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Politique |
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Remerciements de
Abdallah Mohamed, Président
exécutif du mouvement populaire d’Anjouan, après sa libération |
REMERCIEMENTS
Les événements dramatiques qui se sont déroulés dans la petite ville paisible
de Ouani à Anjouan, le 27 juin dernier et qui se sont poursuivis par mon
arrestation arbitraire, sont diversement appréciés par les uns et les autres,
j'apporte ce témoignage afin d'éclairer certains aspects obscurs du calvaire
que vit la population anjouanaise.
1er acte
Le dimanche 27 juin 2OO4 vers 11 h3O, sur ordre du
Colonel Mohamed Bacar, président de l'île autonome d'Anjouan, environ une
trentaine de gardes de sa sécurité rapprochée ont débarqué à Ouani pour
disperser, manu militari, des militants du Mouvement Populaire Anjouanais (MPA
) qui tenaient un pique-nique. Sous prétexte que ce rassemblement n'aurait pas
reçu l'accord des autorités compétentes et qu'il serait, en fait, un congrès
déguisé d'opposants politiques au Colonel Mohamed Bacar, les militaires ont
commencé à tabasser hommes, femmes et enfants de leurs matraques et à tirer
des rafales de mitraillettes en l'air. Ils profitèrent de la panique générale
ainsi créée pour confisquer des gamelles de viande cuite, des sacs de pains et
des plateaux de salade, comme pièces à conviction. Mais personne ne douta
qu’ils avaient faim et que l'odeur de viande cuite avait aiguisé leur appétit.
Au moment où j'écris ces lignes, les militaires détiennent toujours des
gamelles qu'ils n'ont pas encore rendu à leurs propriétaires légitimes malgré
les réclamations de ces derniers.
Choqués par cet acte barbare, certains jeunes, tout en s'enfuyant, mettaient
derrière eux, des pierres sur la voie publique pour gêner le progression des
militaires qui pourchassaient la foule en tirant toujours en l'air pour la
disperser. Le pique-nique avait rassemblé environ un millier de personnes des
deux sexes et de tous les âges, toutes originaires de la localité. Tout un
chacun croyait alors que Bacar se satisferait de l’humiliation ainsi infligée
à toute une ville par la mise en échec du pique-nique. Erreur !
2e acte
Vers 16h une vingtaine de militaires, arme au poing, ont encerclé mon
domicile. Leur chef accompagné de trois autres soldats fit irruption dans mon
salon où je me trouvais avec ma femme et mes deux enfants, âgés de 9 et 8 ans.
Il me présenta une réquisition signée du procureur, laquelle ordonnait mon
arrestation pour avoir «organisé un pique-nique sans l’autorisation des
autorités et pour avoir troublé l'ordre public »; deux chefs d'accusation
évidemment fantaisistes.
En effet, à Anjouan, l'organisation de pique-nique n'a jamais été soumise à
l'obtention d'une autorisation administrative préalable. Dans le cas d'espèce,
la campagne électorale pour les municipales était ouverte et ce pique-nique
entrait dans le cadre de nos actions de campagne à ces élections auxquelles
mon parti, le MPA avait présenté une liste commune avec d’autres formations
politiques de la place. En outre, j’assumais les fonctions de directeur de
campagne. J'en avais d'ailleurs informé officiellement, par courrier une
semaine plus tôt, c'est à dire dès le 21 juin, le ministre de 'intérieur et le
maire de la ville. Les autorités avaient disposé ainsi de suffisamment de
temps pour me signifier leur décision; elles ne l'ont pas fait.
Quant au « trouble à l'ordre public », la réquisition du procureur affirmait,
parole de magistrat assermenté, que « la seule voie d'accès au lieu où se
tenait le pique-nique, aurait été jonchée de pierres dès le petit matin afin
d'empêcher que des personnes indésirables, y compris les autorités, ne
viennent entendre nos propos hostiles au Colonel Bacar ». Mais si tel était
vraiment le cas, alors on peut déduire que les deux camionnettes de la
sécurité rapprochée de Bacar n’étaient arrivées sur les lieux vers 11 h3O.
que par les airs ou par la mer.
Je n'ai pas cherché à discuter ni à opposer de résistance. Les militaires
m'embarquèrent dans leur jeep sans savoir exactement où ils devaient me
conduire. Leur chef établit une liaison radio avec la résidence du Colonel
Bacar à Barakani pour rendre compte et demander des instructions. Etait-ce
Bacar en personne qui dirigeait les opérations depuis sa résidence ou était-ce
un autre gradé de l'armée ? Je ne saurais le dire car la radio avait des
grésillements. J'ai entendu le chef dire à plusieurs reprises dans son micro :
« mission accomplie, devons-nous le conduire au Pentagone ? »
Apparemment, il eut l'approbation de son interlocuteur puisque la jeep démarra
en direction du " Pentagone ", ce camp militaire situé dans la région de
Mirontsy et devenu tristement célèbre pour ses exactions.
Je compris alors que l’objectif visé par l’opération déclenchée depuis la
matinée était mon arrestation. Tout le reste n’était que diversion.
Pendant que la jeep roulait en direction du
Pentagone je me mis à réfléchir sur certains faits qui avaient attiré mon
attention : pourquoi le chef s’était-il empressé de rendre compte par radio du
résultat de sa mission ? Il aurait suffi à Bacar de dépêcher un seul militaire
pour procéder à mon arrestation et je n’aurais opposé aucune résistance. Mais
pourquoi une vingtaine de soldats armés ? Avaient-ils reçu l’ordre de
m’abattre si je tentais de m’enfuir ?
