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Histoire des Comores |
L'AUTONOMIE INTERNE,
UNE RESTAURATION DE LA DIGNITÉ COMORIENNE
(1946-1975) |
Ce document est issu d'une conférence
donnée par Jean Louis GUEBOURG, éminent spécialiste des Comores
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L'AUTONOMIE INTERNE,
UNE RESTAURATION
DE LA DIGNITÉ COMORIENNE
(1946-1975)
Jean-Louis Guébourg
Université de La Réunion
La Seconde
Guerre mondiale par le discours de Brazzaville, par la création de l'ONU,
par la charte de San Francisco et surtout par la nouvelle constitution
française de la IVe
République, plus généreuse vis-à-vis des peuples colonisés, se traduisit à
Moroni par une ouverture politique et une prise en compte du peuple comorien
et de ses élites. Grâce à l'Union française et surtout aux aménagements de
la loi Cadre de 1956, une assemblée élue pouvait s'exprimer au nom des
populations de l’Archipel ; elle restait cependant bien encadrée par la
Métropole dans le cadre des Territoires d'Outre-mer.
Pourtant en 1975, les Comores
proclamèrent leur Indépendance ! Un certain nombre d'adjuvants allaient
accélérer le processus de libéralisation et inverser en quelque sorte les
pouvoirs en place, le haut-commissaire de la République cédant le pas devant
la présidence du Conseil, après les réformes de 1961 et 1968. Les
Indépendances en chaîne des pays africains durant les « sixties »,
l'enrichissement français des « Trente Glorieuses » et l'avènement
d'une certaine coopération permirent de rattraper le retard de
l'entre-deux-guerres dans la mise en place des infrastructures
administratives et routières indispensables, la possibilité migratoire vers
la Métropole et Madagascar, sources d'emplois, gommant aisément les
conséquences du croît démographique.
vers le statut de territoire d'outre-mer (1946-1958)
L'évolution imprimée aux peuples
et aux mentalités, après la Seconde Guerre mondiale, inspira une nouvelle
approche entre la Métropole et ses possessions d'Outre-mer. L'ensemble des
textes
de la constitution d'octobre 1946 régissant les anciennes colonies exprimait
deux tendances :
— un particularisme des
pays d'Outre-mer qui n'étaient pas tous au même stade d'éveil politique et
économique ;
— un désir de libéralisme dans la volonté des jeunes peuples
colonisés à s'administrer eux-mêmes par des conseils élus au suffrage
universel.
Dans les faits, l'archipel des Comores retrouvait quelques pouvoirs, une
unicité et une dénomination qui lui avaient été retirés pendant plus de
trente ans. L'Archipel pouvait de nouveau gérer ses propres affaires. Il
obtenait une représentation parlementaire avec un député, Saïd Mohamed
Cheikh,
un Conseil général qui, sous la houlette du Prince Saïd Hussein, allait
évoluer en Assemblée territoriale (loi Cadre 1956) puis un Conseil de
gouvernement (1958). Le contrôle de cette nouvelle structure était confié au
chef de territoire placé sous l'autorité de Tananarive.
* les nouvelles structures administratives
L'administration de
Dzaoudzi était néanmoins maintenue et elle restait toujours sous l'autorité,
moins pointilleuse, du haut-commissaire de Madagascar. Le chef de territoire
était assisté d'un conseil privé et d'un conseil du contentieux
administratif qui remplaçaient l'ancien conseil consultatif.
Le Conseil général fut la seule
innovation touchant les quatre îles, formé de vingt-quatre conseillers qui
se répartissaient en deux sections, élus par deux collèges électoraux
respectivement, au suffrage universel et au scrutin de liste majoritaire à
deux tours. Sur les vingt-quatre sièges, la Grande Comore en obtint dix,
Anjouan cinq, Mayotte trois et Mohéli deux.
Ses compétences étaient fort larges surtout dans une île sous-administrée,
il était consulté sur l'organisation administrative, l'enseignement et la
création d'écoles, le régime pénitentiaire, le taux des loyers et surtout la
fiscalité qui fit son apparition, car jusqu'ici, les Comores échappaient à
l'impôt sur le revenu.
* la loi cadre du 26 juin 1956
L'Assemblée territoriale allait
faire contrepoids au tout puissant Haut-commissariat. Selon P. Lanqué, ces
lois décentralisatrices allaient amplement modifier l'administration de
l'Archipel.
En Métropole, un régime de gauche
dirigé par Guy Mollet étendit, le 22 juillet 1957, les compétences de
l'Assemblée dont émanait un Conseil de gouvernement. La dénomination «
Assemblée territoriale » s'accompagnait, en mai 1958, du transfert de son
siège de Dzaoudzi à Moroni, ville la plus peuplée de l'Archipel. Le
qualificatif « territoriale » soulignait les larges pouvoirs réglementaires
de cette nouvelle assemblée
dans les domaines afférents aux intérêts locaux : travaux publics,
acquisition et aliénation de propriétés immobilières, octroi de concessions
forestières ou agricoles, vote du budget, fixation de l'assiette des impôts
et taxes de toutes natures, subventions et emprunts. Elle disposait, en
outre, d'un pouvoir de contrôle sur le Conseil de gouvernement et pouvait
interpeller un ministre territorial. Néanmoins, elle ne pouvait rien décider
à l'encontre des conventions internationales édictées par la Métropole ; les
parlementaires français conservaient une primauté sur leurs collègues
comoriens, ainsi ils pouvaient reprendre ou imposer une règle législative
que ceux-ci aurait modifiée ou abrogée.
Cette décentralisation préservait les prérogatives de Paris dans les
secteurs essentiels : la diplomatie, la nature des droits civils concernant
le citoyen, l'organisation administrative du territoire. Mais l'État
français et l'Assemblée territoriale administraient de conserve les Douanes,
les Postes et Télécommunications, le Domaine, la Radiodiffusion, les
Services du travail et les organismes attachés au développement économique.
Contrôler le chef du territoire dans l'exécution du budget était en réalité
le rôle de cette Assemblée et, notamment, celui de sa commission permanente
(3 à 5 membres). Celui-ci lui adressait, chaque mois, l'état détaillé des
distributions de crédits. Dans l'ensemble, de 1956 à 1958, il n'y eut guère
de problème entre les différents responsables et la commission.
* le conseil de gouvernement face au chef de
territoire
Le décret du 22 juillet
1957 créa, à côté de l'Assemblée territoriale, un Conseil de gouvernement
qui comprenait six à huit membres portant le titre de ministres.
Ce conseil formait un exécutif décentralisé placé sous la présidence du chef
de territoire, l'activité de ses membres relevant du vice-président,
candidat élu tête de liste, Mohamed Ahmed, alors que les finances étaient
tenues par le Prince Saïd Ibrahim.
Ce Conseil était responsable devant l'Assemblée territoriale et les
ministres pouvaient être démis par le représentant français ou sur
proposition du vice-président. L'Assemblée exerçait sur le Conseil un
contrôle moral, sans avoir la possibilité de le sanctionner par un vote de
censure.
En fait, le Conseil de gouvernement ne pouvait être démis que par décret du
Conseil des ministres à Paris, après requête de l'Assemblée territoriale. Il
relevait davantage d'un organe administratif que politique.
Son action s'ordonnait autour de
quelques axes : il exécutait les décisions de l'Assemblée qu'il avait
auparavant centralisées et chaque ministre était, individuellement, chargé
de l'organisation administrative et de la gestion d'un service public
territorial, comme le Plan, la Production (agriculture, forêt, élevage), les
Affaires sociales, les Contributions ou le Trésor.
