La Foie Baha'ie existe aux Comores depuis des
décennies, elle est de plus en plus présente, et fait de plus en plus
parler d'elle;
Pour en savoir plus sur cette religion, nous vous proposons de lire cet
article du MONDE DIPLOMATIQUE
La foi baha'ie, un humanisme contre les fanatismes
NI secte ni syncrétisme, le
baha'isme est une religion indépendante, au même titre que
l'islam, le christianisme et les autres grandes religions. Née en
Perse il y a cent cinquante-six ans, prônant depuis toujours la
justice sociale, la tolérance et l'égalité des droits entre hommes
et femmes, la foi baha'ie s'étend lentement mais sûrement sur tous
les continents, en dépit des persécutions dont elle est l'objet -
en particulier dans nombre de pays musulmans. Ils n'étaient que
quatre cent mille adeptes au début des années 60 et sont à présent
presque six millions. Et tout indique que leur croissance va
s'accélérer, tant le message baha'i est d'actualité.
Par WILLIAM S. HATCHER
Mathématicien, philosophe et professeur à l'université Laval,
Québec. Auteur, notamment, en collaboration avec Douglas Martin,
de La Foi bahá'íe, l'émergence d'une religion
mondiale, Maison d'éditions bahá'íes, Bruxelles, 1998.
On ne peut comprendre ce que
représente la « communauté mondiale baha'ie » qu'en se penchant
sur le contexte de sa naissance, au milieu du siècle dernier. Car
il s'agit d'un véritable phénomène, à la fois paradoxal et
mystérieux : comment, en effet, d'un milieu islamique, chiite et
intégriste, un mouvement progressiste, libéral et universel a-t-il
pu surgir, puis s'étendre partout à travers le monde avec une
telle rapidité ?
Dès ses débuts, la foi baha'ie
professe des enseignements révolutionnaires pour l'époque : elle
appelle à l'égalité des sexes, à la compatibilité de la science et
de la religion, à la relativité de la vérité (y compris de la
vérité religieuse) et à l'unicité absolue du genre humain. Si ces
principes constituaient un défi, y compris pour le libéralisme
européen du XIXe siècle, que dire du choc ressenti par le monde
islamique, alors replié sur son absolutisme.
Trois personnalités ont mené cette
révolution issue de l'islam. La première s'appelait 'Ali-Muhammad
Shirazi (1819-1850), surnommé « le Bab » (la Porte - sous
entendu : la porte ouverte sur une nouvelle ère). Il y eut ensuite
Mirza Husayn-'Ali (1817-1892), qui allait prendre le titre de « Baha'u'llah »
(la Gloire de Dieu), relayé par son fils aîné, 'Abdu'l-Baha (le
Serviteur de Dieu, 1844-1921).Tout commence en 1844, dans la ville
perse de Shiraz. Le Bab déclare être le Mihdi (Celui qui est guidé
par Dieu), l'incarnation des attentes eschatologiques (1)
des musulmans chiites. Son enseignement se limite, dans un premier
temps, à un cercle de dix-huit disciples. Mais, grâce à la
diffusion de ses écrits, il touche un nombre de plus en grand de
personnes, de toutes les couches sociales, et finit par atteindre
le grand public. Le procès grotesque qui lui sera fait à Tabriz,
en 1848, pour « déviance religieuse » - et à l'issue duquel il
sera sévèrement bastonné -, ne fera qu'augmenter sa notoriété.
A l'origine, le babisme est perçu,
par ses propres adeptes, comme une simple réforme - bien
qu'audacieuse - de l'islam. Il faudra attendre 1848 pour
qu'apparaisse clairement la véritable nature des intentions du Bab.
Cette année-là, les adeptes du chef religieux se réunissent dans
le village de Badasht. Le Bab, emprisonné alors dans le nord du
pays, ne peut participer à la rencontre, mais il envoie des
messages à ses disciples. Une femme, membre du cercle des dix-huit
adeptes, va créer le scandale. Il s'agit de la poétesse Tahirih,
de Qazvin, dont on dit qu'elle a refusé d'épouser le chah. Elle
enseigne déjà la foi babie, outrepassant ainsi les limites
imposées aux musulmanes. Mais à Badasht, avec l'appui du Bab
lui-même, Tahirih va aller encore plus loin : elle ôte
solennellement son voile en public, affirme qu'elle ne le portera
plus jamais, et proclame, à la fois, le principe de l'égalité des
sexes et l'aube d'un jour nouveau pour l'humanité tout entière.
Massacres et persécutions
CE geste spectaculaire marque un
tournant dans l'histoire du mouvement. Les adeptes du Bab se
divisent. Certains le lâchent, effrayés par tant d'audace.
