Sakina M'Sa

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Styliste plasticienne, c’est ainsi que se définit Sakina M’Sa, autodidacte comorienne qui, à 30 ans et des poussières, aime à citer parmi ses références le Bauhaus, Brecht ou le Masssilia Sound System. « Je suis hybride, entre deux cultures. Et dans mes créations, je revendique ce que je suis. » Sur ses vêtements, elle coud des petits bouts de tissus préalablement enfouis à Paris, Dakar, ou à la Réunion : « La terre, c’est le lien unique entre les individus actuels et passés. ».

A sept ans elle découvre la France, à quatorze ans, cette punkette inspirée crée ses vêtements qu’elle enfile à la porte de l’appartement familial pour échapper aux foudres de son père. Une rencontre lui permet, grâce à une bourse, de mener à bien son travail, qu’elle décline à travers des manteaux déstructurés en couverture de déménageurs, des vestes à capuche en toile à matelas ou des chemisiers en lin lurex, ode à la lumière de ses songes.

Laurence Benaïm – « Le Monde » – (Le Labo, le catalogue des créateurs des Galeries Lafayette)

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Son site Internet : http://www.sakinamsa.com

Autres pages consacrées à Sakina M'Sa :

Wikipédia : https://fr.wikipedia.org/wiki/Sakina_M%27sa

Sakina M’sa, pasionaria d’une mode de combat - Le Monde du 4/12/2015 :

http://www.lemonde.fr/afrique/article/2015/12/04/sakina-m-sa-pasionaria-d-une-mode-de-combat_4824867_3212.html

Biographie

Sakina M’Sa est née en 1972 à Nioumadzaha sur la plus grande île des Comores. Elle a sept ans quand sa famille arrive à Marseille, et c’est dans cette ville que lui viendra très tôt la passion de la mode.

Elle suit des études de stylisme à l’Institut Supérieur de la Mode, parrainée par Marylin Bellieud Vigouroux, présidente de l’Institut Supérieur de Mode Méditerranée.

Après une période d'apprentissage auprès de la costumière Geneviève Soevin Doering, elle s’oriente très vite vers la recherche d’un "vêtement signe", un vêtement qui se donnerait autant à penser qu’à voir. Elle développe alors un travail très personnel, jusque dans la présentation de ses "défilés performances", pour tenter d’exprimer sa vision "philosophique" du vêtement. Jean Baudrillard la soutient dans ses recherches depuis trois ans.

Elle s'installe à Bagnolet, s'insère passionnément dans le tissu social et aime à faire défiler les « Princesses du 93 » pour présenter ses collections. En juin 2000, elle présente la collection « odyssée 2001 » dans la gare Eurolines à Bagnolet. C’est un défilé qui choisit des mannequins différents : des jeunes filles du quartier, les résidentes de la maison de retraite de la ville, et des élèves d’écoles de cirque.

Elle réunit un public multiple, composé de gens de la cité et de personnalités (Monique Lang, Rona Hartner Jean Baudrillard…). Parmi les cinq cents personnes présentes à ce défilé : l’acheteuse des Galeries Lafayette, qui lancera sa marque au Labo des créateurs. La même année, Maria Luisa diffuse sa collection.

En mai 2002, c’est aux côtés de Vivienne Westwood que Sakina M’Sa présente son défilé automne/hiver 2003 intitulé « Subtexture » aux Galeries Lafayette de Berlin, collection qu’elle avait présentée à l’espace LVMH (Paris, Place Vendôme) un mois plus tôt.

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Carte d’identité de la marque