L'administrateur supérieur
(depuis 1912), devenu chef de territoire (depuis 1945), était placé sous
l'autorité du haut-commissaire de la République, ex-gouverneur général de
Madagascar. Pourtant le lien de subordination s'était fortement réduit à une
simple obligation sur des questions de sécurité communes aux deux pays. Ce
chef de territoire était tenu de transmettre toutes les informations d'ordre
local et devait exécuter les décisions arrêtées par Tananarive, dans le
cadre de la défense civile ou militaire. Sinon, il ne répondait de ses actes
que devant le ministre de la France d'Outre-mer et le gouvernement français.
Il était donc l'agent du pouvoir central
et le chef de l'administration territoriale.
Durant cette période, aucun administrateur français ne laissa son nom dans
la mémoire collective : les reconstructions, les guerres coloniales
d'Indochine relayées par la guerre d'Algérie (1954-1962) avaient privé
l'Archipel du budget nécessaire, d’infrastructures indispensables au plan
scolaire, sanitaire et portuaire.
En mai 1957, lors de la création
de la nouvelle Assemblée, l’action principale du chef de territoire se
bornait à un rôle de conciliation ; il n'y avait alors qu'un seul parti créé
en 1951 par le Prince Saïd Ibrahim, le parti de « l'Entente Comorienne »
dont le noyau était formé de vieux notables traditionalistes religieux, «
les vieux turbans » comme Saïd Al Zaki et Saïd Hussein. Si Ngazidja
n'était plus « l'Archipel des Sultans Batailleurs », elle devint néanmoins
le théâtre d'une longue rivalité entre deux factions, « les Blancs »
traditionalistes et « les Verts » plus modernistes, comptant dans leurs
rangs, les conseillers de l'Union française et leur chef de file, Saïd
Mohamed Cheikh.
En 1956, aux élections législatives, Saïd Mohamed Cheikh fut élu de justesse
contre Saïd Ibrahim qui rendit l'administration française responsable de son
échec. Ainsi le chef de territoire émit l'idée d'une conciliation entre
adversaires et d'un partage de portefeuilles, lors de la création du premier
Conseil de gouvernement. Le 13 août 1957, lorsque fut composé ce premier
conseil, dont la présidence était assurée par le chef de territoire, les
maroquins étaient équitablement partagés entre « Blancs et Verts », la
vice-présidence échut à Mohamed Ahmed qui, habilement, avait su se mettre
au-dessus des partis.
Cette période correspondant à la
IVe République fut
une période d'apprentissage pour les élites réunies en Conseil général.
Malgré un transfert de compétences vers cette Assemblée, le chef de
territoire gardait la réalité du pouvoir. Cependant la loi Cadre créait un
véritable Conseil de gouvernement, donc un exécutif local face à l'exécutif
français, son pouvoir neuf, mais légitime, ne pouvait que s'affirmer.
Pourtant, de 1957 à 1958, les mécontents des deux partis allaient s'unir
pour former une opposition qui discréditait l'Assemblée ; c'est pourquoi,
avec le référendum de 1958, une dissolution s'imposait, marquant une
nouvelle étape.
Le pouvoir réel était encore à
Tamatave et à Dzaoudzi, malgré l'ébauche d'un Conseil de gouvernement et
d'une Assemblée élue, et en dépit de l'action politique de Saïd Mohamed
Cheikh ; mais en dix ans, la population avait rapidement fait
l'apprentissage de la démocratie.
LE RENVERSEMENT DES RÔLES, LE POUVOIR COMORIEN (1958-1968)
Au 13 mai 1958 les Comores étaient encore régies par les dispositions du
décret du 22 juillet 1957, conformément à la loi Cadre de juin 1956. Le
projet de constitution de septembre 1958 offrait un nouvel espace
d'autonomie aux Territoires d'Outre-mer qui pouvaient choisir la voie de
leur propre destin par rapport à la Métropole. Pour le jeune Archipel, il y
avait un choix : accepter ou non la Communauté proposée par le général De
Gaulle.
* la position comorienne : réalisme et raison
La population comorienne
fut d'abord rassurée quant aux possibilités d'évolution du statut de
TOM. Le choix vers la
Communauté n'excluait nullement le changement : un
TOM pouvait devenir
DOM ou État
membre de la Communauté ou encore, se muer en État indépendant. Il lui
suffisait de saisir le gouvernement central dans un délai de six mois à
compter de la promulgation de la nouvelle constitution. Au référendum du 4
octobre 1958, le « oui » fut massif.
Après une réflexion de deux mois, l'Assemblée territoriale garda pour
l’Archipel le statut de territoire, mais réclamait, dans le cadre des
aménagements de l'ordonnance de 1958, un certain nombre de réformes tendant
à une plus grande autonomie en matière de gestion des intérêts locaux. Ce
comportement des élus comoriens fut, cependant, fort raisonnable. S'ils
choisissaient la voie française, ce n'était point par refus de
l’Indépendance, mais par réalisme, face à la situation économique du pays.
L'Archipel n'avait ni les
ressources suffisantes, ni les cadres nécessaires pour affronter les
obligations qu'impliquait une accession à la souveraineté internationale.
En outre, la persistance de rivalités « inter-îliennes » et d'antagonismes
personnels aggravait la situation. Aussi l'Assemblée territoriale, se
fondant sur l'article 74 de la Constitution de 1958 et, sur l'ordonnance du
26 juillet 1958 pour les territoires africains et malgaches, envoya une
délégation à Paris, en novembre 1958, composée de parlementaires comoriens
(le député Saïd Mohamed Cheikh, le conseiller de l'Union française, Ahmed
Abdallah , devenu sénateur en 1958 en battant le colon Grimaldi et le
vice-président du Conseil de gouvernement, Mohamed Ahmed), pour obtenir des
assurances au plan matériel ainsi qu’au plan des statuts territoriaux.
Cette délégation
sollicita et obtint :
— le choix et le renforcement de la position de vice-président du
Conseil de gouvernement ;
— l'élection des membres
de l'Assemblée territoriale par quatre circonscriptions électorales
correspondant aux quatre îles pour que fussent exprimés les particularismes
locaux.
Notons que cette proposition fut faite avant le contentieux mahorais ;
— l'accord de principe
du transfert du chef-lieu territorial à Moroni. Au préalable, l’Assemblée
territoriale avait voté, le 14 mai 1958, une motion à cet égard par
vingt-cinq voix contre quatre (les quatre conseillers mahorais
naturellement). Cette décision fut lourde de conséquences, elle alimenta en
substance le séparatisme mahorais. D'ailleurs, dès 1958, Mayotte demanda une
évolution vers le statut de département pour ne pas subir le joug
grand-comorien. Cette solution fut écartée immédiatement par Paris, car la
départementalisation signifiait assimilation, avec la cohorte de problèmes y
afférant, notamment au plan religieux et coutumier.
Dans cette ère de
changement, l'année 1959 fut une année d'élections
:
— le renouvellement de
l'Assemblée s'effectua dans ces conditions le 8 mars 1959. Sur trente
sièges, Anjouan en obtint dix-neuf, la Grande Comore dix-huit, Mayotte
quatre et Mohéli deux. Saïd Mohamed Cheikh fut élu président avec
vingt-huit voix sur trente ;
— le 27 avril 1959 vit l'élection du Conseil de gouvernement ;
Mohamed Ahmed, tête de liste en conservait la vice-présidence. Il fut
d'ailleurs nommé membre du Conseil économique et social le 4 juin 1959 ;
— le 31 mai 1959 se
déroulèrent les élections générales. Heureusement le nombre de sièges était
de deux
et, dans le cadre de la circonscription unique, Saïd M. Cheikh et Saïd
Ibrahim se présentèrent sur la même liste ; ils furent élus, malgré une
abstention massive des Mahorais mécontents.
