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La chronique du fou :
amertumes de l'indépendance, mirages de la recolonisation
mise à jour 10/09/2005 |
Lu sur Allafrica.com

La chronique du fou : amertumes de l'indépendance, mirages de la
recolonisation
Le Pays (Ouagadougou)
BILLET
1 Avril 2005
"Nous préférons la pauvreté dans la dignité à l'opulence dans l'esclavage".
Voilà plus de quarante ans que cette célèbre phrase qui avait donné en son
temps des frissons de fierté à tous les Africains a été prononcée.
Aujourd'hui, si son auteur, Sekou Touré, ressuscitait, il s'empresserait
certainement de retourner dans sa tombe, préférant ainsi la "paix" des
cimetières à cette espèce de Tsunami humanitaire qui frappe durement certaines
parties du continent africain, surtout dans sa partie francophone.
En effet, la Guinée qui avait annoncé les bonnes couleurs en matière
d'émancipation des peuples n'est ni opulente ni libre, esclave qu'elle est de
la malgouvernance et du total dénuement dans lesquels l'ont plongée ses
dirigeants. Et lorsqu'un citoyen guinéen, avec le bon sens qu'on connaît des
hommes de l'Afrique profonde, s'était demandé à quand la fin de
l'indépendance, il fallait sous-entendre, à quand le retour de la Guinée dans
le giron français. Quitte à choquer les souverainistes, beaucoup d'Africains
se posent la question de savoir s'il n'aurait pas été sécuritaire pour
l'Afrique francophone de rester des DOM-TOM (Départements et Territoires D'outre-Mer).
Certes, on ne peut pas faire l'histoire à reculons. On ne peut donc
formellement prétendre que les Africains auraient été aussi heureux que les
Français de souche en restant sujets français. On leur aurait réservé des
miettes. N'empêche que nos cotonculteurs auraient été subventionnés, nos
enfants auraient bénéficié d'un enseignement gratuit, nos chômeurs de
l'indemnité de chômage, nos malades auraient disposé de structures sanitaires
performantes ; nous serions moins endettés et les réponses à nos
revendications démocratiques en faveur d'un bien-être socio-économique ne
seraient pas traduites en termes de coups de matraques, de gaz lacrymogènes,
d'arrestations et d'embastillements. En Afrique, toutes les échéances fixées
par nos dirigeants ont reculé à pas de géant. Notre ambition de promouvoir la
santé et l'éducation pour tous en l'an 2000 n'a été qu'un slogan creux appuyé
par des discours populistes. De même que notre rhétorique sur l'autosuffisance
alimentaire. Que dire d'ailleurs de ce fameux engagement de réduire notre
pauvreté en 2015 ? Comment peut-on tenir un tel engagement dans un contexte où
l'Afrique ne détient aucun levier de son développement ? Le général De Gaulle
avait eu l'honnêteté de nous prévenir : "si vous voulez l'indépendance,
prenez-la". Des mots qui avaient valeur de mise en garde. Les Africains qui
n'avaient pas accompli le même geste de bravoure que Sekou Touré pensaient que
cette mise en garde ne leur était pas destinée. Aujourd'hui, leurs pays ne
sont pas en si meilleure posture que la Guinée.
De Conakry à Bangui, de N'Djaména à Kinshasa, de Libreville à Abidjan en
passant par Brazzaville et Lomé, nombreux sont les citoyens qui, même s'ils ne
le disent pas publiquement, de par leurs comportements de tous les jours,
préfèrent l'opulence dans l'esclavage (occidental) à la pauvreté dans la
dignité (africaine). De nombreux épisodes le prouvent.
C'est ainsi que par exemple, l'Ile de Mayotte qui a opté pour son appartenance
à la France est devenue aujourd'hui un point de chute du flux migratoire des
citoyens des Comores, à la recherche d'un paradis perdu depuis l'indépendance
acquise par les autres îles. La ruée est tellement forte que la France s'est
vu obligée d'instituer le système des visas pour la partie comorienne ayant
choisi l'indépendance. De même, c'est par vagues interminables que des déçus
de la décolonisation, au péril de leur vie, traversent des déserts et des
océans pour rejoindre l'Europe. Les dirigeants africains, plutôt que de
comprendre que c'est leur propre image qui est écornée, considèrent ces
clandestins, embarqués comme du bétail dans des radeaux de fortune, comme un
fardeau social de moins et finalement comme une menace de moins à la stabilité
de leur pouvoir. A quoi donc servirait l'indépendance si le meilleur produit
d'exportation de l'Afrique vers l'Occident devrait être ses enfants ? Un
produit qui ne figure pas dans la nomenclature du commerce international et
dans les registres de l'OMC, donc à la merci de tous les marchandages.
Ce qui est sûr, si la tentation du grand large, la nostalgie et l'envie de se
faire recoloniser gagnent du terrain en Afrique, c'est la preuve que l'Afrique
a failli quelque part. Mais que l'on se rassure. Cette situation ne saurait
remettre en cause la noblesse de l'indépendance acquise de haute lutte et dans
le sang. Beaucoup de héros de l'indépendance de l'Afrique méritent le panthéon
de l'histoire. Du reste, de nombreux pays africains ont parfaitement réussi
leur transition, passant sans fausse note, de l'asservissement à
l'indépendance. Quand on connaît aujourd'hui le sort peu enviable de citoyens
de seconde zone ou même de non-citoyens infligé aux Africains en Occident, il
n'était pas évident qu'en restant dans le giron français on aurait tué le
racisme retors d'un Jean-Marie Lepen, qu'on aurait été à l'abri des exclusions
et des traitements inégaux dans les salaires.
La France est l'un des pays où les étrangers, notamment les Africains, ont
parfois une nationalité hybride. On y rencontre des Franco-Camerounais, des
Franco-Algériens, etc., titres d'ailleurs qu'on perd en fonction des moments.
C'est aussi l'un des pays où chaque ministre de l'Intérieur se croit obligé de
faire voter une loi plus sévère que celle de son prédécesseur et qui durcit
les conditions de séjour des Africains.
Cependant, si la vague migratoire continue de gagner du terrain, c'est qu'il
s'agit d'une question de vie ou de mort pour celui qui quitte son pays. Pour
l'instant, l'ampleur du sentiment d'avoir été trompé par des dirigeants qui
n'ont pas su gérer nos indépendances n'a pas encore atteint celle d'un grand
séisme. Il appartient donc à nos dirigeants de se ressaisir et d'empêcher
cette fiction de devenir une réalité.
C'est sublime d'être indépendant et libre. Encore faut-il que s'intègrent à
l'indépendance et à la liberté tous les ingrédients nécessaires qui rendent
tout homme complet : démocratie économique et sociale. Or, l'Afrique, à la
lumière de ce que nous vivons actuellement, est un continent de tous les
paradoxes où se regardent parfois en chiens de faïence, des populations
assoiffées de démocratie et des dirigeants aux antipodes de la démocratie.
"Le Fou"
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