d'une
réflexion, quelle qu'elle soit, qui embrasse sans nuances les aspects
considérés comme tabous de notre culture, mais qui restent, en toute
honnêteté, également des terribles freins à notre émancipation, à notre
développement. Certains avancent que de tels freins disparaîtront avec notre
épanouissement dans le développement. Mais quel développement, puisque ces
freins en sont l'obstacle majeur ? Ali SOILIHI avait essayé, en courageux
nationaliste, de faire front et de les éradiquer. Lui, a eu au moins tous les
mérites pour cela ; il avait tout compris.
Ali MLAMALI, ancien responsable de l'Education nationale sous le premier
gouvernement d'Ali SOILIHI, initiateur et artisan de la réouverture des lycées
et collèges par des professeurs francophones africains, maghrébins, belges et
canadiens.
* : Celui qui rectifie l'erreur, qui indique la voie à prendre (ici, Ali
SOILIHI)
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