* le statut du 22 décembre 1961,
l'avènement de saïd mohamed cheikh
Ce statut de 1961 reprenait, dans son ensemble,
en vertu de l'article 74, la constitution de 1958, cette organisation
particulière fondée sur le principe de l'autonomie de gestion et de
l'autonomie interne. Un texte considérable, composé de 38 articles, mais qui
restait, selon les juristes, assez ambigu, entérina les réformes effectuées
à la suite de la loi Cadre.
En réalité, il s'agissait, par
un habile dosage juridique, d'équilibrer les pouvoirs entre une Assemblée
territoriale qui devenait Chambre des députés élue pour cinq ans et un
double pouvoir exécutif, l'un local, émanant de la Chambre, l'autre, du
haut-commissaire de la République représentant la France.
Pour clarifier les domaines et les limites de ces trois pouvoirs, les
services du Premier ministre, Georges Pompidou, en juillet 1963, firent
parvenir au haut-commissaire français une lettre interprétant la loi de 1961
:
— les services d'État comprenaient les Relations extérieures, la
Défense, la Monnaie, le Trésor, la Justice et le droit commun (parcelle du
droit local) ; les juridictions administratives, le contrôle des Changes et
les licences d'exportation, relevaient du haut-commissaire ;
— les services à caractère mixte, regroupant le Commerce extérieur,
l'aéronautique civile, la Radiodiffusion, le Plan, le contrôle des sociétés
d'État d'économie mixte, étaient souvent dirigés par un chef de service
européen, prenant ses ordres du président ou des ministres comoriens.
Les attributions de la nouvelle Chambre
En fait, la Chambre retrouvait les attributions dévolues à l'Assemblée
territoriale. Elle délibérait sur les affaires d'intérêt local, votait le
budget de l'Archipel, fixait l'assiette des impôts, réglait les comptes
généraux des finances présentés en fin d'exercice par le président du
Conseil de gouvernement.
Mais, bien qu'élue au suffrage
universel, elle devait être composée de membres sachant lire et écrire le
français. Elle n'était pas souveraine pour plusieurs raisons : d'abord elle
était de nature politique puisqu'elle investissait le président du Conseil
de gouvernement, ensuite elle jouait un rôle administratif par son pouvoir
réglementaire et financier
sur tout ce qui n'était pas dévolu aux deux pouvoirs exécutifs. La
modification du statut de 1968
essaya de lui rendre davantage de souveraineté puisque le haut-commissaire
ne pouvait ni la dissoudre ni assister aux débats.
Les
pouvoirs du haut-commissaire
Le haut-commissaire de la République, en revanche, nommé par décret en
Conseil des ministres à Paris, abandonnait, même avec ce titre prestigieux,
une partie des pouvoirs du chef de territoire. Désormais, il n'était plus le
chef de l'Archipel et, dans les cérémonies à caractère territorial, il
devait céder le pas au président du Conseil de gouvernement.
Comme son prédécesseur, il promulguait lois et décrets de la Métropole,
maintenait l'ordre et la sécurité intérieure, pouvait prendre la parole
devant la Chambre et éventuellement la dissoudre (jusqu'au 3 janvier 1968),
mais ses prérogatives essentielles recouvraient deux domaines, les relations
extérieures et l'aide financière au jeune État comorien. En cas de désordre
public, le haut-commissaire pouvait décréter, en accord avec le président du
Conseil ou seul, l'état d'urgence. Sans atteindre ces extrémités, après la
révolte lycéenne de janvier 1968, le haut-commissaire refusa de faire
investir la légion étrangère basée à Vwadju et fit venir des parachutistes
de Madagascar pour protéger le lycée et les bâtiments publics. Un désaccord
profond s'instaura entre le Haut-commissariat et la présidence du Conseil à
propos de l'éviction d'un fonctionnaire français, R. Sabbas, chef de service
radiophonique et cause involontaire des événements. De même, en 1969, le
haut-commissaire s'opposa à la Chambre des députés qui, en créant un « délit
d'atteinte à l'unité », avait outrepassé ses compétences et empiété sur
celles de l'État.
Le texte de la Chambre punissait de :
« deux à cinq ans de prison et d'une amende de 100 000 à un million de
francs CFA »,
toute tentative pour soustraire une partie du territoire à l'autorité du
Conseil de gouvernement. Le Conseil d'État annula, par décret du 4 septembre
1969, ce texte, les atteintes à la sûreté intérieure relevant de l'État
français.
Par le biais de l'article 32 de
la Communauté française, le haut-commissaire, sous couvert des services
parisiens, pouvait apporter, dans le cadre des lois financières, son
concours technique, c'est-à-dire le détachement de personnel,
VAT et coopérants, pour
faciliter le fonctionnement des services territoriaux. Cet adjuvant efficace
allait faciliter le fonctionnement du jeune État ; cependant l'opposition
endémique entre administration française et comorienne affaiblissait le
système. Certes, les conseillers techniques français se sentaient solidaires
de leurs ministres comoriens, mais ils allaient bien souvent se heurter aux
secrétaires généraux du Haut-commissariat, surtout dans les secteurs aux
limites floues et aux implications politiques marquées, comme la rivalité « inter-îlienne »
qui s'accentuait d’année en année.
Pourtant, à la fin des années soixante, l'observateur pouvait se demander
s'il n'y avait pas une lutte occulte pour le pouvoir entre deux
administrations parallèles. L'une était dirigée par le Conseil du
gouvernement avec un chef incontesté, Saïd Mohamed Cheikh, et un conseiller
habile, Raymond Groussolles, chaque ministre ayant son conseiller technique
et son chef de service obéissant à la Présidence. L'autre s’appuyait sur une
structure administrative française avec un haut-commissaire et deux
secrétaires généraux qui n'appartenaient pas toujours aux fleurons
administratifs de la République. Aussi, bien souvent, des esprits chagrins
persiflèrent à l'endroit de ces ex-coloniaux africains,
ex-gouverneurs ou commandants de Cercle, souffrant de la coopération en
Afrique et recherchant, dans ces territoires périphériques, l'exercice bien
précaire d'un pouvoir rétréci.
Le
Conseil de gouvernement, un véritable organe exécutif
Le statut de 1961 en faisait un
organe exécutif véritable, investi à la majorité des deux tiers par la
Chambre des députés, pour une durée indéterminée.
Formé par un cinquième de la Chambre des députés (sept membres), un vote de
défiance ou une motion de censure de la majorité des 2/3 entraînait sa
démission. En revanche, le président du Conseil ne pouvait dissoudre la
Chambre. Il avait les mêmes prérogatives qu'en 1958, augmentées du pouvoir
de l'Administration supérieure, comme la convocation et l'ordre du jour du
Conseil, il procédait à la répartition territoriale des services entre
ministres, établissait les projets de budget et gérait les affaires
territoriales.
En janvier 1968, pour équilibrer les pouvoirs importants de la Chambre, il
put assumer la tutelle des collectivités locales et dissoudre l'Assemblée en
lieu et place du haut-commissaire de la République.
* le transfert du chef-lieu : le
choix de moroni
Dzaoudzi, chef-lieu de Mayotte
et de l'Archipel, exprimait par cet avantage son attachement historique
antérieur à la France, en quelque sorte son « droit d'aînesse ». La
supériorité numérique de la Grande Comore et d'Anjouan, leur passé
historique plus prestigieux devaient ramener Mayotte, dans le cadre unifié
de l'Archipel, à un rang plus modeste, dès que le retrait français se ferait
sentir. Ce transfert de pouvoir allait être marqué par une rupture spatiale
symbolique. Aucun insulaire ne voulait investir les bâtiments, d'ailleurs
vétustes et insuffisants, de l'ex-province coloniale. Le transfert ne fut
cependant pas aisé, la France n'ayant peut-être pas mesuré tous les facteurs
psychologiques qui allaient en découler.