D'autres choisissent de rester à ses côtés. Ceux-là sont résolus
et inébranlables dans leur nouvelle foi. En faisant du statut de
la femme un des axes principaux de sa religion, le Bab a signalé
sans ambiguïté sa volonté de briser à tout jamais le cadre
traditionnel de l'intégrisme islamique.
Les représailles ne vont pas
tarder. Dans les quatre années qui suivent la rencontre de Badasht,
le Bab ainsi que les plus fidèles de ses adeptes sont massacrés,
de façon atroce, par les autorités religieuses et politiques du
pays. Le dignitaire religieux est fusillé. Tahirih est étranglée.
Mais elle ne faiblit pas au moment de mourir et affirme que sa
mort, loin de mettre un terme à la libération des femmes à travers
le monde, en sera le coup d'envoi. Tout cela se passe,
rappelons-le, en 1852, en Perse, c'est-à- dire quelque cinquante
ans avant la nomination, en France, de Marie Curie comme première
femme professeur à la Sorbonne.
Ces événements dramatiques
retentissent jusqu'en Europe et attirent l'attention, notamment,
du chargé d'affaires à la légation française de Téhéran, le comte
Joseph-Arthur de Gobineau. Celui-ci fait du babisme un des sujets
principaux de son livre Les Religions et les
philosophies dans l'Asie centrale (2).
Et c'est après avoir lu ce livre que l'orientaliste anglais Edward
Granville Browne décide de consacrer sa carrière à l'étude du
babisme. Dans l'un de ses ouvrages, rédigé en 1891, il écrira
ainsi à propos de Tahirih, surnommée « Qurratu'l-'Ayn » (une
consolation pour les yeux) : « L'apparition d'une
femme telle que Qurratu'l-'Ayn est, dans quelque pays et à quelque
époque que ce soit, un phénomène rare, mais dans un pays comme la
Perse, elle constitue un prodige, que dis- je ?, presque un
miracle. (...) Si la religion babie ne
revendiquait, pour appuyer sa grandeur, que le fait d'avoir
produit une héroïne comme Qurratu'l-'Ayn, cela suffirait (3). »
Alors que le mouvement semble
menacer de s'éteindre, tant les persécutions ont été vives,
Baha'u'llah prend la relève. Né en 1817 dans une famille noble de
Téhéran, il a refusé de suivre la carrière politique à laquelle
son père le destinait. Adepte du babisme, Baha'u'llah a été l'un
des principaux acteurs de la fameuse rencontre de Badasht. Toute
sa vie est parsemée d'embûches. En 1853, il est exilé à Bagdad où
il reste dix ans avant d'être à nouveau banni vers Constantinople,
puis, en 1868, vers la ville-prison de Saint-Jean-d'Acre, en
Palestine (4).
C'est en 1863, à la veille de son
départ forcé de Bagdad pour Constantinople, que Baha'u'llah
déclare être « Celui par qui Dieu se
manifestera », cette figure prophétique dont le Bab disait
préparer la venue et qui aurait pour tâche de compléter sa
mission. La grande majorité des babis finissent par accepter la
revendication de Baha'u'llah, et le mouvement devient « la foi de
Baha'u'llah », donc la foi « baha'ie »
A Bagdad, Baha'u'llah commence la
rédaction de nombreux textes qui vont constituer l'essentiel de la
révélation baha'ie. Un de ses premiers ouvrages,
Le Livre de la certitude (1853) (5),
présente explicitement la conception baha'ie de la relativité et
de la progressivité du phénomène religieux à travers l'histoire.
S'appuyant sur des faits historiques et les écrits sacrés des
religions juive, chrétienne et musulmane, Baha'u'llah offre une
nouvelle interprétation du vécu collectif de l'humanité. Une
interprétation qui s'oppose à tout absolutisme et à tout
intégrisme religieux, quelle qu'en soit la forme. Alors que le Bab
semblait viser uniquement l'intégrisme islamique, Baha'u'llah vise
clairement toutes les religions établies. La foi baha'ie est ainsi
vécue comme un défi non plus seulement par les fondamentalistes
musulmans, mais par tous les intégristes.
Dans d'autres écrits, Baha'u'llah
va encore plus loin dans ses analyses. Pour lui, le fanatisme et
l'intégrisme religieux constituent les maux les plus terribles
dont souffre l'humanité. La logique du chef religieux est
imparable : le plus vil des voleurs est à la recherche de son
intérêt personnel et il s'arrête quand il a obtenu satisfaction.