Nom : Sakina M’sa

Date de naissance : depuis 1994

Ligne : Sobre, élégante, structurée et pointue

Philosophie : La marque Sakina M’sa réalise des vêtements pour des « êtres humains ». Malgré son positionnement, elle a pour objet d’être une marque haut de gamme, et proche des gens. C’est un vêtement à vivre et à penser. Elle fait intervenir la réflexion des sociologues dans un souci de préserver l’intégrité des clientes, actrices d’une société moderne en mutation. La styliste ambitionne de créer des vêtements parfaitement adaptés à la personne qui les porte, reflétant comme une seconde peau une identité, exprimant au-delà du style ses multiples dimensions (sociologique, esthétique, humaine).Marque de fabrique :enterrement des tissus. Sakina M’sa a démarré un processus de création sur la mémoire. Cette démarche commence en 1994 ( date du premier tissu enterré). Avant de quitter son pays natal, sa grand-mère lui fait promettre « l’éternité », en lui demandant d’enterrer un objet à sa mort. A la disparition de sa grand-mère, Sakina M’sa enterre un tissu, à sa mémoire. Cet acte divin donne la première caractéristique de la marque Sakina M’sa. Un vêtement mémoire, imprégné par « l’éternité » et la présence de sa grand-mère.

Particularité : Dans la grande tradition de la couture et malgré la fabrication en série, un numéro et une date de naissance sont inscrits sur chaque vêtement qui reste ainsi unique aux yeux de son porteur. La cliente. Sakina M’sa a une philosophie liée au vêtement éthique. Les étiquettes n’apparaissent pas à l’extérieur, elles disparaissent, laissant place à l’identité de chacune. No logo No Gogo !

Positionnement : L'originalité de la création, la qualité de la fabrication et de la finition se retrouve dans le prix. Celui-ci demeure cependant "correct" et n'apparaît pas comme un facteur de désistement d’achat. Les clients achètent ces vêtements sur un coup de foudre mais aussi après réflexion sur un produit créatif possédant un très bon rapport qualité prix.

Expositions :

2004, Février, Corner dans le magasin Franck et Fils, avec la collection Printemps Eté 2004.

2003, Corner au printemps Haussman,avec des tee shirt «  petit bateau » transformés ( en parallèle àl’exposition Modamorphose).

2002, Sept, Citoyens Bohèmes, Printemps Haussmann, installation « Sous le sol ».

2001, Août, « Styliste invitée », salon Mode in France, présentation de l’été 2002, Hôtel Impérial de Tokyo, Japon.

2001, Mai, « Art Dealer », galerie Roger Pailhas, Marseille.

1993-1992 Exposition de chapeaux-bigoudis, Espace Paul Ricard, Paris, avec Fred Sathal et les créateurs de l’Espace Mode Méditerranée.

Prix 2000 à 2003 :

2003, Trophée de la diversité entrepreunariale remis par Renaud Dutreil, secrétaire d’état aux PME.

2002, Sakina M’sa a été élue Ambassadrice de la Réussite en Seine-Saint-Denis et a reçu le prix de "Talents des Cités" Remis par Claude Bartolone, ancien ministre de la ville.

2001, Lauréate du Prix Salavin Fournier (Fondation de France), remis par la présidente du jury Agnès b.

2000, Grand Prix de la Biennale Internationale du Design de Saint-Étienne.

Les Défilés : Collection Printemps Été 2001 - (Zoll) Salle des anciens Monuments français - Trocadéro (Paris).

Collection Automne Hiver 2003-2004 Espace Richelieu
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Manteau “aileron“ pour le film A Sound of Thunder

Cinéma & Musique :

2003, juin, Sakina M’sa habille l’actrice Eva Mendés, à l’occasion de la promotion du film 2 fast 2 furious en France mai, Le mannequin de la nouvelle pub Siemens est habillée par Sakina M’Sa.

2002, juin, Réalisation de costumes pour la partie science fiction du film hollywoodien « A SOUND OF THUNDER » réalisé par Peter Hyams, avec Catherine McCormack, Edward Burns, Sir Ben Kingsley (sortie printemps 2004 - Warner production). Elle habille entre autres Catherine Mc Cormack.

2001, novembre, Habille la comédienne Ludivine Sagnier , pour le Festival de Berlin, présentation du film « Huit Femmes », de François Ozon.

2000, mai, Habille la comédienne Rona Hartner Festival de Cannes, film « Gadjo Dilo » de Toni Gadlif.

94-93, Costumière pour des pièces de théâtre : Ste Jeanne des Abattoirs, Bertold Brecht... et pour des clips vidéo.