La discussion du transfert de chef-lieu avait été décidée, en mai 1958, par
25 voix contre les quatre mahoraises, mais pratiquement rien ne se fit avant
1961, l'Administration supérieure siégeant à Dzaoudzi se sentant plus
indépendante de l'Assemblée qui, elle, siégeait à Moroni. Le statut du 22
décembre 1961 conféra à la Chambre un caractère politique qui obligea
l'administration française à se soumettre à la décision de 1958. Ce fut Yves
de Daruvar, remplaçant le haut-commissaire Louis Saget qui entérina le choix
de l'Assemblée territoriale :
"estimant que les douze hectares du « Rocher » (Dzaoudzi) ne pouvaient
répondre aux exigences de l'avenir".
En réalité, ces douze hectares s'étaient révélés insuffisants depuis bien
longtemps. Quelques années à peine après l'occupation française à Mayotte,
le commandant Passot, craignant les indigènes, avait choisi la protection du
« Rocher », méchant îlot pierreux, privé d'eau et proche des marais de
Fugazu infestés de moustiques. Mais, très vite, dès le Second Empire, la
navette des bateaux de la Grande Comore au Rocher s'avéra inefficace et
l'administration décida le transfert du chef-lieu à Mamutzu en construisant,
en 1870, le futur hôtel de gouvernement. Le ministère des Colonies projeta
un transfert progressif de l'administration sur la Grande Terre en vingt
ans, mais ce fut un échec total. Aucun bâtiment construit n'était habité et,
à la fin du siècle, tout était en ruines, sauf le Palais de justice. Sur «
le Rocher », l’administration se concentrait autour du gouvernement dans des
bâtiments de style colonial. Le déplacement des services administratifs,
entre 1962 et 1968, ne laissa malheureusement que des bâtisses lépreuses et
vides, images insoutenables d’un abandon certain.
Si le Conseil général, bien
qu'élu, ne reflétait pas le nationalisme grand-comorien, il n'en était pas
de même de l'Assemblée territoriale où dix-huit Grands-Comoriens (sur 30
membres) estimaient que Moroni, avec ses 8 000 habitants, était le premier
centre de l'Archipel et devait hériter du chef-lieu.
Ainsi la décision du transfert fut un des
premiers actes (mai 1958) de l'Assemblée territoriale. Le transfert effectif
se fit attendre car l'administration française ne voulait point réitérer
l'erreur de 1870. La nouvelle capitale devait d'abord être rapidement
construite, pour y installer, en quelques mois, tous les services
territoriaux et étatiques.
À cet égard et en changeant
d'échelle, la distinction entre les pouvoirs comoriens et français se
marquait fortement au plan spatial. La Chambre des députés, face à la mer,
déléguait, en quelque sorte, sa souveraineté exécutive sur les deux
buildings du Boulevard du Bonheur, érigés en quelques mois par l'architecte
Manette, où siégeaient le Conseil de gouvernement et les principaux
ministères. Sur la corniche, au nord des « buildings », s'égrenaient, sur
la coulée de laves, les villas des principaux ministres jusqu'à la limite
d'Itsandra, à Beït Salam, où se situait la demeure, au point de vue
imprenable, de Raymond Groussolles, l'homme fort du régime. Le
haut-commissaire et ses services occupèrent quelque temps le centre de la
Subdivision sur la Place du même nom, aujourd’hui Place de France, avant de
s'établir à Ntsudjini ; un superbe lotissement administratif et résidentiel,
mais isolé, écarté de la population et des rumeurs, abritait en réalité un
pouvoir exilé, gérant ses fonctionnaires dans une atmosphère de calme et de
semi-retraite, justifiant sa présence par un ballet de dépêches lues, plus
ou moins distraitement, par une administration pléthorique.
* faiblesse de l'administration
territoriale et des communes
Face à l'affirmation du pouvoir
central, le pouvoir dit territorial, c'est-à-dire l'administration des
cantons et des villages, paraissait bien terne, voire insignifiant.
Aujourd'hui encore, le phénomène se vérifie.
Entre 1912 et 1915, quatorze cantons avaient remplacé les sultanats avec un
chef de canton nommé par le chef de subdivision. Ce système resta en place
jusqu'en 1958, avec une diminution du nombre de cantons de quatorze à onze ;
néanmoins, à Ngazidja, le chef du canton était assisté d'une petite
assemblée élue à partir de délégués de villages (un délégué représentant
cinquante personnes) qui payaient l'impôt de capitation (la « tête »).
Cette assemblée consultative
donnait son avis sur les questions, souvent secondaires, que lui soumettait
le chef de canton. Celui-ci consacrait le lien entre le village, le mdji,
et le préfet nommé par le Conseil de gouvernement. Ce rouage, si
important
entre les deux guerres, tomba en désuétude dans les années cinquante, sous
prétexte que les fonctionnaires de catégorie
C ou
D, qui occupaient ces
postes, maîtrisaient mal le français.
Les réformes de 1961 et 1968 transformèrent chaque île, donc chaque
subdivision, avec un conseil de circonscription élu, placé sous l'autorité
du préfet, représentant gouvernemental et remplaçant le chef de subdivision.
Ce conseil de circonscription comprenait trente-quatre membres élus pour
cinq ans ; ils votaient le budget de l'île dont les ressources, somme toute
minimes, provenaient de l'impôt (foncier et capitation), du produit des
taxes d'abattage, des droits de place au marché. Lors des réunions
préfectorales, toujours en français, le dialogue avec les conseillers ne
sachant s'exprimer qu'en comorien était donc traduit : leurs doléances comme
celles de leur village apparaissaient mineures pour le préfet qui voulait
marquer sa distance
et elles restaient, le plus souvent, sans effet. Le préfet, nommé, était le
représentant de la circonscription et le bras exécutif du Conseil de
gouvernement. Il était choisi parmi les grandes lignées.
À Ngazidja, île de 1 025 km2,
les onze cantons étaient regroupés en trois arrondissements (Nord, Centre et
Sud), flanqués chacun d'un sous-préfet qui, comme son supérieur
hiérarchique, avait un rôle politique d'information par le canal du chef de
canton et du chef de village, mais lui incombait également une tâche
administrative de surveillance et de maintien de l'ordre. Comme ils étaient
également tuteurs des communes, un des premiers préfets de Moroni se déclara
alors « maire de la ville », arborant pantalon blanc sur le cours de tennis,
comme un maire bien connu d'une ville du sud-ouest français.
En dépit de l'apparence prestigieuse de leur poste, les préfets comoriens
n'avaient droit aux égards que lors de stages en Métropole. Sans voiture ou
nantis d'une guimbarde infâme, ils ne pouvaient effectuer leurs tournées et
devaient attendre, inactifs, les rapports oraux des chefs de village. Les
préfectures n'étaient guère avenantes : aucun rideau dans celle de Fumbuni,
sauf dans le bureau du préfet, un sol cimenté et une pauvre machine à
écrire derrière laquelle une secrétaire attendait midi ou seize heures en
baillant. L'essentiel du budget, d'ailleurs très faible, entre 12 et 20
millions de francs CFA
pour Ngazidja, servait uniquement à régler les salaires, pourtant modestes,
des employés de préfecture. Ainsi, il ne restait pratiquement rien pour
l'entretien des routes, des écoles et des bâtiments publics.
Le village ou mdji était le fondement administratif et
coutumier dirigé par un chef de village, nommé par le chef de subdivision
jusqu'en 1959. Élu au début des années soixante, il fut de nouveau nommé, à
la suite de multiples désordres. Veillant au maintien de l'ordre, appliquant
lois et règlements, il recevait une petite allocation mensuelle. Il
s'appuyait sur un conseil de notables n’ayant qu’une autorité morale,
désigné par l'administration préfectorale.
