Le retour du béribéri en territoire français
par Cyrille LOUIS
(Source LE FIGARO mercredi 22 septembre 2004)
Jadis endémique dans les bagnes coloniaux, plus
récemment cantonné aux camps de réfugiés de certaines régions en guerre,
le béribéri menace aujourd'hui la collectivité territoriale française de
Mayotte. Cette grave maladie due à une carence alimentaire en vitamine B1
est en effet apparue sur l'île au printemps dernier pour y faucher, en
quelques semaines seulement, 19 nourrissons. Une émergence aussi brusque
qu'imprévisible, tragique révélateur de la malnutrition chronique
sévissant dans une partie de la population mahoraise. Retour sur une
épidémie venue d'un autre âge.
Cyrille Louis
[22 septembre 2004]
La crise s'est nouée dans les premiers jours d'avril 2004, à l'hôpital de
Mamoudzou – la capitale de Mayotte. «Coup sur coup, nous avons vu arriver
une dizaine de nourrissons âgés de trois semaines à trois mois qui se
trouvaient dans un même état gravissime, se rappelle Jean-Christophe
Hebert, chef du service de pédiatrie. Ils affichaient une grande détresse
respiratoire, une défaillance cardiaque prononcée mais pas de fièvre et,
malgré tout nos efforts pour les réanimer, ils sont tous décédés en
quelques heures.»
Parce qu'en temps normal cette île de 160 000 habitants ne déplore en
moyenne qu'une dizaine de décès par an dans cette classe d'âge, les
médecins comprennent vite qu'ils sont confrontés à un phénomène
inhabituel. D'autant qu'aucun diagnostic usuel ne s'impose d'emblée : de
premiers examens permettent en effet d'exclure des contaminations par les
germes les plus courants à cet âge – mycoplasmes, chlamydiae, herpès ou
arbovirus – tandis qu'une rapide enquête dans l'entourage des petits
malades infirme la piste d'une possible intoxication par un produit
insecticide. «Restait l'hypothèse d'une maladie métabolique, explique
Jean-Christophe Hebert, mais quelque chose ne collait pas : les affections
congénitales capables d'entraîner une mort aussi brutale sont trop rares
pour provoquer une telle avalanche de cas.»
Début mai, c'est un coup de fil passé à tout hasard par un médecin de
l'hôpital à son ancien professeur de la faculté de Necker, à Paris, qui
met finalement les autorités locales sur la voie. «Lorsqu'on m'a décrit
ces symptômes j'ai fouillé dans mes souvenirs et, même si je n'avais
jamais été directement confronté à cette maladie, j'ai pensé au béribéri,
raconte a posteriori Jean-Marie Saudubray, chef du service des maladies du
métabolisme à l'hôpital Necker de Paris. Aussitôt, j'ai dit à mon
interlocuteur : raccroche et va donner de la vitamine B1 à tes malades.»
Ce composant est en effet indispensable au bon fonctionnement du système
nerveux central et périphérique, ainsi qu'à celui du muscle cardiaque.
Au même moment le département international et tropical de l'Institut de
veille sanitaire (InVS), informé de l'épidémie, décide d'envoyer une
équipe à Mayotte afin de mieux comprendre l'invraisemblable émergence de
cette maladie en terre française. Si bien que le 25 mai, l'épidémiologiste
Isabelle Quatresous foule le sol mahorais pour y entamer une enquête qui,
en un mois, la mènera à la rencontre de 21 familles d'enfants atteints.
Avec, à l'esprit, l'ambition de lever le voile sur la complexe combinaison
de facteurs en cause – à la croisée de traditions alimentaires anciennes
et de problèmes socio-économiques très contemporains.
Selon les résultats de ce travail préliminaire, le grave déficit en
vitamine B1 qui, du 4 avril au 17 juin dernier, a frappé au total 30
petits Mahorais – dont 19 sont décédés – s'enracine dans la pauvreté
nutritionnelle du lait maternel, qui découle lui-même d'un régime
alimentaire fortement carencé. Les mères, en effet, à la fin de leur
grossesse et tout au long de la période d'allaitement, se nourrissent
exclusivement d'une bouillie à base de riz longuement bouilli. Un régime
d'autant moins riche que le riz complet jadis consommé sur l'île a
récemment été remplacé par un riz affiné à moindre valeur nutritive –
quoique sensiblement meilleur aux yeux des Mahorais.
Au fil du temps, cette monotonie alimentaire a été aggravée par la pénurie
chronique de fruits et légumes en partie liée à l'urbanisation récente de
Mayotte. Dans ce futur département français, en effet, la pression
migratoire imposée par les îles voisines des Comores conduit à la
disparition progressive des petits lopins de terre jadis affectés à la
culture de fruits et légumes. Enfin, il semble que la pratique de la pêche
ait régulièrement reculé sur l'île à mesure que se développe la
consommation de morceaux de poulets congelés – à faible valeur nutritive –
importés à bas prix de Thaïlande.
«Au total, analyse Jean-Christophe Hebert, il semble clair qu'un
appauvrissement alimentaire s'est progressivement dessiné sur l'île au
cours des dix dernières années, pour finalement aboutir au brusque épisode
de décompensation survenu au printemps.» «En interrogeant les médecins de
l'île on se rend d'ailleurs compte que la carence en vitamines B1 est
présente à Mayotte depuis un moment déjà, analyse pour sa part Isabelle
Quatresous. C'est en tout cas ce que laisse penser le fait que les femmes
sur le point d'accoucher se plaignent fréquemment de douleurs dans les
jambes – signes neurologiques caractéristiques de ce déficit.»
Dès le début du mois de juin, quasi-certaine d'être confrontés à une
épidémie de béribéri, la Direction générale de la santé (DGS) a financé en
urgence un programme de supplémentation en vitamine B1 des femmes
enceintes, des jeunes mères et de leurs nourrissons. Cette campagne, dotée
d'un budget d'environ 7 000 euros, a permis de stopper net la flambée : un
seul nouveau cas a depuis lors été détecté au sein d'une famille en
situation irrégulière qui a visiblement redouté de se présenter au
dispensaire pour recevoir un lot de vitamines. «Le problème, c'est que
cette campagne, arrivée à son terme début septembre, ne peut être
indéfiniment prolongée, explique Jean-Claude Cargnelutti, directeur
général des affaires sanitaires et sociales de Mayotte. Notamment parce
qu'une fois l'inquiétude retombée, la population n'observera pas
éternellement ce traitement contraignant.»
Envisageant à terme d'inciter les importateurs à alimenter l'île avec un
riz préalablement enrichi en vitamines B1, la DGS se dit pour l'heure
prête à reconduire l'opération de supplémentation «encore quelques mois».
Mais la réflexion sur la malnutrition des Mahorais reste tout entière à
mener.
«Notre enquête nous laisse penser que les diverses carences circulant à
bas bruit peuvent, à terme, déboucher sur l'apparition d'autres maladies
sur l'île», analyse ainsi Isabelle Quatresous. Tandis que la Ddass de
l'île concède : «De nombreux rapports s'accumulent depuis des années pour
évoquer divers problèmes de malnutrition qui, sans être impossibles à
régler, revêtent une grande complexité.»
L'urgence passée et la supplémentation interrompue, rien n'indique donc
que le béribéri ne reviendra pas hanter l'île. A moins que d'autres
maladies, comme le scorbut, ne le supplantent : déjà, une carence grave –
mais jusqu'alors inaperçue – en vitamine C vient d'être mise en évidence
chez l'un des nourrissons hospitalisés au printemps.