En revanche, rien n'arrête le croyant fanatique, persuadé d'agir
avec la bénédiction divine. Selon Baha'u'llah, la religion vise un
but pragmatique : tisser les liens d'une véritable fraternité
entre tous les êtres humains. De la même façon qu'on est en droit
de juger une théorie scientifique d'après ses résultats
quantifiables, on a le droit, voire l'obligation, dit-il, de juger
une religion en fonction de sa capacité à promouvoir l'amour et
l'unité entre les hommes. La religion n'est pas une fin en soi,
mais un moyen, et elle a des comptes à rendre dans son
interférence avec le vécu.
Toujours d'après Baha'u'llah, la
religion ne doit être comprise ni comme une croyance ni comme une
idéologie, mais comme une relation authentique entre Dieu et
l'homme, d'une part, entre tous les êtres humains, d'autre part.
Toute idéologie, qu'elle ait ou non une base religieuse, est une
forme d'idolâtrie, dangereuse parce qu'elle finit tôt ou tard par
accorder aux idées une plus grande importance qu'elle n'en accorde
à l'homme.
Des années plus tard, en 1931,
Shoghi Effendi, l'arrière-petit-fils de Baha'u'llah et
l'interprète désigné de la foi (6),
fait une présentation lucide de cette conception non idéologique
de la religion : « L'appel de Baha'u'llah est, en
premier lieu, dirigé contre toute forme d'esprit de clocher,
d'étroitesse d'esprit et de préjugés. Si des idéaux longtemps
chéris, si des institutions vénérées, si certains postulats
sociaux et certaines formules religieuses ont cessé de promouvoir
le bien-être de la grande majorité des hommes, s'ils ne
contribuent plus aux besoins d'une humanité en développement
continuel, alors, qu'ils soient balayés et relégués aux oubliettes
des doctrines abandonnées et dépassées. (...)
L'humanité n'a pas à être crucifiée pour préserver l'intégrité
d'une loi ou d'une doctrine particulière. »
La foi baha'ie oppose donc un
humanisme à toute forme d'idéologie. Pour elle, tuer, c'est tuer,
que ce soit au nom de Dieu, au nom du prolétariat ou au nom de
l'humanitaire. Ce n'est d'ailleurs pas un hasard si Baha'u'llah a
interdit le prosélytisme ainsi que tout recours à la force pour
imposer la doctrine baha'ie. Pour lui, ce sont, précisément, les
crimes commis au nom d'un idéal suprême qui constituent la
contradiction interne fondamentale de l'histoire de l'humanité.
Entre 1844, année de la
déclaration du Bab, et la fin du XIXe siècle, la religion baha'ie
ne fera pratiquement pas d'adeptes en Occident. Il faudra attendre
les voyages et les conférences d'Abdu'l-Baha, la troisième figure
principale de la foi, pour que cela change. Le 11 août 1911,'Abdu'l-Baha
quitte l'Egypte pour Marseille, commençant ainsi un périple de
vingt-huit mois à travers l'Europe et les Etats-Unis, avec des
étapes, notamment, à Londres, Paris et Stuttgart. Partout, il
expose les principes de la foi de son père. Ne serait-ce qu'à
Paris, il participe à plus de cinquante et une conférences et
discussions, pour souligner l'universalisme et l'humanisme de la
religion baha'ie et faire la preuve de son caractère non sectaire
et non idéologique.
Plusieurs petites communautés de
baha'is commencent alors à émerger ici et là en Occident (7).
Cependant, malgré le libéralisme ambiant en Europe, les idéologies
qui dominent le siècle rejettent la foi baha'ie et l'attaquent.
Elle se voit proscrite en Allemagne nazie. Les baha'is qui se
risquent à afficher ouvertement leur religion sont traités de la
même façon que les autres ennemis du national-socialisme.
En Russie, la grande communauté
baha'ie d'Ashkabad ainsi que les importantes communautés de
Moscou, Saint-Pétersbourg et d'ailleurs sont combattues par les
bolcheviques après 1917. Ces derniers finissent par interdire la
religion baha'ie sous prétexte qu'elle est un mouvement
antirévolutionnaire (8).
Il faut dire que, si cette foi partage certains des idéaux
humanistes du marxisme, son fondement spirituel et religieux la
situe à l'opposé de la thèse matérialiste des bolcheviques.
Malgré tous ces obstacles, la
religion baha'ie a progressé rapidement au cours de ces cinquante
dernières années, et ses textes ont été traduits, au moins en
partie, dans plus de huit cents langues. Solidement établie dans
plus de deux cent trente-cinq pays ou régions à travers le monde,
elle compte à présent presque six millions d'adeptes. Depuis 1948,
la communauté internationale baha'ie est accréditée à l'ONU en
tant qu'organisation non gouvernementale et elle collabore
activement avec d'autres mouvements dont les idéaux rejoignent les
siens. Les dernières statistiques (9)
révèlent que cette religion est, après le christianisme, la plus
répandue géographiquement dans le monde.