Sakina M'sa, la mode intelligente (2008)

Interview de Sakina M'sa dans le magazine Afriscope n°6, juin/juillet/août 2008. Voir la page http://comcom-style.skyrock.com/23.html

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Avec bonheur et liberté sa mode jette des ponts par-dessus les classes sociales et les préjugés. Sakina M'sa n'en finit pas d'étonner, elle cite Céline et Baudrillard, travaille à la Goutte d'Or et expose au Petit Palais, écrit des poèmes quand elle ne dessine pas des robes. Ce petit bout de femme de 1 mètre 51, venue des Comores avec ses parents à l'âge de sept ans, a réussi à se faire une place dans la haute couture parisienne. Sans rien perdre de sa singularité.

Propos recueillis par Ayoko Mensah.

Afriscope : Comment cette passion pour la mode vous est-elle venue ?

Sakina M'sa : Cette passion reflète mon goût de la différence. Je suis née aux Comores mais j'ai grandi à Marseille, dans un quartier populaire. À 14 ans j'étais punk. Au collège, j'appréciais une certaine mixité sociale et détestait les phénomènes de clonage : tout le monde se met à porter les mêmes vêtements, la même marque, etc... Quelle monochromie ! J'ai eu envie de me démarquer en devenant punk... par provocation. Je me suis mise d'abord à customiser mes jeans. Puis je me suis intéressée aux revendications sociales de ce mouvement. Dévoreuse de livres, j'ai découvert l'écrivain noir américain Chester Himes. Ca m'a donné envie d'être en rapport avec l'art mais, à cette époque, je n'envisageais pas de m'accomplir dans la mode. Progressivement, j'ai compris que la mode ne se réduit pas à la longueur de jupe de Claudia Schiffer. J'ai découvert qu'on pouvait y mettre de la poésie, de l'image, de la musique... bref, tout ce que j'aime.

Afriscope : Comment avez-vous débuté dans ce métier ?

Sakina M'sa : J'ai eu la chance de faire la rencontre de Marilyn Vigouroux (épouse de Robert Vigouroux, maire de Marseille entre 1986 et 1995, ndlr) qui a financé une grande partie de ma scolarité dans une école de mode. Rimbaud dit qu' « à 17 ans, on n'est pas sérieux », j'ajoute que l'on n'a pas peur non plus et que tout est possible ! Un jour, à la lecture d'un quotidien marseillais, j'apprends que Marylin Vigouroux va ouvrir une grande maison de la mode à Marseille pour soutenir les créateurs de la région. Alors, j'ai pris mon téléphone pour l'inviter à mon premier défilé que j'organisais au collège. Les mannequins, c'était mes copines. Mes créations étaient faites de toile cirée, de torchons empruntés à ma mère, de boîtes de conserve et de carton. Cela a beaucoup amusé Marilyn. Ca m'a aussi permis de compter parmi les premières boursières de l'Institut Supérieur de la Mode.

À la fin de mes études, je suis montée à Paris. La sagesse aurait voulu que j'effectue un stage dans une maison de couture. En réalité, j'ai travaillé d'abord dans une radio puis exercé des petits boulots avant de revenir à ma passion. J'ai alors pris l'initiative d'intégrer une mission locale pour l'emploi à Bagnolet afin de transmettre mon savoir-faire à des jeunes. Alors que mes copines étaient en stage chez Christian Lacroix, moi je donnais des cours de stylisme et de couture dans les quartiers. Entrer dans la mode par cette porte fut pour moi une chance. Ca m'a permis de construire un discours, de dire la mode d'une autre façon.

Afriscope : Vous vous êtes singularisée en enterrant des tissus avant de les utilisez dans vos créations. Comment définissez-vous votre démarche créative ?

Sakina M'sa : Je me définis d'abord comme une ouvrière, une laborantine. Pour parler de ma démarche, je serais tentée d'évoquer un univers différent : la cuisine par exemple. J'aime faire la cuisine et recevoir des amis. J'achète mes ingrédients au marché et compose ensuite un plat sans me contraindre. Chaque collection doit avoir quelque chose d'excitant et être prétexte à la rêverie. Ce ne sont pas les paillettes qui me font rêver mais plutôt quelque chose de fugace. Ce qui m'intéresse c'est le vêtement comme objet pratique. Comment un vêtement en tant qu'objet peut-il définir une personne, la rendre heureuse ? Notre société se trompe en érigeant des diktats, des stéréotypes qui nous embarquent dans une forme de schizophrénie. Pour moi, le vêtement doit servir en tant que signe. Mon vêtement est un vêtement-ombre, qui doit être capable de révéler une personnalité.