L'indigence de l'administration
territoriale aurait pu être compensée par les pouvoirs communaux qui avaient
si bien réussi dans le cadre de Folkonola, à Madagascar. Si le législateur,
tant à l'époque coloniale que sous la loi Cadre, n'avait pas voulu faire
bénéficier l'île de ce système de décentralisation, c'est qu'il jugeait les
populations :
« insuffisamment évoluées
économiquement pour assumer des responsabilités municipales ».
La loi de 1961 permettait au président du Conseil de créer des communes de
plein exercice ou de moyen exercice. Juridiquement, avec l'accord de la
Chambre, le Conseil de gouvernement érigea Moroni et Mutsamudu en communes
de moyen exercice.
Comme chaque commune devait être assez puissante au plan économique pour
équilibrer son budget, le gouvernement multiplia ce chiffre par deux en y
ajoutant Domoni (Anjouan) et Mitsamihuli, le 2 mars1970.
Dotées d'autonomie financière, Moroni comme Mitsamihuli étaient dirigées par
un maire-administrateur qui était également préfet ou sous-préfet, nommé par
le gouvernement, pour une durée de six ans. Il était aidé par un conseil
municipal de vingt membres, élus au scrutin de liste, avec des conditions
d'éligibilité strictes.
Le contrôle du pouvoir central sur la commune était plus important qu'en
Métropole : il touchait les baux de plus de cinq ans, le transfert de
propriété communale, les acquisitions de logement, les projets pour les
travaux nouveaux, les routes. Ce contrôle portait déjà en lui l'échec
communal largement renforcé par la défection des conseils municipaux ayant
peu d'intérêt pour la chose publique, surtout sans indemnités. Au plan
financier, l'essentiel (60 %) était formé de la patente, impôt en général
acquitté par les commerçants, mais, en 1963, Moroni n'avait que sept
millions de francs CFA
de budget annuel et les préfectures devaient acquitter les salaires d'une
pléthore d'employés communaux !
Pourtant la gestion communale est un facteur d'apprentissage de la
démocratie. Quelques administrateurs ont proposé un regroupement de
plusieurs gros villages, ou mdjini,
pour une meilleure assise financière. Cette idée chemine encore
aujourd’hui, peut-être sera-t-elle reprise ultérieurement.
* les hommes de pouvoir sous
l'autonomie interne
Le transfert du pouvoir
politique de la France à l'Archipel s'accompagna de partis et d'hommes
nouveaux destinés à conduire le jeune État vers l'Indépendance. Dans ce
territoire très politisé, plusieurs leaders émergèrent de l'après-guerre,
mais, à la fin des années soixante, une opposition active s'appuyant sur les
lycéens, les jeunes étudiants et les révolutionnaires qui réclamaient le
départ de la France, conduisit – peut être trop rapidement – l'Archipel à la
viabilité incertaine aux solutions radicales.
Des partis de clientèle
L'absence de journaux locaux, et
de programmes radiophoniques instructifs
firent des Comores une proie facile pour les notables des principaux
villages qui, après palabres, se prononçaient pour un homme et lui restaient
facilement acquis.
L'absence d'idéologie, sauf pour les partis d'opposition, favorisa les
hommes aux dépens des partis. D'ailleurs ces derniers n'avaient pas de
véritable dénomination, ils étaient affublés de vocables on ne peut plus
simplistes, correspondant à la couleur des bulletins de vote utilisés :
bulletins blancs pour le « Parti Blanc » du Prince Saïd Ibrahim, bulletins
verts pour le parti de Saïd Mohamed Cheikh, l'UDC
(Union
démocratique comorienne).
– Saïd Mohamed Cheikh
et le Prince Saïd Ibrahim
Les deux hommes, à la personnalité fort différente, allaient dominer la vie
politique de l'après-guerre jusqu'en 1970 ; leur concurrence ne s'atténua
qu'en 1959, lorsque deux sièges de députés furent accordés à l'Archipel.
Saïd Mohamed Cheikh, né en 1905,
était issu d'une lignée prestigieuse.
Élève studieux, il poursuivit ses études à « Le Myre de Villers » à
Tananarive, dans la section médicale, d'où son titre imposant de «
Premier Docteur de l’Archipel », dans un milieu de faible culture
occidentale. S'appuyant sur les campagnes, poussant les paysans à occuper «
en grattes » les terres de la SAGC,
il jouit très vite d'une grande popularité.
Saïd Ibrahim, héritier de l'hinya Pirusa et fils aîné du dernier lit
de Saïd Ali, naquit en 1911 ; il fit également ses études à Tananarive. Il
fut chef de canton dans l'entre-deux-guerres ; moins fantasque que son
demi-frère Saïd Hussein, il représentait l'espoir politique des notables,
ce qui lui valut la dénomination usurpée, selon les puristes, de « Prince ».
Très courtois, très intègre, quoique timide, voire effacé, portant le lourd
fardeau d'une lignée prestigieuse de Ntibe, il fut rendu responsable
du traité de 1885 avec Léon Humblot et battu aux élections de 1945 par Saïd
Mohamed Cheikh. Il essaya, sans succès, de lui ravir son siège jusqu'en
1957, s’appuyant sur son parti, « L'Entente Comorienne ».
– Le « Cheikhisme »
(1961-1970)
Le 31 décembre 1961, Saïd Mohamed Cheikh quitta son siège de député et
devint président du Conseil de gouvernement ; il le resta jusqu'à sa mort,
en 1970. Cette période de dix années, qui vit le transfert de la capitale,
le transfert des compétences administratives ainsi qu’une effervescence
intellectuelle et politique, demeura ancrée dans la mémoire collective comme
une ère de progrès. Ce président charismatique, populaire mais autoritaire,
dans la lignée des grands administrateurs français, reste, pour la majorité
de la population, le père virtuel de l'Indépendance de l'Archipel.
Critique à l'égard de la France dans sa politique d'aide financière et
culturelle, il sut se montrer clairvoyant dans le processus indépendantiste.
Dans un journal malgache, le 16 octobre 1968, le président déclarait :
"La France n'a jamais refusé l'Indépendance aux Comoriens, ceux-ci l'auront
quand ils la demanderont... Il reste à définir les modalités d'acquisition.
Cette Indépendance ne doit pas être précipitée. Il faut réfléchir à tout,
car c'est l'Archipel tout entier qui engage son avenir. Au fond, que
demandent les hommes, sinon leur liberté ? Cette liberté nous l'avons avec
notre régime actuel d'autonomie interne. Il nous manque pour faire figure de
pays indépendant la diplomatie, la défense et la monnaie. Croyez-vous qu'en
n'envoyant aucun représentant à l'ONU. les Comores soient pour autant
colonisées ? J'ai tout le temps de réfléchir à cette Indépendance
progressive, Indépendance dans l'amitié avec la France à qui nous devons
beaucoup...".
Les partis d'opposition
Le système électoral en vigueur
sous l'Autonomie interne, le scrutin de liste à un seul tour enlevaient tout
espoir aux forces politiques secondaires qui n'auraient pu être représentées
qu'à la proportionnelle. Aussi les partis minoritaires d'opposition, absents
de l'Archipel, ne s’appuyant que sur une propagande malaisée par tracts ou
par ondes
se caractérisaient-ils par une attitude radicale anti-française et
antigouvernementale fondée sur une idéologie révolutionnaire et l'octroi
immédiat de l'Indépendance.
