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Société et tradition
aux Comores |
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Le grand Mariage de
l'Indignité mise à jour 06/01/2005 |
Comores
Le
grand-mariage de l’indignité
Par Soeuf Elbadawi
Article publié le 04/09/2005
sur le site de RFI
www.rfi.fr
Phénomène social
d’importance capitale dans la vie du comorien, le «grand-mariage» est un
passage obligé pour tout individu souhaitant accéder à l’espace décisionnel de
sa communauté villageoise. Les grandes vacances, période où les comoriens de
la diaspora reviennent en nombre dans le pays, est une période de prédilection
pour cette tradition souvent contestée mais toujours perpétuée.
Chants, danses et youyou interminables à tous les coins de rue. A l’intérieur
comme à l’extérieur des maisons. Des lumières partout. Habits de fête d’une
esthétique rare : manteaux et robes brodés à fil d’or. Repas gargantuesques.
Des sourires et des embrassades à n’en plus finir. L’atmosphère dans les
villages aux Comores change dès qu’un grand-mariage, aussi appelé anda
ou harusi, se célèbre dans une famille. A la différence des autres
mariages (mna daho ou darwesh) habituellement contractés,
celui-ci prend un caractère d’accomplissement pour l’individu en quête de
reconnaissance sociale dans cette société réputée conservatrice. Qui achève
son grand-mariage, au terme d’un long processus le menant de l’enfance à l’âge
adulte, bascule dans le clan jalousé des «notables», autrement dit ceux qui
décident traditionnellement de la conduite des affaires de la cité.
Être un notable équivaut à devenir mndru mdzima, c’est-à-dire un homme
à qui sont consentis nombre de privilèges : droit à la parole dans l’espace
public, distinctions et pouvoir de décision. L’anthropologue Sultan Chouzour
parle d’un «pouvoir de l’honneur». Un statut auquel nombre d’hommes
politiques doivent d’abord prétendre, avant d’aspirer à de hautes
responsabilités au niveau national. Damir Ben Ali, autre anthropologue ayant
travaillé sur la question, raconte ainsi (à Kashkazi) cette anecdote
concernant un ministre se rendant à une cérémonie de mariage, accompagné de
son chauffeur : «Le chauffeur a fait le grand-mariage, il est donc vêtu de
l’habit traditionnel du grand marié ; le ministre, lui, ne l’a pas fait, et ne
porte donc pas ses habits. Quand ils arrivent à la mosquée, c’est le chauffeur
qu’on vient chercher et qu’on installe en première place, pas le ministre car
personne ne le connaît». Le grand-mariage impose le respect à tous. Il
contribue par ailleurs à asseoir la réputation d’une famille dans la
communauté villageoise. Plus il sera onéreux, mieux l’opinion appréciera.
L’idée consiste pour l’individu à redistribuer une manne financière, accumulée
durant de longues années de labeur, à toute sa famille, proche ou lointaine,
ainsi qu’à ses amis, sous forme de cadeaux, d’offrandes, de repas à partager,
de louanges négociés au prix fort. Certains y risquent jusqu’à leurs derniers
sous. D’autres s’endettent pour vivre cette aventure en apparence heureuse :
vous devenez sultan ou princesse l’espace d’un mariage, où tout le monde
communie pour votre plus grand plaisir.
«C’est trop cher pour être vrai»
Un rituel de plus en plus
coûteux. «Chouzour a tort d’insister sur cette notion de pouvoir et honneur,
nous dit Ismaël Ibouroi, philosophe. Moi je parlerais plutôt d’un «pouvoir
de l’indignité», vu ce dont les gens sont capables de faire pour arriver à
réaliser leur grand-mariage. Certains sont prêts à se vendre, d’autres
détournent de l’argent public pour le réussir». Mapatso, ukumbi, zilo
za harusi, mladzo moina et autres moments festifs liés à cette tradition
exigent un budget sans aucun rapport avec le coût de la vie au quotidien.
«C’est trop cher pour être vrai», explique un convive lors d’un dumbuso,
repas destiné à une tablée d’amis ou de notables de même rang chez le marié
récent, «Les gens ne sont pas payés depuis six mois mais ils trouvent le
moyen de mettre la main à la poche pour lui garder son faste à cette
tradition. Parce qu’il faut bien savoir se rendre compte d’une chose : le
marié paie mais ses amis participent à leur tour d’une manière ou d’une autre,
tout comme le reste de la famille. Les garants de la tradition, des femmes la
plupart du temps, tiennent une liste de ceux qui ont contribué à votre
mariage, pour qu’à votre tour, vous participiez au leur demain. Vous ou tous
ceux qui vous sont liés. De la même façon, certains viennent rendre à votre
mariage ce que votre famille leur a prêté jadis à celui d’un des leurs. Et les
enchères sont ouvertes. Car si vous avez donné deux pounds il y a vingt ans,
aujourd’hui, la valeur a augmenté. Vous allez peut-être devoir donner dix
pounds».
Des pounds d’or par «baquets entiers». Dure vérité que celle du
grand-mariage : l’or exigé pour la circonstance finit de ruiner les familles.
Sans oublier le fait que les invités sont de plus en plus nombreux et obligent
à des dépenses inimaginables il y a encore vingt ans. D’où la critique
permanente orchestrée par la jeune génération contre une pratique complètement
en porte-à-faux avec la réalité d’un pays en crise. L’éducation, la santé,
l’économie… autant de chantiers sinistrés devant lesquels l’Etat s’avoue
vaincu. Pendant ce temps, les notables réaffirment leur position sociale dans
le paysage à travers «ce jeu ridicule où l’on s’amuse avec le passé»
confie un fonctionnaire anti-grand-mariage. «Vous vous rendez compte du
délire ? Je n’ai pas les moyens de régler les «écolages» (frais de
scolarité) de mes enfants en école depuis trois mois. Cela fait quatre mois
que je n’ai pas touché un rond de ma solde. Mais ma belle-famille fait la
gueule parce que je refuse d’emprunter pour mon grand-mariage». Dans cette
dramaturgie liée au passé, seuls s’en sortent les Comoriens issus de la
diaspora, ceux qui ont migré vers la France (principale destination de
l’immigration comorienne) surtout. «C’est la raison pour laquelle les
grandes vacances, période où ils débarquent en nombre au bled, sont devenues
la période la plus riche en cérémonie de ce genre. De juin à septembre, les
euros se promènent en pagailles dans les rues» conclut-il.
Soeuf Elbadawi
Article publié le 04/09/2005
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