Afriscope : Qu'est-ce que symbolise pour vous le fait d'enterrer des tissus ?

Sakina M'sa : Ce geste est lié à ma grand –mère. Lorsque mes parents ont décidé de quitter les Comores, toute la famille les a soutenus, sachant les subsides qu'allait représenter notre départ pour l'Europe. Moi, je n'avais pas envie de partir. À l'approche de mon départ, j'ai fait un rêve dans lequel les Français m'apparaissaient vivre dans des tiroirs ! Et je ne voulais absolument pas me retrouver dans un tiroir ! J'ai parlé de ce songe à ma grandmère qui savait interpréter les rêves. Elle m'a rassurée et m'a demandé d'enterrer ce qui m'était cher si jamais elle venait à disparaître. Lorsqu'elle est décédée, je travaillais sur des costumes pour une pièce de Brecht et j'essayais différentes techniques pour faire vieillir des tissus sans parvenir au résultat que je cherchais. J'ai alors enterré dans mon jardin, comme elle me l'avait demandé, ce qui m'était le plus cher : un morceau de tissu. Quelques jours plus tard, un chien l'a déterré. Le tissu était sale, rongé mais j'ai tout de suite vu qu'il avait ce que je recherchais. Ce rapport essentiel à la terre me vient de ma grand-mère...

Afriscope : Comment avez-vous rencontré le sociologue Jean Baudrillard ? Que vous a-t-il apporté ?

Sakina M'sa : J'ai d'abord rencontré son épouse, Marine. Puis lui-même. Nous avons lié une forte amitié. La pensée de Jean Baudrillard m'inspire énormément, que cela soit sa critique de la société de consommation, son analyse de « la disparition du réel », sa conception de l'objet et de sa puissance de séduction... ou bien d'autres sujets encore. Tout cela nourrit mon regard sur le monde et ma démarche créative. Ma collection Printemps-Été 2008 lui rend hommage. Marine et Jean m'ont beaucoup soutenue.

Afriscope : Depuis deux ans, vous avez créé l'association Daïka dans le quartier de la Goutte d'Or à Paris, où se trouvent votre atelier et votre show-room. Qu'est-ce que Daïka ?

Sakina M'sa : En m'installant rue des Gardes, dans le 18ème arrondissement, j'ai créé un atelier de couture ouvert à des femmes du quartier. Avec elles, j'ai préparé et réalisé l'exposition « l'Étoffe des héroïnes » qui s'est déroulée au Petit Palais, à Paris, l'an dernier. L'association est née à ce moment là. Elle compte deux pôles : l'insertion professionnelle par la mode et la médiation culturelle. Aujourd'hui, grâce à nos activités et à des commandes extérieures, nous prévoyons l'embauche de huit personnes !

Afriscope : Votre conception de la mode et de votre travail possède une forte dimension sociale. Aujourd'hui, vous semblez avoir réussi à tisser autour de vous un « tissu social » unique, qui transcende les origines et les classes sociales. Êtes-vous attentive à cette transversalité ?

Sakina M'sa : Elle est essentielle pour moi. Elle reflète ma personnalité. Je n'éprouve aucun complexe par rapport à mes origines géographiques et sociales ; je suis à l'aise dans tous les milieux. Avec Jean Baudrillard, j'ai compris que ma seule façon de résister au mondial c'est ma singularité acquise par le travail. Lors de mes défilés, je suis heureuse de voir parmi l'assistance un conseiller de LVMH, les mamans de mon quartier, les directeurs de centres sociaux... la vie en somme. Je veux que mes défilés reflètent la vie !

Afriscope : Vous travaillez également avec des adolescents...