– Les partis
indépendantistes
Le Mouvement de libération
nationale des Comores, le Molinaco,
fut fondé en 1961 à Dar-es-Salam. Mouvement
séparatiste, fondé par les Comoriens de Zanzibar et du Tanganyika,
s'inspirant largement de l'idéologie révolutionnaire de Julius Nyerere, ce
parti visait à libérer l'Archipel du colonialisme et de tout système qui
contribuait directement ou indirectement à la domination et à l'exploitation
des masses comoriennes.
Interdit à Moroni,
le MOLINACO
allait habilement mettre la France en difficulté à l'ONU
puis à l'OUA, par
le biais du Comité de décolonisation – encore appelé Comité des vingt-quatre
– soulignant, entre 1964 et 1968, le caractère colonial de l'administration
française.
La même année, le MOLINACO,
sans succès d'ailleurs, appela les Comoriens à se libérer par la violence.
Mais de 1968 à 1974, son responsable, Abou Bakar Boina ne reçut que l'appui
moral du Comité qui tergiversait, gagnait du temps, malgré de multiples
séances à New-York. En fait, le Comité avait bien saisi le côté marginal du
MOLINACO et s'il
le soutint au plan idéologique, il était impossible de lui donner
satisfaction au plan politique. Ce fut seulement en 1974, lorsque le
processus d'indépendance de l'île fut défini par la France, que l'ONU
exclut
le délégué français de la Conférence de la
FAO à Port-Louis
(Maurice) et, en septembre 1974, elle adopta une résolution demandant à la
France de faciliter la venue des membres du
MOLINACO dans
l'Archipel. Son leader, Abou Bakar Boina, fut accueilli à Moroni, le 26
octobre 1974, par deux mille militants enthousiastes.
En revanche l'ASEC
et le PASOCO,
deux mouvements d’obédience socialiste, fondés respectivement en 1966 et
1968, usaient d'un langage révolutionnaire caractéristique de l'époque et
réclamaient, eux aussi, l'Indépendance. Le premier, Association des
stagiaires et des étudiants des Comores, était issu de mouvements
d'étudiants comoriens en France, refusant l'aliénation et l'exploitation
française :
"qui maintient au pouvoir une
aristocratie parasitaire".
Il s'appuyait sur un petit organe
de quelques pages, excessif et souvent mal informé, « Trait d'union ». Le
PASOCO comme l'ASEC
développaient une idéologie anticapitaliste et anticolonialiste empruntant
beaucoup aux leaders socialistes comme Castro, Mao Tse Toung ou aux grandes
figures tiers-mondistes comme Frantz Fanon et Che Guevara. Contrairement au
MOLINACO, les
membres du Pasoco,
opposants reconnus, vivaient sur le territoire et occupaient des positions
de fonctionnaires subalternes. Leur chef était Sharif Saïd Ahmed. Les
dirigeants se recrutaient parmi les anciens de l'ASEC
et avaient pour support un organe ronéotypé, Uhuru
ou « Indépendance », qui tirait à 400 exemplaires. En milieu rural, les
dirigeants se déplaçaient de village en village et essayaient de diffuser
une doctrine « révolutionnaire » fondée sur l'expulsion des colons et la
création de coopératives, la nationalisation des sociétés exportatrices et
l’autosuffisance alimentaire.
– Le Mouvement
Populaire Mahorais, ferment de séparatisme
Il n'eut jamais avant 1976 de programme socio-économique, son seul objectif
était de maintenir, coûte que coûte, Mayotte dans l'ensemble français.
Les Mahorais eurent longtemps des
liens privilégiés avec Madagascar, Mahajanga Sainte-Marie et Nosy Bé.
D'ailleurs une partie de la population parle un dialecte sakalave et
certaines élites sont originaires de Sainte-Marie. Bien que musulmans, ils
n'ont pas cette ferveur grand-comorienne dans la pratique de la foi émanant
de liens très étroits avec Zanzibar.
Surtout les Mahorais ont des liens privilégiés avec la France puisqu'ils
avaient été libérés du joug « d'Adriantsouli » en 1843.
La cause la plus évidente de rupture fut la décision de transférer la
capitale de Dzaoudzi à Moroni par l'Assemblée territoriale. Dès 1958, le «
Congrès des Notables de Mayotte »
était créé, présidé par G. Nahouda qui réclamait, ipso facto, le
statut de département français. En 1959, face aux candidats grands-comoriens
(Saïd Mohamed Cheikh et le Prince Saïd Ibrahim), les électeurs mahorais
s'abstinrent. Entre 1959 et 1961, les élus mahorais essayèrent d'obtenir de
Paris un statut évolutif pour se désolidariser de Moroni. Cette dérive
institutionnelle fut refusée par les Anjouanais et les Grands-Comoriens qui
réaffirmèrent leur statut de TOM,
Archipel indivisible. Les créoles de Mayotte restèrent alors spectateurs.
Regroupés au sein de l'UDIM
(Union pour la Défense des Intérêts de Mayotte), ils étaient à la recherche
d'une solution transitoire pour leurs intérêts propres et cherchaient,
surtout, à obtenir des modalités d'indemnisation favorables en cas
d'Indépendance brutale.
Les départs successifs des diverses administrations du « Rocher »
appauvrirent l'île et alimentèrent la grogne. De nombreux fonctionnaires
métropolitains abandonnèrent domestiques, maîtresses ou concubines, ainsi la
population féminine de l'îlot était extrêmement sensibilisée. À son arrivée,
une expulsée de Madagascar, Mme Zeina Mdere, matrone illettrée mais
charismatique, déchaîna les passions par des discours francophiles enflammés
en langue mahoraise. Les députés mahorais soutinrent habilement Mme Zeina et
sa compatriote Zeina Meresse qui rendaient responsables, Saïd Mohamed
Cheikh, « l'homme du transfert ». Dans un souci de réconciliation, celui-ci
se rendit à Mayotte en août 1966, il fut bafoué par Mme Zeina.
Autoritaire, il répondit maladroitement à ces vexations par des mesures de
rétorsion : déplacements de l'unique médecin, en l'occurrence Martial Henry,
éviction de Marcel Henry du Conseil économique et social, privations de
licences aux commerçants importateurs et refus d'octroyer une barge à
Pamanzi.
Le retour de Marcel Henry allait permettre au
MPM de se structurer
entre 1967 et 1970. La détermination des femmes qui menaçaient de se coucher
sur la piste si un Moronien se présentait, coupa l'île du Gouvernement
central. Ahmed Abdallah comme Mohamed Ahmed achetèrent un domaine à Mayotte
(200 ha). Les Mahorais empêchèrent quiconque d'y travailler et les terres
périclitèrent.
À la mort du président Saïd
Mohamed Cheikh, la tension diminua et le Prince Saïd Ibrahim, pour montrer
sa bonne volonté, nomma Martial Henry, ministre de la Santé et installa un
bataillon de la légion à Dzaoudzi. Mais ces mesures d'apaisement furent
complètement annihilées par le discours de Pierre Messmer, ministre d’État
chargé des DOM TOM qui déclarait en janvier 1992 que :
« Mayotte française depuis 135
ans peut le rester encore pendant autant d'années, si elle le désire
».
la marche vers
l'indépendance (1968-1975)
*
les prÉmices
de l'État
lycÉen
catalyseur des forces d'opposition :
« pousser les vieux »
Entre 1968 et l'Indépendance, les opposants au pouvoir en place s'appuyèrent
sur les manifestations lycéennes pour le déséquilibrer et hâter la « Marche
vers l'Indépendance ».
Les grèves de janvier 1968 à Moroni
En janvier 1968, un Héron de Havilland de la Compagnie « Air Comores », en
provenance de Dar-es-Salam, heurtant une balise de vision nocturne de
l'aéroport d'Ikoni, proche du lycée, s'abîma en mer. De nombreux cadavres
flottant sur les eaux furent repêchés par les passagers du DC3 de Tananarive
qui venait d'atterrir, abandonnant leurs effets personnels sur l'estran.