Son extension depuis la seconde
guerre mondiale est passée par plusieurs étapes, chacune assez
imprévisible. La première grande percée a eu lieu en Inde dans les
années 1955-1965. Aujourd'hui, on y recense plus de deux millions
d'adeptes. Des avancées semblables ont eu lieu dans certaines
régions d'Afrique, d'Amérique latine et d'Océanie (le roi actuel
des îles Samoa occidentales est baha'i). Si, dans certains pays,
notamment au Brésil, le gouvernement se félicite officiellement de
l'apport de la communauté baha'ie à la société, dans la plupart
des pays musulmans, elle continue d'être l'objet d'une persécution
tenace et de mesures de harcèlement diverses. C'est ainsi que, à
l'automne 1998, le gouvernement iranien a fermé l'université libre
que les baha'is de ce pays avaient établie, après qu'ils eurent
été interdits dans les autres universités du pays.
Maintenant que les grandes
idéologies du XXe siècle semblent en voie d'épuisement et que
l'intégrisme religieux se révèle être une impasse, peut-on espérer
que le XXIe siècle sera celui d'un véritable humanisme non
idéologique et non matérialiste ? Si oui, il ne fait pas de doute
que la communauté baha'ie aura un rôle à jouer.
WILLIAM S. HATCHER.
(1)
L'eschatologie traite de la finalité de l'homme et du monde.
(2)
Joseph-Arthur de Gobineau, Les Religions et les
philosophies dans l'Asie centrale, Didier, Paris, 1865 ; 3e
édition, Ernest Le Roux, Paris, 1900.
(3)
Edward G. Browne, A Traveller's Narrative of the
Bab, Amsterdam, Philo Press, 1975 (réédition de la version
originale de Cambridge, 1891). Traduction française tirée de
Nabil-I-Azam, La Chronique de Nabil, Maison
d'éditions baha'ies, Bruxelles, 1986.
(4)
En raison de cet ultime bannissement de Baha'u'llah, le Centre
spirituel et administratif de la foi baha'ie a été établi sur le
mont Carmel, à Haïfa, près de Saint- Jean-d'Acre, en Israël. Il y
est toujours installé aujourd'hui.
(5)
Baha'u'llah, Le Livre de la certitude,
traduction française d'Hippolyte Dreyfus, Presses universitaires
de France, Paris, 1987.
(6)
A sa mort (1892), Baha'u'llah a désigné pour successeur légitime
son fils aîné, 'Abdu'l-Baha, comme le « Centre » de son
« alliance » avec ses adeptes, titre qui conférait à 'Abdu'l-Baha
toute autorité spirituelle et administrative. A son tour, 'Abdu'l-Baha
devait désigner pour successeur son petit-fils Shoghi Effendi. Ce
dernier a dirigé la communauté baha'ie de 1921 jusqu'à sa mort, en
1957. La communauté mondiale baha'ie est actuellement administrée
par la Maison universelle de justice, un conseil de neuf personnes
élu tous les cinq ans. Pour plus de détails, lire William Hatcher
et Douglas Martin, La Foi baha'ie, l'émergence
d'une religion mondiale, Maison d'éditions baha'ies,
Bruxelles, 1998. Et l' Encyclopédie philosophique
universelle, vol. III, Presses Universitaires de France,
Paris, 1992.
(7)
Paris a été le creuset du message baha'i en Europe. C'est là, en
effet, qu'en 1890 une jeune Américaine résidant en France, May
Bolles, fonda la première communauté baha'ie sur le Vieux
Continent.
(8)
La communauté baha'ie franchit très tôt la frontière irano- russe
pour s'établir dans la ville d'Ashkabad (capitale du
Turkménistan), où le premier temple baha'i fut construit en 1902.
Le premier acte officiel de persécution de la foi baha'ie en
Russie remonte à 1928, quand ce temple fut confisqué par les
autorités soviétiques. Au cours des dix années suivantes, on
assista à un démantèlement progressif et complet de toutes les
communautés baha'ies en Union soviétique. Pour plus de précisions,
voir Graham Hassall, « Notes on the Babi and Baha'i Religions in
Russia and its Territories », La Revue des études
baha'ies, vol. 5, no 3, 1993.
(9)
Encyclopaedia Britannica, 1998 Book of the Year,
Chicago, 1998.
LE MONDE DIPLOMATIQUE | JUILLET 1999 | Page 25
http://www.monde-diplomatique.fr/1999/07/HATCHER/12219