Sakina M'sa : Depuis un an, je travaille avec les élèves d'une classe de 3ème dans un collège de Noisy-le-Sec, en Seine Saint Denis. Je leur propose un travail et une réflexion sur le thème « marque/démarque ». À quoi servent les étiquettes ? Comment peut-on se démarquer sans étiquette ? Nous réfléchissons, nous échangeons. Cette jeunesse qui paraît parfois violente, par le verbe ou par le geste, cache en fait une certaine fragilité. L'enseignement artistique doit occuper une place essentielle aujourd'hui pour amoindrir les clivages sociaux et laisser une place aux émotions. L'Éducation nationale a tout intérêt à prendre en considération ces émotions qui sont très fortes chez les jeunes. J'apprends beaucoup avec eux. De mon côté, j'essaye de leur ouvrir des horizons. Je leur dis qu'il y a 3000 possibilités dans un seul instant. Rien n'est figé. À chacun de décider ce qu'il veut faire.


L'événement 2005 : un film documentaire sur SAKINA M'SA

LA GRIFFE : un film de Chantal Picault.

Sakina M’Sa - France - 10 février 2008 - par Jen-Michel Djian

Sakina est une jeune styliste de mode qui a su faire son trou et développer toute une collection à la fois originale et à la portée du plus grand nombre. Article de Jeune Afrique transmis par notre ami Ibrahim YAHAYA.

Longtemps, elle a exprimé sa révolte à travers les vêtements. À 35 ans, la styliste comorienne a fini par se tailler une place dans la haute couture parisienne.

Ce petit bout de femme de 1,51 m, toute de sourires vêtue, semble naturellement dominer son monde. Comme le faisait naguère, du haut de son 1,82 m, son grand-père comorien en lui indiquant « d’un geste » la marche à suivre. De son océan Indien natal, Sakina M’Sa, trente-cinq printemps cette année, garde avant tout le souvenir de ce grand-père-là. Mais elle se souvient aussi de… la pluie. Quand elle y est retournée, en 2000, il pleuvait des cordes. Une chance. Car les huiles de bourrache et d’onagre, le bois de santal avec lequel on fabrique les masques de beauté, sans parler de la terre elle-même, se sont mis à dégager leurs effluves envahissants. Elle en avait besoin pour continuer à rêver. Aujourd’hui encore, elle enfouit dans la terre des morceaux de tissu aux quatre coins de la planète, pour les exhumer ensuite, gorgés d’odeurs et de couleurs. Cela l’inspire, dit-elle ?

Magicienne du textile Quand sa famille quitte les Comores et s’installe à Marseille, Sakina a 7 ans. Son père est boucher, sa mère fait des ménages. La fillette passe le plus clair de son temps à crayonner dans son coin. Trente ans après, ses parents n’ont toujours pas compris pourquoi, à l’époque, faute de machine à coudre à la maison, elle chapardait une agrafeuse pour stopper un ourlet ou rapiécer un cotillon avec des chutes de molleton. La styliste perçait déjà sous la couturière, mais personne n’y voyait rien. Sauf peut-être la costumière Geneviève Sevin-Doering, directrice d’une école de mode marseillaise où Sakina finit par atterrir à l’âge de 15 ans. La costumière devine rapidement que cette boule de nerfs a la passion de la création. C’est la toute fin de l’époque punk et Sakina adore ce style musical et vestimentaire. Elle en a conservé une manière bien à elle de cisailler en tous sens les couleurs et les tissus. De métamorphoser les guenilles. De torturer la toile cirée comme les fanfreluches. Son truc, c’est l’alliage des contraires. Cette styliste en devenir est déjà une magicienne du textile. Maryline Vigouroux, alors femme du maire de Marseille et future patronne de l’Institut supérieur de la mode (dans cette même ville), ne s’y trompe pas, lors d’un défilé organisé dans l’école de Sakina. Mi-séductrice mi-opportuniste, la jeune Comorienne capte son attention. La voilà propulsée au firmament des couleurs, des textures et des formes. Là où, bien plus tard, elle trouvera son paradis : la haute couture.