Un journaliste de l'ORTF,
le soir même, se lança dans une diatribe moralisatrice contre les lycéens et
badauds accusés d'avoir faits les poches des sauveteurs plutôt que de
plonger pour récupérer les victimes. Le lendemain, le lycée fut saccagé, les
enfants de colons molestés et un défilé de lycéens, arborant des pancartes,
réclamait le départ du journaliste et du conseiller personnel du président.
Une intervention des parachutistes de Tananarive, un emprisonnement de
quelques heures créèrent une fraternité certaine entre ces premiers
résistants au colonialisme. Certains prirent le maquis trois ou quatre
semaines, rendant Ngazidja peu sûre, d'autres rejoignirent le
MOLINACO à Dar-es-Salam,
abreuvant d'insultes les professeurs coopérants français à Moroni.
Les lycéens avaient pris conscience de leur force, ils devaient en user par
la suite, en novembre 1973
et surtout après l'Indépendance.
Les
nouveaux partis d'opposition
En septembre 1968, naissaient
deux nouveaux partis, le Front démocratique (FD)
et le Rassemblement démocratique du peuple comorien (RDPC).
Ils regroupaient des hommes nouveaux, ayant moins de trente ans, hostiles au
président Cheikh, ayant fait l'anda,
donc tous notables. Parmi eux, des politiciens actuels, comme Ali Mroudjae,
Mohamed Hassanaly, Saïd Bakar Tourqui, élurent le cousin de Saïd Ibrahim, le
prince Djaffar, comme président et Mouzaoir Abdallah comme secrétaire
général. Leur mot d'ordre interne était : « Pousser les Vieux », slogan
souvent répété lors des manifestations lycéennes de janvier 1968. Mouzaoir
et Mroudjae obtinrent la démission du gouvernement en place. Le pouvoir
lycéen s'était pour la première fois révélé, coupant le vieux président
Cheikh de la jeunesse de l'Archipel.
La mort de
Saïd Mohamed Cheikh et l'éviction de Saïd Ibrahim
Après la mort en mai 1970 du
leader des « Verts », le Prince Saïd Ibrahim accéda au pouvoir, mais sa
gestion attentiste et frileuse facilita toutes les manœuvres. Un congrès
extraordinaire du RDPC,
le 12 mars 1972 fit adopter une alliance tactique avec l'Union démocratique
des Comores, le « Parti Vert », maintenant dirigé par Ahmed Abdallah. Aussi
le 12 juin 1972, à la première réunion extraordinaire de la Chambre, le
Prince Saïd Ibrahim fut censuré par vingt-quatre voix contre six. Djaffar,
un noble moronien, venait d'abattre son cousin au profit du négociant
anjouanais. Le 10 septembre 1972, l'union de ces deux partis donnait
naissance à l'UDZIMA
qui, un moment, fut appelé « Parti Bleu ». Abdallah accéda à
la présidence du Conseil de gouvernement. Le parti avait admirablement
fonctionné : porter de jeunes politiciens au pouvoir.
Mais des intérêts contraires allaient diviser en trois courants ce nouveau
parti vainqueur. Le cœur, c'est-à-dire l'UDZIMA
(Union
nationale pour la démocratie aux Comores), passait sous le contrôle d'Ali
Mroudjae ; le RDPC reprenait son autonomie en affichant deux tendances :
celle du secrétaire général Mouzaoir Abdallah et celle plus à gauche, avec
comme leader Saïd B. Tourqui ; Mohamed Hassanaly se repliait à Mohéli pour
développer l'UJAMA
(Parti de la communauté), excroissance de l'UMMA
(Parti du peuple). Enfin, le prince Djaffar, toujours modeste, réglait les
affaires courantes en attendant les élections législatives du 3 décembre
1972.
La création de l'UMMA,
Parti du peuple
Comment cette union des contraires entre Saïd Ibrahim, les notables
sultaniques et Ali Soilihi, le laïque populiste put-elle naître ? Ali
Soilihi, après le coup d'État du 3 août 1975, faisait des débuts de l'UMMA
une quasi légende :
" À partir de 1968, les paysans m'ont demandé de me présenter aux élections
pour essayer de trouver une autre voie (...) Or à la mort de S. M. Cheikh,
le prince Saïd Ibrahim fut investi par la Chambre qui était une Chambre du
"Parti Vert". Le Prince m'a demandé de le seconder et j'ai occupé le
ministère de l'Équipement pendant un an et demi.(...) J'ai entraîné le
Prince à être renversé car il n'y avait pas d'entente entre ses conceptions
politiques et les classes qui disposaient de la majorité à la Chambre...
Jusqu'à cette date, je n'avais pas de parti politique, j'avais des amis, on
nous appelait "MRANDA"
(l'entraide). En septembre 1972, nous avons créé l’UMMA. avec le Prince et
ses amis. En deux ans et demi, nous avons renversé la situation : avec 27 %
de voix sur les îles, nous n'avions pas de représentant dans un scrutin de
liste majoritaire. Nous avons donc constitué l'opposition rassemblant les
autre forces patriotiques : le MOLINACO, le PASOCO, le
RDPC, l'UJAMAA
et nous avons constitué le Front national uni".
Libération du 8 septembre 1975, "Un
interview d'Ali Soilihi" par Félix Germain.
En fait, Ali Soilihi, élu député en 1967, appartenait au Parti Vert ; quant
à la censure du gouvernement de Saïd Ibrahim, elle n'était pas due à Ali
Soilihi, mais à la pression de la jeunesse lycéenne, soutenant le
RDPC désirant
l'Indépendance.
La création de l'UMMA
répondait, il est vrai, à la création de l'UDZIMA.
Or l'UMMA
anti-indépendantiste, perdante aux élections du 3 décembre 1972 face à l’UDZIMA,
fut récupérée par Ali Soilihi qui noua les dialogues nécessaires pour
regrouper les petits partis dans une dynamique d'opposition. Le Front
national uni prenait appui sur la jeunesse lycéenne et les jeunes paysans
des domaines de Saïd Ibrahim qui démontrèrent leur force dans plusieurs
actions violentes.
L'accueil enthousiaste, le 26 octobre 1974, du leader du
MOLINACO, Abou Bacar
Boina, montrait sans équivoque que cet ex-parti du Prince était devenu un
parti du peuple et que son chef incontesté était Ali Soilihi.
* les ratÉs
de l'autonomie
Les trois dernières
années de l'Autonomie interne, une succession de choix insolites et de
circonstances imprévues, allaient conduire l'Archipel à une rupture avec la
France, puis vers une radicalisation gouvernementale déséquilibrante, voire
néfaste à l'Archipel et à Moroni.
Un scénario classique
vers l'Indépendance
Dans une visite à Georges
Pompidou en janvier 1973, Ahmed Abdallah, nouveau président du Conseil de
gouvernement, négocia, sur cinq ans, l'accession à l'Indépendance entérinée
par une déclaration commune le 15 juin 1973.
Il était prévu une consultation des populations, mais la position française
était incertaine : les députés RPR,
comme Michel Debré ou Pierre Messmer, désiraient un vote par île, alors que
le texte soulignait « l'unité de l'Archipel », solution
du ministre des DOM-TOM
Stasi
et du président Georges Pompidou. Depuis décembre 1972, Abdallah disposait
d’une bonne majorité à la Chambre et avait réduit l'audience du
MPM. Habile négociateur,
il espérait s'installer au pouvoir pour de longues années.