Je me suis rappelé en effet l’altercation que j’avais eue avec Bacar quelques
mois plutôt en conseil des ministres. Parce qu’il avait retenu mon passeport
diplomatique pour m’empêcher de partir faire des contrôles médicaux à
l’extérieur, j’étais persuadé qu’il nourrissait de très mauvaises intentions à
mon égard. Je lui avais alors dit qu’il lui serait plus simple de m’envoyer
ses tueurs puisqu’il connaissait bien où j’habitais et je les attendrais.
Je me suis rappelé aussi qu’il y a
quelques années, les grandes orientations politiques de l’île étaient décidées
au sein du MPA par un collège d’environ huit personnalités dont Bacar et moi
même. Ce collège très solidaire avait défini des objectifs prioritaires qui
allaient constituer pour l’île, les défis majeurs à relever. Il s’agissait
notamment de bâtir une société de droit fondée sur les valeurs démocratiques
d’une part et de mobiliser toutes les potentialités de l’île au service de son
développement et de tous les anjouanais sans distinction, d’autre part. C’est
par fidélité à cette voie tracée par le MPA, mais aussi par conviction que je
m’étais déjà opposé au régime dictatorial du Colonel Abeid ; ce qui m’avait
valu sept mois de clandestinité. Certes, toute révolution comporte
inévitablement en ses débits une phase d’autoritarisme qui doit être aussi
courte que possible. Mais aussi, le propre de toute révolution est d’améliorer
une situation donnée. Pour Anjouan il s’agissait d’offrir à la population des
conditions décentes du point de vue économique, politique et social.
A la chute du régime Abeid, grand fut le soulagement de notre collège qui
allait pouvoir enfin doter Anjouan d’un dirigeant qui l’aiderait à relever la
tête. Aussi, soutenu par le MPA, Bacar accéda au pouvoir, mais contrairement
aux attentes, il prit ses distances par rapport au MPA pour ne pas se sentir
lié par les objectifs tracés par ce parti et auxquels il avait lui même
adhéré.
Quelques membres du collège s’y résignèrent mais les autres crièrent à la
trahison redoutant des dérives dictatoriales comme sous le régime Abeid. Et
ils n’eurent pas tord. C’est à partir de ce moment que la purge a commencé par
leur neutralisation successive. J’ai la malchance de figurer dans cette
deuxième catégorie.
Autant de raisons qui me permettaient de penser que mon arrestation relevait
d’un règlement de compte politique dans un contexte où Bacar avait la mainmise
sur l’armée et la justice. Pourtant j’affichais un sang froid qui me surprit
moi même. J’étais résolu à ne pas aller à l’encontre du destin si tel était
le mien.
Arrivé au pentagone, le chef de poste du camp militaire m’ordonna d’enlever
mes chaussures, ma chemise, ma ceinture, mes lunettes, de vider le contenu de
mes poches et de lui remettre le tout. Un gradé intervint pour que je garde ma
chemise et mes lunettes pour des raisons de myopie.
Naïvement, je lui demandais de me permettre de rester dans la cour au lieu
d’être enfermé dans une cellule comme un vulgaire délinquant, persuadé que mon
statut d’ex-directeur de cabinet du Président de l’île et d’ex-Ministre de la
coopération ferait effet. Il faut savoir qu’à quarante huit ans, c’était là,
la première fois que je fréquentais ce genre d’endroit.
Cependant, le chef de poste fit rapidement mon éducation en m’expliquant avec
beaucoup de pédagogie, que tous les prisonniers qu’ils soient politiques ou de
droit commun, étaient traités de la même façon. Il m’invita à admettre ma
condition et à entrer dans la cellule.
Je fus enfermé dans une petite cellule de 3,5m2 qui dégageait une forte odeur
d’urine sans lumière et avec comme seul mobilier, une natte en feuilles de
cocotier tressées étendue à même le sol. Je m’y allongeai pour me reposer en
essayant de faire le vide dans mon esprit.
Aux environs de 19h, la porte de ma cellule s’ouvrit devant le major
responsable du camp. Il me fit restituer tous mes effets personnels et me fit
installer dans une salle éclairée à l’étage. C’est ici que j’ai passé mes
quatre jours de captivité.
Ce qui m’est arrivé n’est pas exceptionnel mais courant sous le régime Bacar.
C’est en fait un enlèvement et une séquestration, deux crimes passibles de
lourdes peines prévues par les lois de l’île d’Anjouan. Le paradoxe est qu’ils
sont commis par ceux- là mêmes qui sont chargés de faire respecter ces lois.
Le président Mohamed Bacar n’hésite pas à se servir des institutions dont il
est le garant, en sa qualité de magistrat suprème de l’ile, pour des
règlements de comptes personnels avec ses opposants politiques. Autant je
m’étais opposé à la dictature du Colonnel Abeid autant je m’opposerai aux
dérives dictatoriales du régime du colonel Mohamed Bacar jusqu’à ce que
triomphent la démocratie et l’état de droit à Anjouan.
C’est seulement à ma libération le 1er juillet que je fus informé
de la grande mobilisation tant intérieure qu’extérieure qui s’était
spontanément organisée pour faire pression sur Bacar et obtenir ma libération.
Je remercie sincèrement tous ces hommes et toutes ces femmes d’Anjouan et
d’ailleurs dont la plupart ne me connaissent même pas, qui ont bien voulu me
témoigner de leur solidarité ; à un moment où j’en avais le plus grand besoin.
Leur soutien renforce, plus que jamais, ma détermination à poursuivre la
lutte, ô combien difficile dans les petits pays comme le mien, contre la
dictature sous toutes ses formes et pour le triomphe des droits de l’homme et
de la démocratie, un idéal que nous partageons ensemble.
Abdallah Mohamed
Président exécutif du mouvement populaire d’Anjouan
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