D'Agnès B à Baudrillard Mais à la différence des grands, qui ont tendance à s’agiter en circuit fermé dans les beaux quartiers de Paris, elle choisit délibérément le 18e arrondissement. « La Goutte d’Or, dit-elle, c’est mon ancrage, mon territoire. Je suis passée des murs graffés de Bagnolet à la rue des Gardes avec ce même sentiment d’être dans l’altérité totale. Vous connaissez cette définition de Baudrillard ? “L’altérité, c’est ce qui fait que personne ne peut se faire rire en se chatouillant soi-même.” Eh bien, moi, j’éprouve le plaisir d’exister de la même manière. Ici, j’ai pignon sur rue et les gens me comblent. » Isabel Marant, sa copine styliste, s’ébaubit. Agnès B la salue bien bas. Comment s’étonner que le sociologue et philosophe Jean Baudrillard se soit, à son tour, laissé séduire (même si elle fut d’abord repérée par Marine, son épouse) ? Ils sont devenus amis. Jusqu’à sa dernière heure, elle est restée la confidente de l’auteur du Système des objets. Apparemment, Bertrand Delanoë a pris le relais. Depuis qu’elle a exposé, deux ans de suite, ses collections au Petit Palais, le maire (socialiste) de Paris ne jure que par elle. Il voit en Sakina le symbole de ce que sa ville est capable d’enfanter : une jeunesse métissée, incandescente mais généreuse… Des jeunes créateurs bourrés de talent, mais accessibles… Une mode ultraféminine mais qui n’hésite pas à afficher une dimension populaire… La Redoute, le géant de la vente par correspondance, commercialise quatre de ses modèles, grâce auxquels il réalise un chiffre d’affaires de 300 000 euros. Parallèlement, Sakina a créé un atelier de couture « populaire » pour favoriser l’insertion professionnelle de femmes « qui en veulent ». L’opération est un franc succès. Elle est tellement accrochée à cette « part d’humanité » qu’elle voudrait la voir s’incarner dans chacune de ses créations. « Derrière chaque étiquette, j’inscris la date de naissance du vêtement, explique-t-elle. Car chaque habit a une histoire qui le transforme en objet intime. Quelle que soit la femme qui le porte. Par ailleurs, à côté de mes deux collections annuelles, je vais, avec les jeunes de la Goutte d’Or, lancer un programme baptisé “ Décollons l’étiquette ”. À partir de chutes et de matériaux de récupération, nous allons nous faire plaisir en inventant des formes plus en phase avec leur génération. Et puis, avec les femmes, on crée cette année une ligne nommée Daika, financièrement plus accessible. »

« Le salaire de mon père ! » En mai 2002, lors d’un défilé aux Galeries Lafayette de Berlin où elle figurait au côté de Vivienne Westwood, elle a découvert avec effarement que ses manteaux étaient vendus 700 euros pièce : « Le salaire de mon père ! » Elle ne s’en est pas encore tout à fait remise… La gloire est aujourd’hui en train de la rattraper. L’an dernier, la Fédération française du prêt-à-porter l’a récompensée pour sa capacité entrepreneuriale. En novembre de la même année, elle a décroché le Grand prix de la création de la ville de Paris. Et, le 24 janvier dernier, elle a reçu le 1er prix du Trophée Version femina. Bref, elle assure ses arrières et garde les pieds sur terre. La terre, cette vieille obsession… Pourtant, l’univers de la « Comorienne marseillaise de la Goutte d’Or » ne se limite pas au ballet des épingles, des patrons kraft et des cotons indiens. Elle cultive aussi le goût des mots. En août 2007, à l’occasion de l’exposition « L’Étoffe des héroïnes », au Petit Palais, elle a publié aux éditions Filigranes un recueil de poèmes. Stagiaires, élus locaux, salariés et consœurs ont ainsi découvert qu’elle était aussi habile à jongler avec les rimes qu’avec les ciseaux. Groupie des cinéastes Jim Jarmusch et David Lynch, Sakina M’Sa rêve tout haut d’un monde où « les hommes et les femmes ne chercheraient qu’à donner le meilleur d’eux-mêmes ». D’une société où l’amour des autres ne serait pas feint, calculé. Pas dupe, elle sait qu’elle est en permanence exposée au risque de céder à la facilité. Et c’est à ce risque qu’elle se confronte quotidiennement. Dans le secret de l’écriture.

