Bonjour,
Les qualifications me manquent pour exprimer l'indignation que j'ai ressentie
en visitant El-Maarouf. Ce dont je peux témoigner, c'est qu'en franchissant le
portail, un détail vous saute immédiatement aux yeux. Vous avez en face de
vous un gros bâtiment avec une inscription : « urgence ». Pas de doute, vous
êtes dans un endroit où l'on peut sauver votre vie. Mais. Allez-y faire un
tour! Car, à part, les rénovations qui permettent aujourd'hui l'admission de
plusieurs malades à la fois, dans une intimité relative, les risques que votre
cas se complique, lorsque vous y êtes admis, est réel.
Ayant été moi-même major de cette unité, dans les années 80, je n'ai pas du
tout été impressionné par les améliorations qu'on m'avait pourtant ventées à
mainte reprise. Et, lorsque je suis monté à l'étage pour voir les services
administratifs, j'ai tout de suite compris l'arnaque.
Avant de franchir l'entrée principale qui jouxte la caisse très achalandée (ça
se comprend), où il faut payer un de passage ticket, avant d'espérer voir la
tête d'un professionnel, vous remarquerez à votre gauche, deux autres
bâtiments. Le premier, qui était l'ancienne maison du médecin-chef, a été
transformée tout récemment en restaurant en sous-traitance. Le deuxième, est
la nouvelle pédiatrie, construite par les Arabes, et qui attend toujours
d'être équipée.
Messieur les gestionnaires, comment avez-vous eu l'idée de placer un service
aussi sensible que la pédiatrie, à côté d'un des carrefours le plus bruyant de
la capitale? Repos garanti pour nos poupons!
En prenant les escaliers pour vous guider vers les services d'hospitalisation,
vous serez frappé par le calme qui règne dans la cours et les couloirs. Tout
d'abord, vous penserez sans doute comme moi, que c'est peut-être à cause de la
gestion martiale instaurée par le patron de la baraque, qu'il y a peu de
va-et-vient, parce qu'un médecin-militaire, ça c'est de la rigueur et de la
discipline.
En ce qui me concerne, le contexte ayant été étant favorable, j'ai cherché à
en apprendre davantage sur ce silence de cimetière. J'ai bénéficié d'une
visite guidée à travers les méandres de notre hôpital principal et là, j'ai
tout vu, tout entendu.
J'ai donc appris que les gens ne venaient plus à l'hôpital comme avant par
manque de moyens depuis qu'on a instauré le fameux « ticket de la mort ».
Mais, il a aussi une autre explication, ce que les soins dispensés sont de
piètre qualité. Lorsque j'ai poussé un peu plus loin ma curiosité, le
personnel soignant, les médecins en premiers, m'ont appris que la direction ne
veut rien savoir d'eux, qu'il n'y a pas de collaboration, le matériel médical
est vétuste et mal entretenu faute de moyens mais surtout, qu'il n'y a aucun
investissement pour améliorer les soins et les services alors que rien n'est
gratuit dans cet hôpital. Certains médecins ont même songé à abandonner le
navire car, vu le nombre de décès qu'il y a, souvent pour des cas qui auraient
pu être sauvés, leur crédibilité en prend un sacré coup.
Les gens attendent qu'ils fassent des miracles alors qu'ils n'ont rien pour
exercer adéquatement leur travail.
Par ailleurs, tous s'accordent pour dire que l'instabilité politique,
l'irrégularité dans le paiement des salaires, et l'intransigeance du directeur
à toute suggestion, d'où qu'elles parviennent sont déterminantes sur la
médiocrité des soins et entraînent par le fait même, la fuite des patients
vers le secteur privée déréglementé et le retour en force des tradipraticiens.
Donc, au-delà de sa mission d'offrir des services et des soins de santé
gratuits à la population, l'hôpital El-Maarouf est devenu une vache à lait
pour nos dirigeants. Tout le monde cherche un moyen de tirer profit de sa
position, du petit balayeur au spécialiste. À titre d'exemple, les postes de
major ne sont plus attribués aux plus méritants parce qu'ils sont devenus tout
simplement des postes politiques. À titre d'exemple, il y avait auparavant,
une major pour toute la maternité. Aujourd'hui, parce qu'il y a une prime de
50% sur leur salaire, elles sont huit. J'ai même entendu dire qu'il y a un
paramédical qui a réussi à déloger un médecin spécialiste, jusqu'à le chasser
de l'hôpital. Et, j'ai vu un aide-soignant (six mois de formation) diriger des
infirmiers d'État à BAC + 3. Le gars était tellement fière de "sa promotion"
lorsqu'il s'est présenté à moi.
Il en résulte alors une démotivation du personnel soignant compte tenu de la
politisation des postes et des détournements de tous genres.
Pendant que l'hôpital croule sur la malpropreté, les villas se construisent
comme des champignons sans que personne s'en soucie.
Or, dans l'esprit des Comoriens, le système de santé est public. La population
ne comprend pas qu'elle doit payer et dans le privé et dans le public. Certes,
un ticket modérateur permet à la population de contribuer à améliorer les
soins qu'ils ont à recevoir mais ceci n'est pas le cas à El-Maarouf. Les gens
payent pour aller mourir. Où va l'argent de ces tickets de la mort?
Il n'y a rien d'immoral d'exiger un minimum de participation aux usagers
lorsqu'ils ont un pouvoir d'achat qui leur permette de le faire. Le privé
aussi n'enfreint en rien le principe universel de la santé publique si les
lois sont respectées. Par contre là où les gens sont complètement démunis et
que l'inaccessibilité aux soins de base est compromise, il est inhumain de
faire payer qui que ce soit.
Nos gouvernements doivent revoir leurs priorités en commençant par acheter de
l'eau de javel et du savon pour nettoyer les chambres des patients. C'est le
prix d'un litre de carburant qu'ils auraient à dépenser par jour. Cela ne vous
coûtera rien, bande d'imbécile!
Ben
Grand-Nord
Canada