Les
difficultés d'Ahmed Abdallah
La mort du président Pompidou
voyait le départ d'un grand politique, insensible aux « ultras »
RPR et propice à l'unité
de l'Archipel. Par malchance, Moroni choisit de soutenir Jacques
Chaban-Delmas comme candidat aux élections présidentielles en mai 1974,
alors que Mayotte, par opposition, supporta Valéry Giscard d'Estaing. Ce
dernier, élu, fit un cadeau royal au
RPR en ne dissolvant pas l'Assemblée nationale.
Les députés favorables au MPM,
Pierre Messmer et Michel Debré, la mouvance Foccart, les barons du gaullisme
proches de J. Chaban-Delmas, n'appréciant guère la défection de Jacques
Chirac en faveur de Giscard d'Estaing, trouvèrent là une bonne occasion de
mettre les deux néophytes en difficulté,
d'autant que le ministre des DOM-TOM,
Olivier Stirn, ne brillait ni par ses convictions politiques ni par sa
connaissance des dossiers.
La consultation des populations des Comores par le référendum du 22.12.74
sur l'accès de l'Archipel à l'Indépendance, fut un succès pour l'UDZIMA
:
"À l'issue d'une campagne sans passions",
les trois îles optaient pour le «oui » ( 94,56 %) Mayotte pour le
« non », avec 63,82 % des voix, mais le vote global
est toujours d’actualité. Profitant du refus mahorais l'opposition, par les
voix du Prince Saïd Ibrahim et de Boina, réclama de nouvelles élections pour
la préparation de la Constitution et tous les opposants, de Marcel Henry à
Ali Soilihi, firent, durant six mois, une campagne de dénigrement vis-à-vis
d'Ahmed Abdallah, soulignant sa richesse d'origine douteuse et son
incompétence politique.
Le sort s'acharna sur l'Anjouanais et son parti car une épidémie de choléra
s'abattit sur Ngazidja, pendant son absence de mars à avril 1975.
Devant une telle agitation, le président concédait « une Table ronde » à
tous les partis, sauf au MPM,
mais de nombreux désaccords discréditèrent la classe politique. Sentant son
adversaire en difficulté, Mouzaoir Abdallah, président de la Chambre,
déclencha une crise politique en démissionnant en avril 1975 et en déclarant
au Monde que :
"l'Archipel se trouvait dans un vide juridique...".
Le président Abdallah, lâché par le
RDPC, se retrouvait l'homme d'Anjouan dans un
monde hostile, grand-comorien. Les élections municipales du 1 juin 1975
confirmaient ce rejet qui gagnait Mohéli et Anjouan. Mais Paris faisait
confiance à Ahmed Abdallah, alors que le
MPM multipliait ses
contacts et ses voyages, sentant, « O divine surprise », que la nouvelle
équipe au pouvoir pouvait se laisser fléchir par :
"le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes".
Ainsi, peu à peu, la solide position politique d'Ahmed Abdallah acquise en
décembre 1972 s'était effritée et, en juin 1975, lorsque le projet de loi
sur l'Indépendance vint en discussion au Parlement comme au Sénat, tous lui
furent hostiles.
Blessé dans son amour-propre, Ahmed Abdallah déclarait à Jacques Chirac le
27 juin :
"Nous avons fait marche arrière de deux ou trois ans. C'est navrant et
écœurant. Le texte proposé par le gouvernement français a été tellement
amendé qu'il ne reste pas grand chose, au fond, pourquoi la France ne
dicte-t-elle pas le texte de la Constitution qu'elle désire nous voir
adopter ? Je ne proclamerai pas l'Indépendance avant de consulter mes
compatriotes, c'est-à-dire l'Assemblée comorienne et les partis politiques".
* l'indépendance unilatérale
De retour à Moroni le 4
juillet 1975, Ahmed Abdallah « ignora le délégué général de la République
Henri Beaux »,
pour manifester avec ses amis de l'UDzima
aux cris de Uhuru,
« Indépendance ». Le 5 juillet en djoho et turban d'argent, il
pénétra dans la Chambre des députés et déclara :
"l'Indépendance immédiate et unilatérale de l'Archipel dans ses frontières
coloniales, c'est-à-dire Mayotte, Mohéli, Anjouan et la Grande Comore".
Immédiatement le Délégué général décréta l'État de Siège et la légion prit
position, durant 48 heures, autour des « bâtiments d'État », poste,
aéroport, radio. De leur côté, les députés mahorais dénonçaient à Paris, par
télégramme, la décision illégale du gouvernement comorien.
Le 8 juillet, à 9 heures, la Chambre des députés s'érigea en Assemblée
nationale provisoire et nomma Ahmed Abdallah chef de l'État. L'Assemblée
accorda, aux seuls musulmans, la nationalité comorienne et frappa
d'ostracisme la minorité créole des colons, alors que Mohamed Taki
installait son PC,
sa police, sa garde dans les locaux du Centre de formation administrative.
L'Indépendance était acquise, mais la démocratie comorienne était fortement
ébranlée.
**
*
À l'aube de
l'Indépendance et après un siècle de protectorat et de colonisation, les
Grands-Comoriens ont regardé, amers, leur passé et se sont interrogés sur
leur avenir. Si de 1946 à 1975, le bilan économique et social de l'Archipel
n'a pas été exemplaire1946 à 1978, on
peut, sans crainte, dire qu'il a été inexistant durant l'entre-deux-guerres
et carrément aliénant sous le protectorat, où un aventurier put s'octroyer,
sans vergogne 52 % de l'île.
Malgré tout, la France, en 1975,
a pu laisser une construction politique, grâce à son action centralisatrice,
les quatre îles ayant été, pour la première fois de leur histoire, réunies
durant près d'un siècle. Quelles que soient les raisons mahoraises ou
métropolitaines, c'est cette unité qui a prévalu dans la pensée des deux
premiers présidents de la Ve
République française.
Jusqu’en 1973 les chefs du MPM,
Marcel Henry et Adrien Giraud, n’osaient caresser l’espoir
d’une séparation. Il a fallu les querelles entre parlementaires
UDF et
RPR, la conviction de
Pierre Messmer, alors Premier ministre, conjuguée au décès du président
Pompidou et surtout, adjuvant essentiel, la faute politique d’Ahmed Abdallah
espérant forcer le destin en plaçant Paris au pied du mur par un acte
illégal, pour donner corps à cette utopie.
Par ailleurs, ces trente années
de l'Autonomie interne ont redonné à l’Archipel et plus précisément aux
Grands-Comoriens une dignité, un pouvoir réel avec Conseil de gouvernement,
Chambre des députés et capitale en 1962. Cependant, elles ont prorogé un
système administratif français fondé sur un fonctionnement trop lourd pour
l'économie de cette petite communauté. La France, en pleine croissance
économique, a équilibré sans rechigner des budgets certes modestes, mais
dans des proportions de plus en plus élevées. Ahmed Abdallah et ses amis
pouvaient-ils imaginer véritablement que l’Indépendance impliquait économie,
contraintes budgétaires, risques d’instabilité au plan politique et social ?
Toutefois, l'observateur attentif aurait pu percevoir les prémices du
changement : la guerre a privé d'études une génération de Comoriens nés
entre 1920 et 1935, aussi une coupure politique nette s'est-elle faite entre
les notables et leurs cadets. Une jeunesse contestataire et boursière à
Paris, un parti socialiste en accord avec les pensées idéologiques
castristes et maoïstes du moment, n'ont pu que séduire les lycéens dans une
île sans enseignement supérieur. Ces jeunes intellectuels ont rejeté en bloc
modèle occidental, coutumes et religion ; la révolte de janvier 1968 leur a
fait prendre conscience de leur force. Il ne leur restait plus qu'à se doter
d'un chef charismatique pour faire basculer le destin de l'île.
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