Promotion 2000 des Prêts d’honneur aux jeunes de la Fondation de France

Sakina M’sa, 31 ans, styliste - Extraits du site de la Fondation de France © Valérie Dayan http://www.fondationdefrance.org/

Sakina M’sa est aujourd’hui, grâce à une détermination hors du commun, une styliste reconnue et un chef d’entreprise émérite. A l’approche de son septième défilé, de l’ouverture du capital de sa société et de la confection d’une collection pour La Redoute, Sakina imagine, depuis sa boutique-atelier du 18ème arrondissement à Paris, ses prochaines créations. C’est à 14 ans qu’elle se découvre styliste.

© Valérie Dayan

Avec beaucoup d’imagination et de talent, elle réalise, à Marseille, son premier défilé de mode, auquel elle convie, la femme du maire, Maryline Vigouroux. Celle-ci la prend sous son aile et lui permet d’intégrer l’Institut supérieur de la Mode. Les premières collections de Sakina tirent leur originalité d’une croyance comorienne transmise par sa grand-mère : enterrer quelque chose de précieux au moment de la perte d’un être cher… A la mort de celle-ci, Sakina enterre ce qu’elle a de plus précieux, ses tissus. C’est alors qu’elle découvre par hasard une matière et une texture singulières à exploiter et qui lui valent par la suite d’être remarquée. En 2000, grâce au prêt d’honneur aux jeunes délivré par la Fondation de France, la jeune comorienne peut répondre à une 1ère commande émanant des Galeries Lafayette. « Ce coup de pouce tombe à point », il lui ouvre une porte dans le monde de la mode et lui « apporte un crédit certain et une valorisation de son travail ». Sakina va prochainement exporter sa marque à l’étranger en implantant des boutiques à Tokyo et Dubaï.

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Mademoiselle Sakina M'Sa 31 ans Domiciliée à Paris Profession : styliste, dirigeante de la société TREVO Originaire des Comores Raison sociale : TREVO SARL au capital de 10 000€ Dirigeant : Sakina M'Sa Secteur d'activité : stylisme et la mode A créé les marques de vêtement : Sakina'Msa et Sakina Room Date de création : avril 2002 Nombre de salariés : 2

Née en 1972 aux Comores, SAKINA M'SA a 7 ans quand sa famille installe à Marseille (Bouches du Rhône). C'est dans cette ville que lui viendra très tôt la passion de la mode. Elle suit des études de stylisme à l'Institut Supérieur de la Mode de Marseille, parrainée par Marilyne Bellieud Vigouroux, présidente de l'Espace Mode Méditerranée. Après ses études, elle s'installe à Bagnolet (Seine-Saint-Denis) pour se perfectionner son savoir-faire. A Bagnolet avec le soutien de la municipalité, elle initie et lance des ateliers de stylisme dans les quartiers sensibles. Très vite, elle est récompensée par son dynamisme et reçoit la bourse Défi Jeune et le grand prix de la Biennale international du Design de Saint-Étienne (Loire). Distinctions qui l'encouragent à poursuivre son aventure entrepreunariale et la motivent à développer son envie de créer des passerelles transversales entre les disciplines de la mode. En juin 2000 Le prix Salavin Fournier (Fondation de France), lui apporte les moyens pour créer une entreprise individuelle. Les Galeries Lafayette, des acheteurs japonais la remarquent et prennent commande. Un industriel portugais s'intéresse à ses activités dans le domaine de la mode et apporte son soutien financer qui lui permettra de développer ses activités pendant une année. Elle crée la société Trévo, et lance auprès des professionnels une ligne de vêtements sous la marque qu'elle a créée Sakina M'sa. En 2003, elle lance une seconde ligne de vêtement sous la marque Sakina Room. C'est une collection exclusivement vendue en appartement afin d'être plus proche des attentes de ses clientes. Son credo : réaliser des vêtements pour des " êtres humains ", afin qu'ils retrouvent leurs racines et leur mémoire.